Russie : l’héritage controversé de Staline par Korine Amacher

En prime, comme il y a des gens qui ne sont pas du tout intéressés par la question juive, voici un autre texte d’adieu… Le site du Comité de Vigilance de l’Usage Public de l’Histoire présente ces deux articles faisant état du débat autour de la personnalité de Staline et de son rôle historique en Russie. Je signale par ailleurs la sortie d’un film- dont je ne saurais trop vous recommander de l’éviter -qui rentre dans le même débat, il s’agit de  Tsar de Pavel Lounguine. Eiseinstein avait traité de Staline et d’Ivan dit le terrible d’une manière infiniment plus convaincante, là ça se pert dans les méandres de l’hysterie et des scènes de torture, il y a des moments où je me demande réellement s’il existe encore une pensée politique, une pensée dont le contenu remonterait en formes esthétiques audacieuses, le problème est la niaiserie du propos. Mais passons… le débat tel qu’il est rapporté ici témoigne de la difficulté à sortir de ces errances politico-métaphysiques. Il faudrait également ajouter comme pièce à la discussion les effets de l’étude des archives de Moscou. Les historiens en particulier anglais – ou du moins une partie d’entre eux- en sont à dénoncer le faux concept de « totalitarisme », une véritable contrainte méthodologique qui interdit l’analyse de mé canismes infiniment plus complexes de la période stalinienne. Ce faux concept, cette notion creuse, ne servant bien sûr qu’à créer une identité totalement erronée entre nazisme et communisme, il aboutit à une conception d’un système politique et social totalement identiques et ne laissant aucune marge ni aux individus, ni aux organisations, ni aux classes sociales, ce qui s’avère faux en regard des faits tels que l’historien doit les construire à partir de la découverte de nouvelles sources. A bientôt !!! Quand il ne restera plus que nous, les gens de bonne volonté , ceux qui espèrent construire un monde meilleur sans pourtant se faire d’illusions…

 article paru dans le Temps décembre 2009

La question de l’héritage du stalinisme est plus que jamais à l’ordre du jour en Russie. Colloques scientifiques durant lesquels les historiens font le point des dernières recherches, conférences, émissions de radio, articles de journaux et débats se succèdent à un rythme soutenu. Il y a peu, c’est Moscow News, journal russe publié en anglais, qui a organisé un débat consacré à la question de « l’héritage de Staline ». Les invités ont été conviés à répondre à plusieurs questions, dont les suivantes : doit-on se souvenir de Staline pour ses répressions ou pour la victoire lors de la Deuxième guerre mondiale ? Les crimes de Staline doivent-ils être reconnus ? Une réhabilitation de Staline est-elle en cours aujourd’hui en Russie ?

La table ronde était composée de « défenseurs » et de « détracteurs » de Staline (1). Ceux qui évoquent la « modernisation » économique du pays qui eut lieu à l’époque stalinienne, et ceux qui refusent le prix humain payé pour l’industrialisation forcenée du pays. Ceux qui voient en Staline un des plus grands chefs d’État du XXe siècle, qui estiment que cinquante ans ne sont pas suffisants pour porter un jugement « objectif » et « dépassionné » sur son œuvre, et ceux pour qui Staline est un criminel qui a mené à la mort des millions de citoyens soviétiques, et qui considèrent qu’il n’est jamais trop tôt pour juger un criminel. Ceux qui prétendent que la « grande Victoire » est le fruit de l’efficacité de Staline, et ceux qui estiment que la guerre fut gagnée non pas « grâce » mais « malgré » Staline, malgré ses erreurs durant la guerre, au prix de sacrifices terribles réalisés par le peuple soviétique, lequel n’a obtenu pour récompense que de nouvelles répressions dès la paix revenue. Ceux qui estiment que l’URSS a libéré les territoires de l’Europe occupés par les nazis, ceux qui parlent d’occupation. Mais si l’URSS n’avait pas vaincu le nazisme, rétorquent les uns, ses habitants auraient été transformés en « esclaves » des nazis. Certes, arguent les autres, mais les avoir libérés du nazisme ne justifie pas pour autant de leur avoir imposé, par la contrainte et la violence, un système politique dont ils ne voulaient pas.

La liste des exemples pourrait être enrichie. Cette table ronde, mais également les nombreux articles qui paraissent en Russie (2) montrent à quel point les esprits sont toujours fondamentalement divisés. Il n’y a actuellement aucun consensus national autour de la figure de Staline. Et à la différence de la période de la « déstalinisation » de Khrouchtchev, contrôlée par l’État soviétique, seul habilité à décider jusqu’où pouvait aller la critique, aujourd’hui, lors de tables rondes, durant les colloques ou dans la rue, chacun est libre d’évoquer Staline en bien ou en mal. Que ce soit à la télévision ou dans les librairies, des ouvrages de Varlam Chalamov ou d’Alexandre Soljenitsyne, des émissions, des documentaires, des séries sur les répressions staliniennes et le goulag côtoient les ouvrages et les émissions évoquant la « Grande Victoire », le rôle positif de Staline dans l’histoire du pays ou les réussites économiques de l’époque stalinienne.

En quelque sorte, Staline est omniprésent en Russie. Mais y a-t-il pour autant une réhabilitation officielle du « petit père des peuples », comme on le lit parfois tant dans la presse tant russe qu’occidentale ? Bien sûr, les faits sont insistants, et troublants : dans les sondages, Staline est constamment classé parmi les plus grands hommes de l’histoire russe. Dans certains manuels d’histoire publiés dès 2007 et faisant partie d’un important projet d’élaboration de nouveaux standards d’éducation au niveau fédéral, la politique stalinienne est présentée de façon à la justifier. En mai 2009, une « Commission de lutte contre les tentatives de falsification de l’histoire » a été créée sur décret présidentiel. Enfin, en août 2009, dans la station de métro Kourskaïa à Moscou une inscription en l’honneur de Staline a été restaurée. Et la phrase gravée dans la pierre, une des strophes de l’hymne soviétique, « Staline nous a élevés dans la foi en le peuple, il a inspiré notre travail et nos exploits », fait froid dans le dos lorsque l’on connaît les conditions de travail et le prix humain des « exploits » réalisés à l’époque soviétique. Tels sont quelques exemples récents, de l’avis de certains historiens et chercheurs, de la réévaluation positive du passé stalinien actuellement à l’œuvre en Russie. Et à ceux qui arguent que l’enseignant d’histoire est libre de choisir son manuel, qu’il ne s’agit donc pas de censure, que ces manuels ne représentent qu’une minorité parmi ceux disponibles actuellement sur le marché, d’autres répondent que les nouveaux manuels d’histoire sont tirés à plus de 100’000 exemplaires, les autres entre 10’000 et 15’000. Que les écoles en reçoivent en quantité plus que suffisante, parfois sans même qu’ils ne soient commandés par les enseignants, lesquels ont le choix entre plusieurs manuels proposés sur une liste à l’administration de l’école. Il est bien sûr possible d’acheter et d’utiliser d’autres manuels que ceux indiqués sur la liste. Toutefois, les écoles russes ne sont pas riches, et les enseignants, vu leur maigre salaire, encore moins (3) .

Et puis, il y a la position défendue par le président russe, Dmitri Medvedev. Le 30 octobre, le jour de la commémoration annuelle des prisonniers politiques, il l’a répété : les répressions de Staline constituent une des plus grandes tragédies de l’histoire russe, et aucune réalisation, aucun succès économique ou politique, aucun développement national ne sauraient être atteint au prix de sacrifices d’êtres humains. Rien ne peut justifier ces répresssions, et la Russie doit se souvenir de ses victimes. Beaucoup, en Russie, restent cependant sceptiques. Poutine, lui aussi, en 2007, s’était rendu à Boutovo, dans la banlieue de Moscou, lieu tristement célèbre des purges staliniennes de 1937, là où chaque année ont lieu les commémorations des victimes des répressions politiques. Cela ne l’a pas empêché de soutenir la publication des nouveaux manuels scolaires qui font couler tant d’encre en Russie depuis deux ans.

En fait, comme le font remarquer à juste titre de nombreux commentateurs politiques en Russie (4), il ne s’agit pas tant, aujourd’hui, de réhabiliter Staline que de renforcer l’idée d’un pouvoir fort, d’un État puissant capable de diriger le pays d’une main ferme et de le mener vers de nouvelles hauteurs économiques. Au demeurant, les tsars russes, en particulier les tsars autoritaires, font eux aussi un retour en force dans certains manuels scolaires et ouvrages historiques, où ils sont décrits comme de véritables héros. Ce n’est donc pas non plus Staline héritier de Lénine qui compte ; Staline aurait-il été un tsar que cela n’aurait pas empêché les auteurs des nouveaux manuels scolaires de justifier son œuvre, soit la transformation de l’URSS en une grande « puissance industrielle », par la « modernisation forcée » du pays.

Or, la question qui revient désormais constamment, qui est sur toutes les lèvres, c’est, justement, celle de la « modernisation » du pays. Et ce n’est donc pas un hasard si dans l’allocution de Dmitri Medvedev prononcée le 12 novembre, le thème de la « modernisation » économique et politique du pays a été central. Oui, mais comment moderniser le pays ? Et que signifie le « progrès » et la « modernisation » ? Enfin, faut-il moderniser en sacrifiant l’individu à l’État, en lui refusant toute initiative personnelle et liberté ? En lui demandant de travailler sous les ordres d’un pouvoir patriarcal, omnipotent et omniprésent ? Ou bien s’agit-il, comme l’a affirmé le président russe, de moderniser le pays dans le respect des principes démocratiques et en tenant compte du bien-être de l’individu, en octroyant une réelle marge de liberté créatrice aux citoyens russes, en leur accordant des droits, qui soient respectés, ainsi que des garanties d’indépendance ?

Telles sont les questions qui demandent une réponse urgente. Et la condamnation par Medvedev des répressions staliniennes d’un côté, la phrase à la mémoire de Staline gravée dans le marbre du métro Kourskaïa de l’autre, reflètent cette ambivalence de la Russie actuelle entre la voie démocratique et la voie autoritaire.

Korine Amacher,
historienne,
Fonds national suisse de la recherche nationale (FNS)
Université de Genève

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Notes :
(1) La table ronde était composée de Nikita Petrov, historien (Association Memorial), du père Guéorgui Mitrofanov, historien (auteur de La Tragédie de Russie – 2009), de Peter Taafe, secrétaire général du Socialist Party of England and Wales, ainsi que de Serguéï Tcherniakhovski, commentateur politique (Institut éco-politologique international) et de Egor Kholmogorov, commentateur politique orthodoxe et conservateur.

(2) Cf. par exemple, en français, Inna Doulkina, « Leur morale et la nôtre », Le Courrier de Russie, 12 mai 2009.

(3) Cf. notamment à ce propos l’article (en russe) de l’historien Alekseï Miller, « Russie : pouvoir et histoire », publié dans le récent numéro de la revue Pro et Contra (mai-août 2009) consacré aux « politiques de l’histoire ».

(4) Cf. par exemple Masha Lipman, « Russia’s search for an identity », The Washington post, 3 novembre 2009, ainsi que, d’une façon générale, les nombreux articles et émissions de radio consacrés à la question de l’héritage du stalinisme dans la Russie actuelle et publiés sur de nombreux sites internet russes, notamment www.polit.ru, www.novayagazeta.ru, www.newsru.com, www.svobodanews.ru, www.echo.msk.ru, etc.

Les historiens de la Russie face au passé stalinienpar Korine Amacher
Mis en ligne le 23 janvier 2009
[Article paru dans Le Temps du 22 décembre 2008]

En Russie, deux nouveaux manuels scolaires d’histoire russe consacrés aux années 1900-1940 et 1945-2007 et destinés aux enseignants suscitent une forte inquiétude et une importante polémique dans le milieu des historiens. Vraisemblablement, rien n’aurait pris tant d’ampleur si ces manuels ne représentaient que quelques manuels de plus parmi tout ceux actuellement disponibles dans les librairies russes, et s’ils ne faisaient pas partie d’un important projet d’élaboration de nouveaux standards d’éducation au niveau fédéral.

Dans un article récent, Alexandre Danilov, l’auteur du premier manuel, et Alexandre Filippov, à qui l’on doit le second, affirment que la « mission de l’histoire » est d’inculquer au futur citoyen russe une « charge positive » à l’égard de son pays. Les historiens ne doivent pas dépeindre le passé comme une longue liste de crimes, auquel cas l’histoire mènera la jeune génération à la « névrose ». Les cours d’histoire doivent apprendre à l’écolier à « aimer sa Patrie ». Cette mission n’en contredit pas une autre, affirment-ils : dire la vérité. C’est pourquoi il faut évoquer les répressions staliniennes, car ces événements ont été conservés dans la mémoire populaire. Toutefois, ajoutent-ils, si dans la mémoire populaire est également resté que Staline a réalisé « plus de bien que de mal », l’historien doit aussi le dire.

Comment alors évoquer les aspects positifs et négatifs du stalinisme ? Par une analyse « rationnelle » des événements, expliquent les deux historiens, laquelle ne se contente pas de « communiquer des faits », mais dévoile leur « logique ».

L’époque stalinienne est donc décrite dans ces manuels comme une période de « modernisation ». L’URSS, véritable « forteresse assiégée », aurait été constamment soumise au danger d’une agression extérieure. La modernisation a donc dû se réaliser dans un délai extrêmement court et dans un contexte international hostile, selon un « système politique mobilisateur », lorsque « les tâches qui se posent à la société » sont formulées par « l’élite politique », laquelle, en raison des contradictions « entre les objectifs fixés et les capacités de la population à les atteindre », doit pour les résoudre utiliser la « violence et la contrainte ».

Pour Danilov, après l’ « échec » de la politique économique des années 1920, la collectivisation des terres initiée dès la fin des années 1920 était la seule alternative pour fournir les ressources nécessaires au développement économique. Quant à la famine des années 1932-1933, elle ne fut, écrit-il, ni organisée, ni dirigée contre un groupe social déterminé, mais résulterait des conditions climatiques et de l’inachèvement du processus de collectivisation. De même, l’industrialisation forcée a transformé le pays en un puissant complexe militaro-industriel, grâce à quoi le pays put garantir sa souveraineté lors de la Seconde Guerre mondiale. Une des raisons principales de la Terreur de 1937-1938, explique-t-il, aurait été l’opposition à cette « modernisation forcée » et la crainte de Staline d’une déstabilisation politique au sein du parti. Après 1938, un autre type de terreur s’installe, mais toujours au service du développement industriel. La terreur « devient un instrument pragmatique de résolution des problèmes de l’économie nationale », les camps de travail une importante aide à l’industrialisation du pays. Certes, écrit Danilov, le prix humain pour l’accomplissement des « tâches grandioses » fut élevé, mais, afin d’éviter les « spéculations » sur le thème des répressions, il suggère de ne prendre en compte dans le calcul des victimes que les personnes condamnées à mort et fusillées. Ce qui revient à laisser de côté toutes les personnes condamnées à des années de goulag, mortes d’épuisement, de faim, de mauvais traitement…

En tout les cas, insiste Danilov, il est important d’expliquer aux écoliers que Staline a agi « dans une situation historique concrète », de façon « rationnelle », comme un dirigeant dont le but est la transformation de son pays menacé par une guerre en un Etat industriel centralisé. Et, conclut l’historien, en « combinant la contrainte et la stimulation morale, en utilisant la menace et l’enthousiasme », le pouvoir a globalement résolu les problèmes qui se posaient au pays à la fin des années 1920.

C’est le même principe explicatif qui guide Filippov. Le pays est victorieux, puissant, il a « libéré » les territoires de l’Europe de l’Est, a vaincu le « Mal absolu ». Le « développement forcé des années 1930-1940 a transformé l’URSS en un puissant Etat industriel, capable de vaincre l’Allemagne, géant industriel de l’Europe ». Toutefois, dans le contexte de la Guerre froide, alors que l’économie du pays était détruite, il a été impossible de « relâcher » le rythme. A nouveau, grâce aux sacrifices de la population et au système de mobilisation des masses, affirme l’auteur, l’URSS retrouve sa puissance économique d’avant la guerre. Et la mort de Staline marque selon lui la fin de la « progression vers les hauteurs économiques et sociales » et de la période de « mobilisation totale des forces nationales ». « C’est précisément durant la période stalinienne que le territoire du pays a été le plus large, atteignant même les frontières de l’ancien empire russe (et à certains endroits, les surpassant) ». Et Filippov relie la politique de Staline à celle de deux de ses prédécesseurs sur l’ « Olympe du pouvoir russe » : Ivan le Terrible et Pierre le Grand, lesquels ont aussi, écrit-il, renforcé la formation étatique russe, à l’aide d’un système autoritaire fortement centralisé. Avec, là aussi, ajoute-t-il néanmoins, les « inévitables » « déformations » qui accompagnent toute centralisation et modernisation forcées.

C’est dans cette atmosphère de « reconstitution » du passé stalinien, où la raison d’Etat est placée au-dessus de toute autre considération, qu’a eu lieu à Moscou en décembre une Conférence internationale sur l’histoire du stalinisme, co-organisée par plusieurs organismes, dont les Archives de la Fédération de Russie, la maison d’Editions ROSSPEN et l’association Memorial, et qui a réuni une centaine de participants.

De l’avis général, la seule chose que les historiens peuvent faire pour contrer cette vision « modernisatrice » du stalinisme, c’est de continuer à publier des études scientifiques dans lesquelles le stalinisme est dépeint tel qu’il fut vraiment. Et les chiffres, rappelés par Oleg Khlevniouk, un des spécialistes les plus réputés de l’époque stalinienne, continuent de faire froid dans le dos : environ 50 millions de personnes ont été soumises à des répressions entre 1930 et 1953. Khlevniouk a en outre insisté sur le caractère organisé des répressions, fortement contrôlées par le pouvoir, qui déterminait des quotas d’arrestations et d’exécutions.

La famine de 1932-1933, ont rappelé les historiens, a été le fruit de la politique de répression de Staline et de son entourage, et visait à « briser » l’opposition de la paysannerie à la collectivisation. Enfin, les chercheurs mettent sérieusement en doute l’affirmation de l’efficacité et de la réussite du système stalinien, et réfutent ainsi la justification historique des méthodes staliniennes comme solution à la « modernisation » du pays.

Toutefois, nombreux ont été les participants à regretter le peu d’influence des conclusions des scientifiques au sein de la société russe. Et comme l’explique l’historien Arseni Roginski, président de l’Association Memorial, si mémoire des répressions staliniennes il y a, il s’agit de celle des victimes, et non des bourreaux. Jusqu’à aujourd’hui, aucun acte juridique en Russie ne qualifie de criminelle la terreur stalinienne. Deux lignes dans la Constitution de 1991 sur la réhabilitation des victimes ne suffisent pas.

Mais les choses sont complexes. La particularité des répressions staliniennes brouille la limite entre le « bien » et le « mal », le bourreau devenant souvent lui-même une victime quelques mois plus tard. À la différence du nazisme, explique Roginski, « nous avons principalement tué ‘les nôtres’, et la conscience refuse d’accepter ce fait ». Cette « impossibilité de se séparer du mal » constitue une des raisons du refoulement de la mémoire de la terreur stalinienne. Or, dans ce mécanisme, le rôle de l’élite politique a été fondamental, ajoute-t-il, il a commencé au milieu des années 1990, lorsque le pouvoir a voulu combler son déficit de légitimité en allant la chercher dans le passé. Elle a tout d’abord « oublié » l’époque soviétique, la société russe des années de la perestroïka étant trop « anti-stalinienne ». La Russie post-soviétique devint ainsi l’héritière de la Grande Russie. Or, comme l’explique encore Roginski, la mémoire de l’époque stalinienne s’est peu à peu confondue avec l’image de la « Grande Russie », tant il était impossible de faire abstraction d’une époque de plus de 70 ans. Le gouvernement du président Poutine a utilisé cette « disponibilité » de reconstruction du passé dans une société russe en quête d’identité. Roginski souligne qu’il ne s’agissait pas d’une réhabilitation de Staline, mais d’une vision d’un grand pays, qui avait toujours su rester puissant et vaincre toutes les adversités. Cette image était nécessaire pour le rétablissement de l’autorité de l’Etat. Toutefois, d’une façon larvée, sur ce fond de « grande puissance » entourée « d’ennemis » est venu se greffer « le profil moustachu du grand guide », explique-t-il. Deux images de l’époque de Staline se concurrençaient désormais. D’un côté la terreur et les crimes, de l’autre la Victoire sur le « Mal », les réussites, la raison de l’Etat et la puissance nucléaire. Or, comment concilier des mémoires antagonistes, s’interroge Roginski ? C’est ainsi, continue-t-il, que la mémoire de la terreur a lentement cédé la place à la mémoire de la Victoire, « sans la mémoire du prix de la victoire », la terreur a été reléguée « à la périphérie de la conscience de masse ».

Tous les sondages réalisés montrent que pour plus de 50% de la population, Staline est désormais considéré comme un personnage positif. Un grand concours a eu lieu en Russie, relayé par la télévision et Internet. Il s’agissait de choisir le « héros » national de l’année 2008. Staline a obtenu la troisième place, derrière le prince Alexandre Nevski, victorieux des Suédois en 1240 et des chevaliers teutoniques en 1242, et Piotr Stolypine, qui fut le Premier ministre énergique et autoritaire du dernier tsar Nicolas II. Oleg Khlevniouk a rappelé dans une interview que nombre de ceux qui votent aujourd’hui pour Staline n’ont pas en tête sa politique réelle, mais l’image d’un Staline mythique. Si on leur demandait s’ils seraient d’accord de vivre dans une société où règne un état de terreur incessante, soumis au risque constant d’une arrestation et d’une condamnation à mort, le résultat des sondages serait, dit-il, fort différent.

Korine Amacher (Fonds National Suisse pour la recherche scientifique)

Docteur en lettres, ses domaines de recherche portent sur l’histoire russe au 19e et au début du 20e siècles, plus particulièrement les mouvements révolutionnaires, l’historiographie, ainsi que sur les usages du passé dans la Russie actuelle.

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6 commentaires

  1. Bonjour, il y a sur Réveil Communiste trois articles sur Staline et le stalinisme en rapport avec l’histoire du mouvement communiste, plus deux commentaires sur le bouquin de Losurdo, non encore traduit ‘Staline, histoire et critique d’une légende noire »

    http://reveilcommuniste.over-blog.fr/

    http://reveilcommuniste.over-blog.fr/article-dossier-debat-sur-staline-et-le-stalinisme-43098968.html

    fraternellement GQ

  2. A signaler la parution prochaine ( printemps 2010) de la traduction française du livre du philosophe italien DOMENICO LOSURDO: « STALINE, LA LEGENDE NOIRE » paru en 2009 et déja réédité dans son pays.

  3. Bonjour.
    Je ne sais pas vraiment pourquoi mais j’ai tendance à me dire que ce débat devrait être réservé aux communistes. D’autre part quand j’entends qu’on compare Staline à Hitler ( j’ai même entendu dans les média dire que Staline et Hitler avait le même antisémitisme en eux… D’un côté 5 millions de Juifs assassiné… de l’autre quelques Blouses blanches…)Il suffit aussi de comparer « La Constitution soviétique de 1936 » et « Mein Kampf »…
    Et n’oublions pas que Staline n’était pas tout seul ni dans sa victoire sur les nazis ni dans l’édification du Socialisme et qu’il y avait le peuple russe… Notez que j’entends souvent dire que de Gaulle a sauvé la France ,en oubliant par exemple les nombreux fusillés de la Résistance…
    Comme si on voulait empêcher le peuple d’être responsable car qui dit responsable dit aussi propriétaire et ça, ça serait le monde à l’envers…
    « Ni dieu, ni césar, ni tribun! »
    Kirk
    PS Pour anecdote j’ai remarqué qu’on reconnaît dans ce débat Staline-Hitler un homme de gauche à sa faon de défendre (parfois malhonnêtement je l’avoue) Staline et l’homme de droite à sa propention à défendre Hitler

  4. Qui va être l’éditeur du bouquin de Losurdo en français? Pour ceux que ça intéresse, j’en ai publié un compte rendu de lecture l’an dernier sur Réveil Communiste :

    http://reveilcommuniste.over-blog.fr/article-30773696.html

  5. Bonjour
    Est ce qu’on en sait davantage sur la publication du Staline en Français?
    Date, éditeur?
    Merci
    J J P

  6. Domenico Losurdo, Staline, histoire et critique d’une légende noire, traduction française à paraître à l’automne chez Aden.


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