Aymeric Monville et l’hypothèse communiste

Voici ci-dessous un texte d’un philosophe marxiste, Aymeric Monville, concernant Badiou et « l’hypothèse communiste ».
Une de nos lectrices nous communique ce texte, j’en partage bien des points de vue sur le plan théorique autant que politique, Badiou ne l’a jamais caché, il a une vision « idéaliste » du communisme. Donc s’il s’agit de critiquer Badiou ou plutôt d’entrer en dialogue avec lui je suis d’accord avec la plupart des assertions politiques d’Aymeric Monville, mais la pétition de Zizek que nous avons placé dans ces colonnes, se situe à un autre niveau. Ce qui est reproché à Badiou par Eric Conan et bien d’autres ce n’est pas son idéalisme philosophique mais bien sa revendication à être communiste. Quant à accuser Badiou d’être « tous contre sarkozy », cela me semble pour le moins extraordinaire dans ce temps où dans certaines régions (à l’exclusion de trois) les directions s’ingénient à réclamer un strapontin au PS sous le même prétexte politique. Autre argument qui mériterait débat c’est le lien entre deleuze, Toni Negri et Badiou, voir Michel Onfray qui n’a rien à faire en aussi brillante compagnie philosophique… Donc je n’ai jamais été d’accord avec Badiou mais je suis heureuse que Badiou soit là et que l’on puisse débattre avec lui quel que soit son communisme. C’est bien dommage si le communisme reste cantonné à la rue d’Ulm, mais au moins à la rue d’Ulm on en parle plus qu’à la place du colonel Fabien et donc là où il devrait y avoir des cellules, les entreprises, les quartiers populaires, les établissements, scolaires, etc… Badiou est pour le despotisme, non il reconnait la nécessité de la dictature du prolétariat et c’est à nous d’en transformer la nature politiquement mais ça part mal quand l’huma est un lieu de censure, et je sais de quoi je parle… Donc je défend Badiou et je signe la pétition même si l’humanité n’acceptera jamais de publier ma signature, au fait qui est dérisoirement « stalinien »? Parce que le stalinisme sans la grande armée rouge n’est qu’une bouffonnerie qui exerce la quasi exclusivité de ses effets sur des communistes comme moi… cela dit je pense qu’Aymeric Monville qui critique le livre « hypothèse communiste » en ferait autant. il signerait parce qu’on ne peut que se réjouir d’un tel débat, il serait temps. note de danielle Bleitrach

On parle beaucoup, dans les médias, y compris L’Humanité, et jusque dans certaines sections du parti, du dernier livre d’Alain Badiou.
C’est un pamphlet qui répond aux lois du genre mais qui ne saurait pallier le manque d’analyse politique. Qualifier Sarkozy d’ « homme au rat » en référence à Freud et aux hiérarques du PS qui ont quitté le navire, est tout à fait cocasse. Montrer les points communs de l’idéologie dominante avec celle de Vichy n’est pas sans pertinence. Mais tout cela ne saurait constituer une étude des forces en présence. L’idée d’un front commun contre le Président actuel s’est imposée dans la gauche comme un lieu commun, d’où le succès du livre. Mais l’on devrait se méfier des évidences et des incantations. D’autant qu’une simple comparaison avec un pays proche, nous montre que l’anti-berlusconisme conçu comme alpha et omega du discours oppositionnel a eu pour conséquence de donner un blanc-seing au social-libéralisme italien. A ce compte, la stratégie d’union à tout prix contre la droite s’est soldée par la dilution des partis communistes et un virage à droite de toute la société italienne.
L’ « hypothèse » communiste
Mais la raison du succès du livre en milieu communiste tient aussi au fait qu’un penseur de l’envergure médiatique de Badiou – intellectuel français le plus lu à l’étranger – revendique le terme de communisme. L’on ne saurait pourtant louer un auteur pour le simple emploi d’un signifiant.
D’autant que le communisme selon Badiou se réduit à une « hypothèse », l’« idée pure de l’égalité ». Et notre auteur tient « absolument [à] distinguer cet usage du mot, du sens entièrement usé aujourd’hui, de l’adjectif ‘communiste’ dans les expressions comme ‘partis communistes’, ‘monde communiste’, pour ne rien dire de ‘Etat communiste’, qui est un oxymore auquel on a prudemment et logiquement préféré l’obscur syntagme ‘Etat socialiste’[sic] ».
Et ce constat péremptoire n’est que le prélude à un long réquisitoire digne d’un inventaire à la Prévert : « Le marxisme, le mouvement ouvrier, la démocratie de masse, le léninisme, le Parti du prolétariat, l’Etat socialiste, toutes ces inventions remarquables du XXe siècle [sic], ne nous sont plus réellement utiles. Dans l’ordre de la théorie, elles doivent certes être connues et méditées. Mais dans l’ordre de la politique, elles sont devenues impraticables. »
Passons sur la figure imposée, par le ballet médiatique, de l’abjuration du marxisme. Il est savoureux de noter que le « communisme » de Badiou consiste ici à se poser gravement la question de l’utilité du mouvement ouvrier ou du parti du prolétariat pour « nous » (qui est ce « nous » ?) et non pour les ouvriers eux-mêmes. Il est vrai qu’il est en cela parfaitement cohérent avec le gauchisme bourgeois de 68. Ce rapport utilitariste avec le mouvement ouvrier ou la « masse » l’ayant manifestement déçu, Badiou, le héraut de « l’idée pure de l’égalité », peut désormais les jeter comme un kleenex, c’est-à-dire, selon ses propres termes, les cantonner à « l’ordre de la théorie » pour mieux leur retirer désormais le droit à l’expression politique. Ainsi se précise ce « nous » dont parle Badiou : le petit clerc qui joue au philosophe-roi dans la République platonicienne… des lettres.
En plus de faire table rase du communisme dans les formes qu’il a pu prendre jusqu’alors, Badiou prétend le réinventer da capo dans la solitude démiurgique du cinquième arrondissement, sous peine de tomber dans le stalinisme ou l’étatisme. Etatisme qu’il traque jusque dans le « crétinisme parlementaire » et les élections « piège à cons » puisque, en bon gauchiste, il conçoit la démocratie formelle non comme le produit imparfait d’un rapport de forces à un stade déterminé de l’évolution historique, mais comme une mascarade pure et simple. On l’aura compris : affranchie du mouvement ouvrier, la révolution doit rester un combat d’idées pures entre universitaires. Il ne reste plus qu’à prendre le maquis, dans la cour intérieure de la rue d’Ulm sans doute. Badiou n’a pas froid aux yeux ; il déclare crânement dans une interview[1] qu’à l’instar de Wittgenstein, le despotisme « ne le gêne pas ». Ajoutons que le ridicule non plus.
Jacquerie contre Sarkozy ?
Si l’on devait définir Badiou, au sens léniniste et historique, on emploierait le terme de « gauchiste », ce dont il ne se cache pas. Comme Onfray, Negri et tant d’autres, il est l’un des pondus de Deleuze, du nomadisme organisationnel et du spontanéisme antiparti. A quoi il ajoute de solides réflexes de garde rouge montant à l’assaut des cadres – tous pourris évidemment – de la longue marche. Sans oublier sa fascination, typique du petit clerc, pour la violence anti-intellectuelle (cf. son éloge passé des khmers rouges).
Mais de quoi Badiou est-il le nom ? D’un monde d’universitaires et de rentiers gradés de la République qui s’achètent une posture révolutionnaire sans se mouiller avec une organisation ouvrière. Histoire connue. Et c’est précisément le sarkozysme ambiant et sa répression sociale qui donne un surcroît de légitimité – et de confort ! – à cette posture qui permet de rester révolutionnaire dans l’idée pure en gardant les mains pures parce qu’on n’a pas de mains.
La sarkozysation force les professionnels du discours « oppositionnel » à se radicaliser. Ce discours étant déjà chez Badiou, à l’origine, une « idée pure », une « pure » abstraction, cette radicalisation fait ressortir de façon comique l’écart béant entre le discours et l’action pratique. D’où les rodomontades antiparlementaires sur fond de revival mao.
Mais ce qui aujourd’hui est particulièrement déplorable, c’est qu’on fasse un pont d’or à ces « théories » dans le parti et dans L’Humanité. « A la mesure avec laquelle l’esprit se satisfait, on peut mesurer l’étendue de sa perte », disait Hegel. Il ne s’agit pourtant pas là que de paresse intellectuelle, tant il est évident que les thèses de Badiou servent le clan des liquidateurs de notre parti, ceux qui, installés désormais – et c’est un comble – jusqu’au sommet de l’appareil, mijotent un congrès de Tours à l’envers. Il ne s’agit pas simplement de liquider l’organisation léniniste et les principes du Que faire ? dont l’efficacité n’était plus à démontrer. Il s’agit d’en revenir en deçà de Marx. Marx a passé sa vie à penser et à créer l’organisation. Il était membre lui-même de la Ligue des Communistes. Il ne proposait pas de pamphlets dans l’air du temps parés du terme de philosophie, mais l’étude scientifique des réalités concrètes. Or que nous propose-t-on ? Les coopératives de Proudhon ? Les phalanstères de Fourier ? La jacquerie contre Sarkozy ? Pour l’instant, tout ce que l’on constate, c’est que ces théoriciens du communisme du XXIe siècle n’ont d’autres projets que de faire marcher le mouvement ouvrier à quatre pattes.
Cette idée du communisme anti-parti n’est pas une théorie de plus dans la grande famille de la gauche. Ce n’est pas une option possible. C’est la négation même de notre parti, maintenant instillé au sein même de sa direction. Lénine disait à juste titre que le prolétariat n’avait qu’une seule force, son organisation. Après les défaites récentes, il s’agit donc désormais de prendre au prolétariat tout ce qui lui reste. Ce n’est plus le temps des assassins, comme disait Rimbaud, c’est celui des liquidateurs de tranchées.
Source : L’Humanité

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4 commentaires

  1. Quoi ? On s’étonne de trouver dans les penseurs communistes contemporains du 21eme siècle, l’idée que, le « parti » (en tant qui prise de position) communiste ne pourrait rennaitre que pas un mouvement d’idées collectif qui s’amplifierait…
    Cela ne fait que correspondre aux structures organisationnelles de notre époque dans les pays développé. Finie l’usine avec ses 1000, 5000, 10000 ouvriers. Fini les bureaux de masse communiquant tous, places aux bureaux individuels, etc… etc…
    Nos penseurs, épousent les structures de leur époque.
    Fort efficace le parti centralisé, organisé et en ordre de marche comme un seul homme (très léniniste mais cela a fait la preuve de son efficacité en son temps au contraire des socialismes utopiques qui ne correspondaient pas aux temps des 19e et 20e siècles).
    Aujourd’hui le capital s’est organisé pour atomiser notre pensée et l’affaiblir, y compris jusque dans ses structures…
    Je ne sais comment nous pourrons aller au delà, puissent nos grands penseurs prendre conscience de cela…

  2. il faut faire attention au fait que derrière l’émiettement apparent des entreprises, notamment en France, se cache une centralisation exacerbée des structures de contrôle du capital.

    La part des grandes multinationales dans l’économie n’a cessé de croitre avec une concentration du capital qui dépasse de très loin ce que Lénine pouvait analyser il y a un siècle.

    Les grandes usines de masse ont surtout disparues en France (avec des cas particuliers comme Sochaux), mais elles restent importantes en Asie.

    Et dans les bureaux, le capital privilégie de plus en plus « l’open space » qui rassemble des centaines de salariés comme dans les centres d’appels..

    Il faut bien sûr une analyse plus poussée des formes d’organisation dont le capital s’est doté, autant pour répondre à ses besoins propre d’efficacité, que pour s’adapter à la reconquête des marges de manœuvre qu’il avait laissé au monde du travail dans la période d’affrontement avec l’Est

    Mais ce qui est certain, c’est que rien dans l’organisation actuelle du capital ne met en cause, au contraire, l’exigence pour le monde du travail d’une organisation, capable de faire le lien entre le seul lieu ou la résistance de classe se construit, l’atlier, le quartier, l’école… bref, là ou il faut des cellules, et et le seul niveau ou la question politique vaut d’être posée dans la perspective de la révolution, la nation.

    les discours du réseau, de la complexité du rapport entre local et global, qui sont très présent dans le débat idéologique sont souvent des pièges pour cacher l’enjeu central de l’organisation… et les analogies informatiques oublient le plus souvent de dire a quel point Internet est au contraire l’exemple type de la centralisation à une échelle toujours plus vaste…

    donc, oui, un parti, et nous trouverons bien en marchant les formes d’organisation concrètes adaptées aux technologies et aux pratiques…

  3. On oublie aussi de dire que la grande entreprise capitaliste à la Henry Ford a longtemps été un désert syndical, sauf cas particuliers comme Renault. C’est trente ans de sacrifices, de dévouements et aussi de compromis qui ont permis d’y introduire le contrepouvoir des travaileurs, et pas toujours pour longtemps (comme à Detroit). De plus cette forme d’organisation des entrerise n’a jamais été dominante en effectifs nulle part.

    voir le livre de Floriane Benoit sur les grèves chez Citroën en 82

    Par contre, à Belleville de 1945 à 1980, il existait des centaines d’enteprises industrielles urbaines, avec petit effectif, et la CGT au niveau des quartier les organisait.

  4. Ben oui certes… mais le terreau est propice à l’épanouissement des fleurs !
    Quant au open space il sont très profondement analysé par des psy du travail pour éviter les dérives syndicales !
    Il ne suffit pas de crier Parti ! Parti ! Parti ! en sautant comme un cabri pour le faire apparaitre, marcher ne suffit pas non plus, aujourd’hui ce qu’il nous faut c’est une analyse de nos échecs, une vraie del’envergure de ce que fut le capital au temps de Marx. Sans le recul théorique et l’assimilation des causes de la défaites, nous serons condamnés aux errances éternelles.


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