La dette, une construction politique par Gilbert Rodrigue

L’aggravation des déficits publics est présentée par nos économistes libéraux comme la conséquence directe et quasi exclusive d’un excès de la dépense publique en rapport avec le niveau de la croissance : trop de fonctionnaires, trop de dépenses de santé, trop de pensions et de retraites, trop de dépenses des collectivités locales, trop d’état …

Une situation qui bien sûr menacerait –Oh généreux idéologues- les générations futures à qui on léguerait une dette totalement démesurée et illégitime de plusieurs milliers d’euros dans chaque berceau chérubin !

Et cette situation déjà périlleuse serait considérablement aggravée par l’actuelle crise économique avec un véritable basculement dans un gouffre déficitaire près d’engloutir des pays entiers qualifiés de porcs (PIGS acronyme de Portugal, Irlande, Grèce et Spain-Espagne) par nos élégants, talentueux et vertueux maîtres de la finance internationale.

Mais tenons nous en ici au cas de la France.

Avant les années 1970 il n’y a pratiquement pas de dette publique.

En 1978 elle est déjà de 72,8 milliards d’euros, soit 21% du Produit Intérieur Brut (PIB) pour atteindre 1457 milliards et 77,9% du PIB en 2009.

Les intérêts de la dette remboursés c’est 110 millions d’euros par jour.

En valeur euros 2006 sur 30 ans depuis 80 c’est 1142 milliards d’euros d’intérêts de la dette !

Source Wikipedia, et article « dette publique de la France et interview de André-Jacques HOLBECQ, coauteur avec Philippe DERUDDER de « La dette publique une affaire rentable. A qui profite le système ? de 2008

Le point aveugle

On a vu, l’explication largement dominante c’est que l’état, les collectivités locales procèdent à trop de dépenses en rapport avec les rentrées budgétaires tributaires elles d’un ensemble de facteurs dont en particulier la croissance et donc les rentrées fiscales.

Soit, mais les intérêts de la dette qui n’ont cessé d’exploser depuis le début des années 70 sont eux en rapport direct avec les taux d’intérêts pratiqués par les créditeurs.

Avant 70, l’état faisait appel à la Banque de France sans conséquences budgétaires !

La date de décollage de la dette et des intérêts de la dette c’est 1973 : c’est la loi du 4 janvier 1973 qui auto interdit à l’état d’emprunter auprès de la Banque de France sous la Présidence de Pompidou et la gestion ministérielle de Giscard d’Estaing.

L’article 104 du Traité de Maastricht prolonge cette interdiction en interdisant tout emprunt des états auprès de leur Banque centrale et de la Banque centrale européenne.

Et l’article 123 du récent traité de Lisbonne stipule :   » Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après
dénommées «banques centrales nationales», d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des
États membres; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales, des instruments de leur dette est également interdite. »

 

Comment se fait-il donc que nos brillants économistes, pourfendeurs des excès de la dépense publique ne mentionnent jamais ces interdits et les implications manifestes et déterminantes qu’ils ont précisément sur l’ampleur des déficits publics ?

Est-ce donc qu’on nous aurait menti et qu’on nous mentirait comme dirait tel personnage pittoresque des guignols ?

La dette publique ce ne serait donc pas le résultat de dépenses publiques excessives à destination sociale (retraites, santé, services publics, équipements collectifs…).

La dette publique c’est le résultat d’une construction volontaire qui vient de loin et qui se confond avec le mouvement de privatisation des fonctions régaliennes de l’état, l’externalisation de tâches et de missions jusque là assurées par la puissance publique.

Car de fait, presque en catimini empêcher les états d’emprunter auprès des banques nationales et de la Banque centrale c’est retirer à la puissance publique la fonction séculaire de battre monnaie pour la confier aux banques privées et leur réserver le contrôle politique des dépenses publiques.

Dans un mouvement de globalisation et un système global qui place les marchés financiers et leurs agences de notation au cœur du mécanisme de prélèvement et de contrôle des richesses produites.

Et la situation présente constitue l’aboutissement de décisions politiques croisées à l’échelle nationale (loi de 1973) et de décisions de l’Union européenne ‘Traité de Maastricht et Traité de Lisbonne).

Une vieille affaire

On sait le rôle qu’a joué il y a 200 ans la dette dans les immenses difficultés infligées au peuple d’Haïti pour avoir osé se rebeller contre ses « maîtres ».

On sait aussi le rôle que le maniement de la dette a joué et continue de jouer contre les pays du Sud sommés de procéder aux ajustements structurels favorables au libre commerce et destructeurs des services publics, de l’autonomie alimentaire et de l’indépendance nationale.

L’aspect nouveau résidant peut-être dans le seul fait que les thérapies FMistes s’appliquent aujourd’hui à des états de la zone euro, mais avec une mise en œuvre des mêmes recettes.

La dette c’est donc à la fois un moyen d’enrichissement privatif considérable et un outil de contrôle et de domination politique au profit d’individus et d’instances privées échappant à tout contrôle.

Traitement de choc et guerre idéologique

Les campagnes actuelles et celles à venir s’apparentent à la stratégie du choc dont parle Naomi KLEIN.

Dans ce cas, au travers d’interventions répétées et lancinantes il s’agit de jouer sur un effet de peur et de sidération paralysant tout esprit critique et contestant par avance toute crédibilité à quelque proposition alternative que ce soit.

Les enjeux actuels : Nous ne paierons pas la crise !

La poursuite et l’aggravation des contre-réformes sont adossées à ces campagnes.

La mise en cause du système actuel des retraites comme du système hospitalier ou de la Sécurité sociale déjà gravement attaqués est justifiée par l’ampleur des déficits auxquels nous, et nos descendants serions confrontés.

Le trou de la Sécu, quelle horreur !

Braves gens il faut équilibrer à l’instar d’un bon père de famille qui veille à l’équilibre du budget familial !

 

Constater cette offensive c’est aussi dire que sans la combattre dès l’amont c’est condamner toute résistance populaire qui quoique consciente des reculs dramatiques qu’on lui impose pourrait à contre-cœur y consentir faute d’avoir identifié les causes réelles de cette situation, ses responsables et ses bénéficiaires !

Ainsi, le sondage récent commandité par l’association libérale Fondapol « Les français et la dette publique » de janvier 2010  fait apparaître entre autre une véritable inquiétude de l’opinion à ce propos, une perception très majoritaire selon laquelle c’est le coût de fonctionnement des services publics qui sont les principaux postes de dépense de l’état et   que la priorité est d’éviter coûte que coûte d’accroître cet endettement.

Il y a donc bel et bien nécessité impérieuse d’un affrontement idéologique sur les origines, sur la cause des déficits et les mécanismes politiques et institutionnels de sa mise en œuvre.

De la même manière que cette appréciation d’ensemble doit déboucher sur des contre-propositions qui ne se limitent pas à exiger une taxation des revenus financiers, démarche dont au final on peut se demander si elle n’aboutit pas à conforter dans les esprits le caractère incontournable de la domination de ces dits marchés.

Plusieurs initiatives récentes dont celles de la fondation Copernic font la proposition d’une campagne unitaire commune de masse similaire par son ampleur à celle qui a été mené à propos de la privatisation de la poste aboutissant à la votation citoyenne de 2 millions de français.

Ne devrait-elle pas partir de ce constat et de cette  dénonciation d’arguments fallacieux ?

N’est-il pas temps que monte l’exigence d’une nationalisation  des banques, d’une neutralisation des marchés financiers et d’une mise en cause radicale des traités européens en commençant à s’engager résolument dans une désobéissance européenne ouvrant la voie à une véritable souveraineté populaire ?

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3 commentaires

  1. Bravo pour cet article !

  2. Excellent

  3. Très bel article, où chacun sait qu’avec recul, la voie toujours s’éclaircie.


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