Le débat sur la « sécurité » : pour une approche rationnelle

Un débat avec Loïc Wacquant

Loïc Wacquant est professeur de sociologie à l’université de Californie à Berkeley et chercheur au Centre de sociologie européenne du Collège de France. Il a notamment écrit les Prisons de la misère, éditions Raisons d’agir, 1999 et Corps et âme, carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Agone, 2001. Ce point de vue d’un sociologue mérite d’être rappelé dans ces temps où une fois de plus est utilisée cette notion flou et donc racoleuse de « sécurité », oui la revendication a la sécurité est légitime, mais de quoi parle-t-on ? Si  l’l’on convoquait un Congrès de tous les discoureurs du café du commerce présidé par  leur maître à tous le président Sarkozy, ils ne pourraient faire d’autre réponse : il faut veiller à la sécurité, c’est le bon sens, et comme la religion dit que l’hérésie est l’oeuvre du diable, ils diraient que l’insécurité est l’oeuvre des bandits…. Le sociologue lui déconstruit  cette affirmation « vertueuse », il exercerait sa « moralité douteuse », en doutant de leur morale… note de danielle Bleitrach

On sait l’importance que la question de l’«insécurité » a pu avoir dans le débat politique et les élections au cours des derniers mois. Loïc Wacquant s’attache ici à montrer en quoi le flou entretenu sciemment autour de la notion de sécurité peut être trompeur et, à l’occasion, mystificateur.

Nouveaux Regards: On parle beaucoup aujourd’hui d’insécurité, parfois même d’un sentiment d’insécurité qui serait largement répandu. Que signifie selon vous cette habitude largement relayée dans les médias ?

Loïc Wacquant : Le terme d’« insécurité» doit être examiné de plus près. Je peux parler, en tant que sociologue, de la délinquance ou de la criminalité. Ce sont des comportements clairement définis par la loi, par un appareil policier et judiciaire. L’insécurité sociale, l’insécurité sanitaire ou l’insécurité économique sont des notions qui peuvent être définies ou comprises. Mais l’«insécurité» sans adjectif, je ne sais pas ce que c’est. C’est d’ailleurs une des raisons du succès de ce terme. Chacun peut l’associer à ce qu’il veut.

Il y a quinze ans, le terme de « sécurité» était associé à la notion de protection sociale, au rôle de protection de l’État face au marché et aux aléas de la vie économique, de la vieillesse, de la maladie, etc.

Le basculement vers l’acception actuelle est le résultat d’un processus au cours de ces dix dernières années. Dans ce processus, le colloque de Villepinte [1]  en 1997 marque la conversion de la gauche à un discours jusque-là tenu par la droite. La gauche gouvernementale voulait couper l’herbe sous le pied de la droite en lui reprenant le dernier thème sur lequel celle-ci pouvait faire campagne. On voit le résultat ! L’«insécurité» a ainsi été réduite à la seule dimension criminelle et délictuelle, arbitrairement séparée de la question de la sécurité sociale en général. Elle a même été réduite à la criminalité de rue, à la petite et moyenne délinquance, en laissant de côté la criminalité économique, la délinquance en col blanc ou en écharpe tricolore. Enfin, dernière étape pour une triple réduction : la délinquance de rue, c’est celle des quartiers populaires, anciennement ouvriers.

Le terme de « quartier », qui désignait il y a peu une subdivision à l’intérieur d’une ville, n’est plus utilisé que pour les quartiers populaires à forte concentration de logements sociaux, à forte concentration réelle ou supposée d’immigrés. Finalement ces quartiers seuls sont aujourd’hui tenus pour responsables de l’« insécurité ».

On peut être étonné du décalage entre la rigueur nécessaire pour parler d’économie et le flou qui entoure le discours sur l’« insécurité». On en parle, que l’« insécurité » soit réelle ou qu’elle renvoie seulement à un « sentiment d’insécurité ». Remarquons le ridicule qu’il y aurait à évoquer un « sentiment d’inflation » ou un «sentiment de baisse de pouvoir d’achat».

N. R. : Des journalistes et des hommes politiques peuvent avoir intérêt à cultiver ce « sentiment d’insécurité ». Mais le rôle de la sociologie n’est-il pas de donner consistance aux représentations collectives plutôt que de les réduire à rien ? Qu’est-ce que le sociologue a à dire sur la « réalité » qui donne du poids à ce sentiment d’insécurité ?

L. W. : Je souligne simplement le flou autour de ces questions de sécurité. Cependant, il est tout à fait clair que le « sentiment d’insécurité » existe aujourd’hui, même s’il n’a que peu de rapports avec l’évolution de la délinquance ou de la criminalité. En effet, en France, sur les dix dernières années, il n’y a pas eu de changement fondamental ni de la physionomie d’ensemble ni de l’échelle de la criminalité. Certains délits ont connu une progression particulièrement nette. Les vols et les détériorations de biens ont par exemple explosé. Or, ce sont aussi les délits pour lesquels les taux d’élucidation sont les plus faibles.

Mais il faut casser les chiffres globaux pour les étudier par catégories. Certaines tendances sont anciennes. La progression des agressions et des vols avec violence, par exemple, est réelle sur les cinq dernières années. Mais le rythme de l’augmentation est le même qu’au cours des cinq années qui précèdent, tout comme dans les cinq années précédentes encore, etc. A l’inverse, les vols de voitures sont en baisse depuis 1995…

Avons-nous franchi un seuil à partir duquel cela devient intolérable ou avons-nous changé notre regard sur ces phénomènes continus ? Je pense qu’il existe un phénomène à peu près continu mais que le regard et les usages politiques, médiatiques et sociaux ont changé. Dans ce contexte, l’insécurité criminelle devient le langage dans lequel va s’exprimer un ensemble de revendications. Certaines de ces revendications concernent la délinquance et la criminalité, mais d’autres en sont relativement éloignées. Cela peut être par exemple des enseignants qui, à travers la question de la violence à l’école, essaient de se faire entendre, des chauffeurs de bus soucieux d’attirer l’attention sur leurs conditions de travail, etc.

Par contre, il existe un ensemble de comportements délictuels et criminels nouveaux, qui ont une teneur proto-politique évidente. Je veux parler des caillassages de bus, des brûlages de voitures, etc. Ces comportements nouveaux sont tournés, de façon typique, contre les forces de l’ordre, contre les représentants de la force publique comme les pompiers, les ambulances, etc. En fait contre les derniers représentants de l’État dans des quartiers désertés par l’État.

N. R. : N’est-ce pas une sorte de «vision d’en haut». Il y a aussi des prises de pouvoir, des formes d’oppression, des phénomènes sociaux extrêmement durs dont les victimes principales sont les habitants de ces mêmes quartiers. Pour une bonne part la violence est ainsi à l’intérieur des classes populaires. Le vote Le Pen n’en témoigne-t-il pas ? Suffit-il de parler d’une réaction des classes moyennes qui s’accorderaient pour criminaliser la pauvreté ?

L. W. : Vous avez raison. C’est un autre aspect du problème. Sous le discours préfabriqué, il y a en effet la pérennité du chômage de masse et de la précarité. Ces phénomènes, bien sûr liés, ont entraîné une insécurité sociale et économique très profonde dans ces quartiers. Elle nourrit la petite et moyenne délinquance. On voit se développer une économie informelle, parallèle, le business, faite de rapines et de vols. Cela constitue un élément nouveau. Il sert de ballast là où l’économie légale s’est peu ou prou retirée, en créant à l’évidence de l’insécurité et un sentiment de vulnérabilité important et très réel. Je ne suis pas de ceux qui disent qu’il ne faut pas traiter le problème. Mais je me bats pour qu’il soit abordé rationnellement, dans toutes ses dimensions. Ce problème, réel, de délinquance ne me paraît pas différent de ce qu’il était il y a dix ans. Or on veut faire croire qu’il faudrait des solutions très différentes sous prétexte que la délinquance aurait changé d’échelle et de forme.

N. R. : N’y a-t-il pas réellement des formes nouvelles de violence ? Les rapports semblent aujourd’hui beaucoup plus durs, parfois ethnicisés.

L. W. : Il y a en effet en France une profonde décomposition des territoires ouvriers. Il faut en faire un diagnostic social et économique. Elle n’a pas trouvé de langage pour s’exprimer. Les résultats des dernières élections sont dans une certaine mesure comparables aux destructions de machines par les Luddistes [2]  du début du XIXe siècle en Angleterre. La classe ouvrière, déprolétarisée et précarisée, a en quelque sorte cassé la machine électorale qui, depuis vingt ans, ne fait rien pour elle. C’est par cette crise sociale et morale que la situation actuelle est très préoccupante. Et c’est justement ce qui me fait dire que le diagnostic et le langage dans lesquels cette crise est appréhendée sont faux.

Je retiens pour ma part trois grandes évolutions qui expliquent cette situation. La crise de la cellule familiale, la décomposition de la forme traditionnelle de la famille patriarcale, est assez évidente. La décomposition de la classe ouvrière est elle aussi de plus en plus claire. D’un prolétariat ouvrier fordiste travaillant en usine on passe à un prolétariat touché par le chômage de masse ou la précarité des services. Enfin, la transformation des rapports entre les générations met fin peu à peu aux rapports hiérarchiques et autoritaires entre jeunes et adultes.

Tout cela se conjugue pour créer la situation que l’on connaît aujourd’hui. Il faut y ajouter la transformation de l’État et de ses modalités d’intervention. Le retrait urbain, l’abandon des services publics et du volontarisme économique et social n’ont fait que renforcer la décomposition.

Les conséquences sont aussi morales et culturelles. Les individus qui avaient un langage ouvrier, de classe, principalement véhiculé et transmis par le Parti communiste, pour exprimer et canaliser la souffrance sociale en sont aujourd’hui dépourvus. Le langage de l’ethnicité et de la nationalité est venu le remplacer. L’opposition nationaux-étrangers est venu se substituer à l’opposition riches-pauvres de l’ancien langage de classe.

La grande transformation des vingt dernières années, dont on ne parle pas assez, c’est le démantèlement de l’État économique. Il y avait en France, dans la tradition dirigiste, un État non seulement social ou pénal mais un État économique particulièrement puissant. Il a été renforcé par les nationalisations de 1981. Il était le moteur d’une politique volontariste ayant des effets importants sur les salaires, l’emploi, les relations sociales au sein de l’entreprise… Cet État crédibilisait le langage de classe, qui avait ainsi des retombées politiques immédiates. Les souffrances personnelles et familiales s’exprimaient alors dans un langage de revendication politique de classe.

Depuis vingt, on assiste à une triple évolution. La transformation objective des politiques économiques et sociales du gouvernement a démantelé l’État économique. La recomposition de l’État social vers un État assistantiel a poussé les individus hors du marché du travail plutôt que de les protéger de ses sanctions. Enfin, il y eu la montée extraordinaire de l’État policier et pénal, accompagnée du changement des discours et des politiques.

C’est la combinaison de tout cela qui a eu des effets dévastateurs. Alors qu’elles en sont la principale cible, ce sont les catégories populaires qui demandent le plus un État policier et pénal. Cela s’explique par la concentration de la petite et moyenne délinquance dans les quartiers populaires. S’y ajoute une forte demande de stabilité. Les cadres de vie se sont en effet effondrés.

Paradoxalement, il y a eu aussi l’effet de l’universalisation de l’accès à l’enseignement secondaire, phénomène pourtant éminemment positif. Mais il a bouleversé le mode de reproduction de la classe ouvrière. D’une reproduction directe de père en fils ou de mère en fille par l’accès au travail à l’usine, on est passé à un mode de reproduction qui passe par la compétition scolaire. Cela a eu un effet de démoralisation très fort, du fait de l’effondrement des catégories de pensée et de fabrication de soi et d’un futur. Il est plus difficile aujourd’hui de se représenter l’avenir de ses enfants.

N. R. :  Cette analyse est-elle transposable aux catégories ouvrières traditionnelles ?

L. W. : C’est vrai qu’il faut faire des distinctions. La classe ouvrière traditionnelle est celle qui a connu ces très grandes transformations. Il y a aussi le nouveau prolétariat des services. Ce sont des individus plus jeunes, plus scolarisés, mieux armés, ayant des aspirations plus élevées et rejetant le travail ouvrier. Une partie vit avec un sentiment de trahison et d’abandon. Elle reste attachée à l’idée de dignité du travail ouvrier. Elle peut alors se retrouver, y compris pour des jeunes issus de l’immigration, dans des luttes syndicales; par exemple chez Mac Donald, Maxi-Livres, la FNAC… Une autre partie se retrouve dans le vote Le Pen et sa rhétorique xénophobe.

L’équilibre entre ces groupes dépend de l’histoire des villes, des quartiers, des bassins d’emploi… Les « quartiers » sont en effet très hétérogènes. Un tiers d’entre eux a vu sa situation s’améliorer dans la période récente, les deux autres tiers sont en décrochage très net avec une aggravation du chômage. D’après l’INSEE, 40% des jeunes de 18 à 25 ans y étaient soit chômeurs soit précaires en 1990. Aujourd’hui, ils sont 60% ! Cette évolution est d’autant plus scandaleuse qu’au même moment la situation économique est censée s’améliorer et le chômage diminuer.

N. R. : On peut avoir l’impression que vous minimisez les phénomènes de délinquance. Lorsque vous écrivez par exemple que « l’explosion de la délinquance est un pétard », n’y a-t-il pas un risque à participer à l’indifférence à ce que vivent les catégories les plus défavorisées?

L. W. : Sur l’explosion de la délinquance qui est un pétard, je ne fais que reprendre les chiffres du rapport Lazergues-Balduyck [3] . On nous parle d’un rajeunissement de la délinquance alors que les jeunes de moins de 18 ans contribuent à 18% à la délinquance aussi bien en début qu’en fin de la période étudiée. La délinquance des jeunes augmente donc au même rythme que pour les autres catégories d’âge. Rappelons qu’en France on enregistre la délinquance à partir d’une distinction relativement imprécise : plus de 16 ans-moins de 16 ans. Difficile à partir de là de parler d’une montée importante de la délinquance parmi les enfants de 10 ans ! Par ailleurs, toutes les études montrent qu’il existe autant de délinquance chez les jeunes des classes bourgeoises que dans les classes populaires. La différence tient au traitement appliqué : d’un côté elle se règle souvent dans la famille, sans dépôt de plainte ; de l’autre, elle est plus visible, confiée à l’appareil policier et pénal. Ce qui, ajouté au fait que l’emploi futur est moins bien garanti, peut déboucher sur une carrière délinquante.

Ce sont les phénomènes de décomposition des rapports de classe, entre les âges, entre les genres, etc. qu’il faut mettre au cœur du diagnostic.

N. R. :  On se pique souvent d’exception française. Qu’elle est la part de l’importé et celle de l’élaboration nationale dans le diagnostic et dans les solutions proposées ?

L. W. : En gros, il y a 85% d’importation et 15% de national. Il y a une demande sociale, d’ailleurs légitime, envers les hommes politiques. Ceux-ci sont, et l’avouent d’ailleurs, incapables de proposer des solutions économiques et sociales. Il leur reste la sécurité, où ils prétendent pouvoir agir. L’importation du discours américain, auréolé d’une certaine scientificité, est le résultat d’une opération quasi publicitaire autour de la politique new-yorkaise.

Il n’est pas sans intérêt de comparer la situation de divers pays. L’Autriche, la Finlande et la Suède sont les pays qui connaissent le moins de délinquance en Europe. Ce ne sont pourtant pas eux qui servent de modèle. D’autres pays connaissent des taux de criminalité plus forts qu’en France, les Pays-Bas, le Canada ou la Suisse. La France est dans la moyenne européenne mais elle se vit comme un pays « dangereux ».

Une des leçons très intéressantes de l’exemple des États-Unis est qu’il montre que la police peut avoir un effet sur la criminalité, mais uniquement à la marge. Au milieu des années 90, il y avait 4 millions d’actes violents (homicides, agressions, vols avec violence et viols). L’appareil policier, pénal et pénitentiaire américain n’a pu en traiter que 4%. Plus de la moitié de ces actes ne sont pas déclarés. Seuls 1,8 million sont connus de la police, qui engage réellement 700 000 enquêtes, qui donnent lieu à seulement 200 000 procès. Pour finalement conduire à 117 000 condamnations pénales. Il y a là un effet d’entonnoir, qui permet de douter de l’appareil policier et judiciaire, relativement inefficace sur ces questions. Or il existe des leviers beaucoup plus puissants dont on aurait grand tort de ne pas se servir.

N. R. : N’y a-t-il pas un effet social, de nature morale, dans l’action de la police et de la justice, qui dépasse de loin les seuls condamnés ?

L. W. : Cela renvoie à la question des fonctions de l’appareil policier et pénal et de son développement. A l’ère du néo-libéralisme et du salariat précarisé, cet appareil sert à faire accepter à la nouvelle classe ouvrière ses nouvelles conditions d’existence, laissant le choix entre la prison et la précarité. Il peut servir aussi à entreposer la population en surnombre dans l’état actuel du marché du travail.

Mais sa fonction n’est pas seulement économique. Politiquement, cet appareil permet de re-légitimer les politiciens et leur fonction à une période où, nous l’avons vu, ils apparaissent comme impuissants.

La fonction morale et symbolique n’est pas moins importante. Elle permet de tracer des frontières nettes entre les bons citoyens et les mauvais, entre ceux qui se soumettent à la loi, à la morale du travail et aux nouvelles conditions de travail et les autres. Cela participe de la re-sacralisation du travail, de la re-sacralisation de la loi, comme lieu où l’on affirme sa citoyenneté et où l’État affirme sa mission.

Finalement tout cela contribue à la fabrication d’un individu nouveau, néo-libéral, se définissant par une caractéristique essentielle: la responsabilité individuelle. La montée de ce thème est très symptomatique. Il n’existe plus, ou de moins en moins, de responsabilité collective, elle devient une caractéristique de l’individu. On oppose alors les « excuses sociologiques » à la « responsabilité individuelle », celle-ci étant autonomisée, séparée de ses conditions sociales et politiques d’exercice. Les individus sont magiquement placés en position d’exercer leur responsabilité. Je ne nie pas que cela pourrait être une valeur universelle. Mais à condition que les conditions sociales d’accès à cette valeur soient elles-mêmes universalisées !

N. R. :  Mais la responsabilité individuelle n’est pas néo-libérale. Sur le terrain de la loi, elle est le fondement même des principes organisateurs des sociétés occidentales. Quand une personne commet un délit, ce n’est ni son voisin ni sa classe sociale qui sont condamnés !

L.W. : C’est énoncer ici une des raisons du grand attrait de l’appareil pénal dans la période contemporaine. C’est une machine symbolique qui fonctionne à la responsabilité individuelle et qui par son fonctionnement même, individualise des situations et des dilemmes dont on pourrait arguer qu’ils relèvent de logiques collectives et sociales. L’école est de même une grande machine à individualiser les trajectoires.

Je crois que cette notion de responsabilité est une morale inculquée. Elle a des effets positifs bien sûr. Durkheim, au début du siècle, soulignait que la morale vers laquelle tendent toutes les sociétés avancées est l’individualisme moral, c’est-à-dire la sacralisation de l’individu en tant que tel. Il l’opposait à l’individualisme utilitariste. Ce discours peut cependant avoir pour effet l’idée que l’individu est une monade, autonome, qui possède en lui-même les ressources pour déterminer sa propre trajectoire. Ainsi, le titre scolaire que l’on obtient est donné à l’individu, bien qu’il y ait eu accès grâce à son capital culturel et social et qu’il ait bénéficié d’aides, de soutiens et de ressources qui lui sont extérieures.

De même, le système pénal fonctionne à l’individualisation. La responsabilité pénale ou la peine ne sont jamais collectives. C’est bien sûr un progrès historique, mais cela renforce la vision dominante du phénomène d’« insécurité ».

N. R. : Le néo-libéralisme ne se réduit pas à la privatisation des entreprises. Il privilégie certains modèles de réussite, certains comportements sociaux, certaines valeurs. Par exemple, l’argent facile et la consommation sont préférés à la valeur travail. Quelle place faites-vous à ces effets proprement moraux du néo-libéralisme ?

L. W. : Ils seront l’objet de mon prochain livre. Il est tout à fait exact que le néo-libéralisme ne se réduit pas à la promotion du marché comme modalité d’organisation de l’ensemble des rapports humains. C’est aussi, nous l’avons déjà vu, l’individualisme, particulièrement la responsabilité individuelle, la compétition individuelle dans tous les univers, etc. Or, rien ne permet de dire que la compétition individuelle soit efficace ou collectivement souhaitable. C’est pour cela que Pierre Bourdieu, dans son rapport sur l’éducation [4] (4), avait formulé une recommandation pour introduire des formes collectives de compétition. Les élèves devant, au sein d’un groupe ou d’une classe, travailler et se mesurer collectivement. Aujourd’hui la compétition est considérée comme nécessairement individuelle et bonne. Or elle érode les rapports sociaux et les collectifs. Après les résultats du récent premier tour des élections présidentielles, on redécouvre les valeurs de civisme, de mobilisation, de participation, que les valeurs les plus hautes de la démocratie ne peuvent exister que par la structuration de collectifs.

On ne peut, j’y reviens, aborder de façon réaliste la question de la délinquance et de la responsabilité si l’on ne prend pas en compte réellement la capacité des individus à exercer une responsabilité individuelle. On sait pertinemment que les jeunes de certains quartiers ne trouveront pas de travail. Ce qui, structuralement, conduira certains d’entre eux à la délinquance. On ne peut déterminer lesquels d’entre eux, de façon individuelle. Mais, collectivement, on peut prévoir le phénomène et même son importance.

Bizarrement, c’est aux plus démunis que l’on demande d’exercer cette responsabilité. Quand un chef d’entreprise licencie, on dit certes qu’il exerce sa responsabilité vis-à-vis de ses actionnaires. Mais on ne lui demande pas de l’exercer envers la ville touchée par ses décisions. La question est donc : la responsabilité de qui, envers qui, et dans quel domaine ? Il y a une certaine dissymétrie dans les débats actuels.

N. R. : La politique de la ville apparaît de plus en plus clairement comme une politique de parcellisation des problèmes, assez inefficace pour résoudre les problèmes sociaux qu’elle entend prendre en charge. Que peut dire le sociologue sur cette question ?

L. W. : La politique de la ville entrera dans l’histoire comme la plus grande escroquerie et la plus grande gabegie des cinquante dernières années. C’’est une non-politique qui change tous les trois ans, incohérente et totalement éclatée. Elle jette un voile sur des problèmes sociaux réels en les ramenant à des dimensions locales. On a territorialisé des problèmes auxquels on ne voulait pas répondre socialement; encore une fois les inégalités de classes et la décomposition sociale. On s’est focalisé sur les problèmes de délinquance. Cela a servi de cache-sexe parce que les politiques économiques et sociales des gouvernements successifs accéléraient au contraire la décomposition de ces territoires et la destruction de la classe ouvrière traditionnelle. La ville a caché la classe. Le discours, importé des États-Unis, sur l’ethnicité, l’identité et la fragmentation culturelle s’est répandu dans le même temps.

Dans les années 1980, il y avait un intérêt largement commun à oublier le discours de classe et à prétendre que les problèmes étant nouveaux, il fallait répondre par des dispositifs nouveaux.

N. R. : Les sociologues de l’éducation font aussi référence à l’ethnicisation et à la fragmentation des discours. Est-ce seulement le reflet de ce qui se dit ailleurs ou cela renvoie-t-il à certaines réalités ?

L. W. : Une nouvelle fois, où sont les données ? Qu’il y ait structuration en territoires, certes. Elle était auparavant contenue et recouverte par le discours de classe. Aujourd’hui, celui-ci a disparu. Il reste les territoires. Or, ils renferment une multitude d’ethnies et de nationalités. Ils ne sont dominés par aucune et souffrent plutôt du manque de structuration culturelle. Il n’y a pas de langage commun, ce qui les éloigne fortement des sociétés dites plurielles. Dans celles-ci, les individus se reconnaissent et s’organisent à l’intérieur de cadres ethniques. On ne cesse d’annoncer la création d’associations de ce type, tout en reconnaissant le manque d’organisations et d’interlocuteurs. Actuellement, tous les mouvements de « jeunes beurs » revendiquent une citoyenneté pleine et entière et non pas la reconnaissance de particularités.

N. R. :  N’y a-t-il pas toutefois une sorte d’« ethnicité négative »?

L.W. : Oui. C’est en partie l’exclusion qui crée ce type de réactions. Par défaut, des individus peuvent en effet tomber dans ce discours très peu structurant de l’ethnicité. Le plus souvent, cela donne lieu à un discours construit à partir d’une série de distinctions hétérogènes et pas très signifiantes. Dans une même conversation, on peut entendre: « Nous les banlieues », puis « nous les Quatre-Mille [5] (5)», puis « nous les Quatre-Mille Nord », puis encore « nous Renoir, dans les Quatre-Mille », et enfin «nous, les beurs de Renoir »… Dans ce discours, les formes d’appartenance collectives sont très faibles. Il y a plutôt un déficit d’identité.

Il y a donc déculturation, bien plus qu’ethnicisation. La musique en est un bon exemple. Aux États-Unis, les groupes de rap sont soit Noirs soit Blancs. En France, ils sont tous mixtes. Les chansons du rap américain évoquent souvent l’opposition entre « eux et nous», entre les Noirs et les Blancs, voire des Noirs contre les Blancs. Les textes des groupes français évoquent certes l’idée qu’il y a « eux et nous », mais que « nous », nous voulons être comme « eux ». Il y a plutôt expression d’une souffrance et demande d’appartenance à la République.

Propos recueillis par Guy Dreux, Christian Laval et Louis Weber


[1] Colloque de Villepinte, Des villes plus sûres pour des citoyens libres, 24-25 octobre 1997. Les actes sont disponibles sur : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossier_polpublic/ securite_interieure/villepinte.pdf

[2] Les Luddistes mettaient en garde au début du XIXe siècle contre l’industrialisation de l’Angleterre, provoquant de véritables émeutes en 1812.  

[3] Lazergues Christine, Balduyck Jean-Pierre. Rapport au Premier ministre. Mission interministérielle sur la prévention et le traitement de la délinquance des mineurs. Réponses à la délinquance des mineurs. Avril 1998.

[4] Rapport Bourdieu-Gros, 8 mars 1989, Principes pour une réflexion sur les contenus de l’enseignement,
voir http: //www.sauv.net/bourdgros.htm

[5] Ensemble immobilier de 4 000 logements construit à La Courneuve dans l’après-guerre. Les Quatre mille sont devenus le symbole d’une urbanisation aujourd’hui unanimement contestée.

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