Joseph Stiglitz : « L’austérité mène au désastre » |

 Joseph Stiglitz, 67 ans, Prix Nobel d’économie en 2001, ex-conseiller économique du président Bill Clinton (1995-1997) et ex-chef économiste de la Banque mondiale (1997-2000), est connu pour ses positions critiques sur les grandes institutions financières internationales, la pensée unique sur la mondialisation et le monétarisme. Il livre au Monde son analyse de la crise de l’euro.

Vous avez récemment dit que l’euro n’avait pas d’avenir sans réforme majeure. Qu’entendez-vous par là ?

L’Europe va dans la mauvaise direction. En adoptant la monnaie unique, les pays membres de la zone euro ont renoncé à deux instruments de politique économique : le taux de change et les taux d’intérêt. Il fallait donc trouver autre chose qui leur permette de s’adapter à la conjoncture si nécessaire. D’autant que Bruxelles n’a pas été assez loin en matière de régulation des marchés, jugeant que ces derniers étaient omnipotents. Mais l’Union européenne (UE) n’a rien prévu dans ce sens. Et aujourd’hui, elle veut un plan coordonné d’austérité. Si elle continue dans cette voie-là, elle court au désastre. Nous savons, depuis la Grande Dépression des années 1930, que ce n’est pas ce qu’il faut faire.

Que devrait faire l’Europe ?

Il y a plusieurs possibilités. Elle pourrait par exemple créer un fonds de solidarité pour la stabilité, comme elle a créé un fonds de solidarité pour les nouveaux entrants. Ce fonds, qui serait alimenté dans des temps économiques plus cléments, permettrait d’aider les pays qui ont des problèmes quand ceux-ci surgissent. L’Europe a besoin de solidarité, d’empathie. Pas d’une austérité qui va faire bondir le chômage et amener la dépression. Aux Etats-Unis, quand un Etat est en difficulté, tous les autres se sentent concernés. Nous sommes tous dans le même bateau. C’est d’abord et avant tout le manque de solidarité qui menace la viabilité du projet européen.

Vous prônez une sorte de fédéralisme ?

Oui. De cohésion. Le problème, c’est que les Etats membres de l’UE n’ont pas tous les mêmes croyances en termes de théorie économique. Nicolas Sarkozy a eu raison de faire pression sur (la chancelière allemande) Angela Merkel pour la forcer à payer pour la Grèce. Nombreux sont ceux qui, en Allemagne, s’en remettent totalement aux marchés. Dans leur logique, les pays qui vont mal sont responsables et doivent donc se débrouiller.

Ce n’est pas le cas ?

Non. Le déficit structurel grec est inférieur à 4 %. Bien sûr, le gouvernement précédent, aidé par Goldman Sachs, a sa part de responsabilité. Mais c’est d’abord et avant tout la crise mondiale, la conjoncture, qui a provoqué cette situation. Quant à l’Espagne, elle était excédentaire avant la crise et ne peut être accusée d’avoir manqué de discipline. Bien sûr, l’Espagne aurait dû être plus prudente et empêcher la formation de la bulle immobilière. Mais, en quelque sorte, c’est l’euro qui a permis ça, en lui procurant des taux d’intérêt plus bas que ceux auxquels Madrid aurait eu accès sans la monnaie unique. Aujourd’hui, ces pays ne s’en sortiront que si la croissance européenne revient. C’est pour cela qu’il faut soutenir l’économie en investissant et non en la bridant par des plans de rigueur.

La baisse de l’euro serait donc une bonne chose ?

C’est la meilleure chose qui puisse arriver à l’Europe. C’est à la France, et plus encore à l’Allemagne qu’elle profitera le plus. Mais la Grèce et l’Espagne, pour qui le tourisme est une source de revenus importante, en seront également bénéficiaires. Mme Merkel, pourtant, sait que la solidarité peut être importante. Sans cela, il n’y aurait pas eu de réunification allemande. Oui. Mais, justement, il a fallu plus de dix ans à l’Allemagne pour absorber la réunification. Et d’une certaine manière, je pense que les ex-Allemands de l’Ouest estiment qu’ils ont déjà payé un prix élevé pour la solidarité européenne.

 Pensez-vous que la viabilité de l’euro soit menacée ?

J’espère que non. Il est tout à fait possible d’éviter que la monnaie unique ne périclite. Mais si on continue comme ça, rien n’est exclu. Même si je pense que le scénario le plus probable est celui du défaut de paiement. Le taux de chômage des jeunes en Grèce s’approche de 30 %. En Espagne, il dépasse 44 %. Imaginez les émeutes s’il monte à 50 % ou 60 %. Il y a un moment où Athènes, Madrid ou Lisbonne se posera sérieusement la question de savoir s’il a intérêt à poursuivre le plan que lui ont imposé le Fonds monétaire international (FMI) et Bruxelles. Et s’il n’a pas intérêt à redevenir maître de sa politique monétaire. Rappelez-vous ce qui s’est passé en Argentine. Le peso était attaché au dollar par un taux de change fixe. On pensait que Buenos Aires ne romprait pas le lien, que le coût en serait trop important. Les Argentins l’ont fait, ils ont dévalué, ça a été le chaos comme prévu. Mais, en fin de compte, ils en ont largement profité. Depuis six ans, l’Argentine croît à un rythme de 8,5 % par an. Et aujourd’hui, nombreux sont ceux qui pensent qu’elle a eu raison.

Propos recueillis par Virginie Malingre

6 commentaires

  1. Bonjour,

    Si j’ai bien compris

    1) les marchés font à peu près n’importe quoi
    2) nous sommes privés des outils pour nous adapter à la conjoncture

    Mais la conjoncture, c’est quoi, à part les états d’âme des marchés ?

    Tout ça c’est du baratin qui a surtout pour mérite d’évacuer les questions fondamentales… Histoire de continuer à raisonner dans le même cadre logique, le néo-libéralisme, en tâchant de faire croire que ça finira par s’arranger !

    Et sous la caution du « Nobel » d’économie, qui n’est qu’un prix décerné par une banque !
    Dans le genre : http://www.montpelerin.org/mpsMembers.cfm

    A+

  2. Stigmitz n’est pas marxiste…

    Mais il est un critique souvent très pertinent de la pseudo régulation par les marchés et de la « concurrence libre et non faussée ». On peut le situer parmi les économistes du courant keynésien; il est donc interventionniste (régulation étatique) et très critique vis-à-vis du laisser faire ultralibéral et des croyances qui le justifient!

    Donc, rien de commun avec la sociéte du Mont-Pélerin!

    Il nous a livré des analyses critiques qui ont, certes leurs points faibles, mais ne sauraient de mon point de vue être assimilées à « du baratin ». Par exemple son évaluation très positive de la politique macro-économique de la Chine, exprimée dès 2008, s’est révélée pertinente avec le recul.

    En ce qui concerne l’Europe institutionnelle, je le trouve effectivement pas très clair. En particulier quand il utilise le terme « solidarité » à propos de la politique financière allemande. Mais il demeure malgré tout plutôt sceptique quant au résultat final, en particulier quand il estime à propos de la Grèce que « le scénario le plus probable est celui du défaut de paiement. »

    Stiglitz est aussi un des rares économistes à avoir tiré la sonette d’alarme (depuis plus de dix ans!) à propos des conséquences inévitables de la politique économique pratiquée dans le monde occidental.

  3. Bonjour,

    Le piège, c’est de croire que les néo-libéraux seraient favorables au laisser faire. Pas du tout !

    C’est même à propos du capitalisme manchestérien (les graves crises de la fin du XIX°siècle, la guerre de 14, la crise de 29), justement pour tâcher d’éviter le laisser faire, qu’est né le courant néo-libéral.

    Hayek (il me semble) affirme que le marché n’a rien de naturel et qu’il faut l’organiser. Avec le postulat supplémentaire qu’il conduit spontanément à la meilleure allocation des ressources (y compris humaines) à condition que la concurrence soit en tous domaines libre et non faussée.

    Par conséquent, le rôle de l’Etat doit se limiter (sous peine de distorsion de concurrence) à fixer le cadre législatif qui permet la concurrence libre et non faussée et de veiller à sa stricte application.

    Il s’agit bel et bien d’une nouvelle rationalité, de nouvelles règles du jeu, et pas du tout de l’absence de règles ou de laisser faire…

    Pour voir jusqu’où ça va, et c’est beaucoup plus inquiétant que les craintes de Stiglitz : http://jaidulouperunepisode.org/006_Laval_toutes_les_interviews.htm

    Du coup, si on ne comprend pas ça, on se trompe de cible !

  4. Bonjour, il est une chose à laquelle Stiglitz fait référence est le manque total de solidarité Européenne. Il a raison, quand tout allait bien l’Europe s’est construite avec l’argent et les contributions de ceux qui allaient bien. Il est curieux de constater que tout devient difficile pour s’aider quand tout va mal.

  5. Re bonjour,

    L’Europe aussi a été construite dès le début sur des principes dits « ordo-libéraux ». Mais c’est une simple question d’Histoire, parce que ordo ou néo-libéralisme c’est en gros la même chose.

    Ce n’est donc pas étonnant que les pays aussi soient en concurrence les uns avec les autres.

    Voir le lien déjà fourni.

  6. Absolument d’accord avec NaOH, en particulier avec la précision suivante:

    « Par conséquent, le rôle de l’Etat doit se limiter (sous peine de distorsion de concurrence) à fixer le cadre législatif qui permet la concurrence libre et non faussée et de veiller à sa stricte application »

    Stiglitz veut aller beaucoup plus loin en matière d’intervention et de pilotage macro-économique. Il n’est pas adepte du dogme de la « concurrence libre et non faussée ».

    Mais il me semble avoir quelque illusion quant à la praticabilité d’un inteventionnisme de type néo-keynésien dans le contexte actuel de soumission totale des gouvernements aux intérêts devenus « prioritaires » du capital financier.

    Outre les moyens politiques, encore faut-il disposer de leviers économiques crédibles pour fonder une réelle gouvernance économique. Et, aussi, se fixer des objectifs autres que ceux, aveuglément comptables, qui obsèdent aujourd’hui les gens au pouvoir. Que reste-t-il à disposition quant tout ce qui produit des richesses a été privatisé ?

    Stiglitz met souvent en avant l’exemple de la Chine. Encore convient-il de ne pas oublier que ce pays n’est pas tombé dans le piège d’une « concurrence libre et non faussée inconditionnelle ». La Chine pilote d’autant mieux sa monnaie qu’elle n’est pas convertible et d’autant mieux ses banques qu’elles ne sont pas privatisées (l’Etat en détient une large majorité des capitaux). Quant au plan anti-crise, il se révèle être l’exact contraire des plans d' »austérité » (« austérité » ciblée évidemment!) des Etats-Unis ou de l’Europe.

    Qu’un me comprenne bien ! Je ne dis pas qu’il faille suivre la Chine. Les conditions sont différentes chez nous. D’un côté plus défavorables (privatisations et absence de perspectives politiques obligent). De l’autre côté infiniment plus favorable étant donné le niveau de développement scientifique et technique!


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