Toujours à propos de la démographie en Chine, le cas du Tibet… par Luoge

Ce qui se passe aujourd’hui chez nous à propos de la Chine est révélateur de la difficulté à disposer d’une documentation sérieuse et fondée. Par exemple, la quasi-totalité des publications grand public (par exemple les guides de voyages, en particulier le Guide du Routard) et même universitaires (avec quelques nuances parfois) reprennent les thèses dalaïstes. En particulier à propos de questions démographiques. Et là, je reviens sur le thème de l’article de Danièle Bleitrach. En prenant l’exemple du Tibet.

Il est ainsi commun d’admettre que les migrants Hans seraient en passe de menacer à terme la prédominance de l’ethnie tibétaine en Région Autonome du Tibet (RAT). Solidaritetibet.org va jusqu’à affirmer qu’il existerait « une politique officielle systématique destinée à noyer le peuple tibétain dans une mer de colons chinois pour trouver ainsi une « solution finales » au problème tibétain. » Freetibet.fr en rajoute en prétendant que « le contrôle démographique est appliqué aux femmes tibétaines, avec avortement et stérilisations forcés. »

En 1998, effectivement, un « rapport » basé sur de prétendus témoignages de réfugiés tibétains a été soumis aux Nations Unies par diverses organisations dalaïstes. Mais il se trouve qu’en janvier 2002, dans le No 47 du China Journal (publication américaine), on peut trouver un démenti catégorique aux assertions des groupements dalaïstes 1). Il s’agit d’une enquête de terrain menée au Tibet par des universitaires américains dans 14 villages de 3 départements, sans immixtion gouvernementale chinoise. Les auteurs aboutissent à la conclusion que les données recueillies en ce qui concerne la fécondité ne sont pas compatibles avec l’existence d’un contrôle forcé des naissances (P. 25). Même dans le département de Ngamring, à propos duquel le Tibet Information Network prétendait que ses autorités pratiquaient la politique de limitation à deux enfants, les enquêteurs américains n’ont pas découvert le moindre indice de cette prétendue limitation. Ils constatent qu’au contraire aucune amende n’est imposée même quand il y a quatre naissances ou plus dans une famille. Et concluent justement que cette enquête « met en évidence les dangers qu’il y a à utiliser des rapports de réfugiés et des témoignages anecdotiques pour interpréter des situations hautement politisées. » (p. 39)

Pour le reste, je ne puis que conseiller vivement, à vox343 et à tous ceux qui souhaitent se documenter sur le sujet, la lecture de « A History of Modern Tibet » de Melvyn C. Goldstein. Cet anthropologue américain, co-directeur du Centre de recherche sur le Tibet de la Case Western University, s’est livré à un travail d’enquête (interviews, etc) et de recherche (en particulier dans les archives diplomatiques américaines et chinoises) remarquable, dont on rechercherait en vain l’équivalent parmi les spécialistes français du Tibet. Melvyn C. Goldstein n’est pas marxiste, il ne prend pas personnellement position sur le plan politique, mais nous livre une somme de documents solides, rigoureusement référencés, appréhendés avec un indispensable esprit critique.

Moi-même, qui me croyait à l’abri de la propagande anti-chinoise diffusée allègrement en Occident à propos du Tibet, j’ai été stupéfait d’apprendre avec quelle prudence, quelle retenue, quel respect des traditions religieuses, quelle déférence même à l’égard des institutions féodales, s’étaient comportées les autorités chinoises et l’Armée de Libération dans les années cinquante. Ces faits démentent totalement les thèses dalaïstes communément admises en France à propos de la « brutalité » des communistes au moment de la réintégration du Tibet dans la grande famille multiethnique de la Chine.

Quant à la RAT d’aujourd’hui, ayant eu l’occasion de la parcourir l’automne dernier avec des amis Chinois, je n’ai pas découvert cette région comme se plaisent à la décrire les partisans du Dalaï Lama. C’est même avec surprise que j’ai constaté là-bas une analogie avec ce qui se passe aujourd’hui partout en Chine : à Lhassa, à Gygatze, dans les campagnes on construit avec fébrilité, on modernise, on édifie des écoles… En tout cas on ne reconnaît plus ce pays tel qu’il était décrit par les voyageurs il y a dix ou vingt ans. Même les animaux de trait tendent à disparaître ; dans les campagnes les paysans utilisent de petits tracteurs que l’on peut compter maintenant par milliers. A propos du « génocide culturel », je vous conseille de vous rendre dans n’importe quelle librairie de Lhassa : les deux tiers au moins des ouvrages en rayon sont édités en langue tibétaine.

La répression ? Rien de comparable comme ambiance avec ce qui se passe en Inde ! A Lhassa, je n’ai même pas vu un seul hélicoptère survolant la ville, pas de drônes non plus comme cela est habituel dans maints pays « libérés » par l’Occident. L’Armée de Libération est surtout présente à Lhassa ; présence qui m’a paru molle, en tout cas sans arrogance. Mon sentiment est que les tensions se situent surtout du côté des rapports avec certains religieux des grands monastères de Lhassa et de sa région. On se méfie aussi – et probablement à juste titre – des ingérences occidentales, en particulier des touristes jouant le rôle de passeurs de messages dalaïstes. Ainsi, à défaut d’être accompagné d’un guide officiel, je n’ai pas pu entrer dans le Monastère de Drepung. Pour le reste, je n’ai pas observé d’inimitié particulière entre les diverses ethnies habitant le Tibet. La population d’ethnie tibétaine, dont le retard en matière d’éducation posait problème (il n’y avait pas d’école au Tibet avant 1950 !), est maintenant très majoritairement alphabétisée. Ses membres occupent maintenant les fonctions de cadres qui étaient autrefois pour une part importante assurées par des Hans ou des musulmans Hui ou originaires du Xinjiang. Nous-mêmes, lors de notre périple, disposions d’un guide tibétain – qui dirigeait les opérations – et d’un chauffeur han – qui suivait les ordres…

1) Fertility and family planning in rural Tibet, Melvyn C. Goldstein, Ben Jiao, Cynthia M. Beall, Phuntsog Tserig
2) Melvyn C. Goldstein, « A History of Modern Tibet » University of California Press, Berkeley, vol. 1 (1913-1951), vol. 2 (1951-1955)

Un commentaire

  1. Bravo pour ce Blog. Très riche en contenu et souvent mis à jour.
    J’en suis qu’à mes débuts, mais j’espère tenir mon cap. Si seulement j’étais sûr qu’il soit visible…
    Bonne continuation, je reviendrais souvent lire les articles de ce Blog.
    Bravo !


Comments RSS TrackBack Identifier URI

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s