Compère Général Soleil et Jacques Stephen Alexis

Je voudrais « profiter » de ce drame que vit le peuple haïtien pour vous faire connaître et aimer l’un de ses fils illustres, Jacques Stephen Alexis. J’ai rarement pleuré à chaudes larmes en lisant un livre, il y eut deux cas qui me bouleversèrent à ce point, le premier fut dans l’illiade, il s’agissait de la prière de Priam à Achille, quand le vieux roi vient supplier qu’on lui donne le corps d’Hector son fils. Il explique « j’avais cinquante fils, il ne m’en reste plus, j’en suis au point de devoir baiser la main qui a tué mon enfant » et puis il y eut « compère général soleil », cette histoire d’un enfant des bidonvilles de Port au prince qui n’a de place nulle part. En prison il rencontre un communiste, il va mourir avec d’autres haïtiens immigrés à Saint Domingue et massacrés par la dictature de Trujillo. Mais, comme dans la prière de Priam, l’on monte vers une apothéose de la douleur, dans une langue magnifique, la notre. Jacques Stephen, le communiste mourut assassiné, torturé par Duvallier.   Voici un extrait d’Etudes haïtienne qui nous parle de ce chef d’oeuvre de la littérature non  pas seulement haïtienne, ni même française mais mondiale.

Etudes haïtiennes

    Titre de l’article   date et lieu de parution  
  Compére général soleil Dictionnaire des Oeuvres des littératures de langue française (Couty et Beaumarchais), Paris, Bordas, 1994  

 
  Compére général soleil, roman de l’écrivain haïtien Jacques Stéphen Alexis (1922-1961), publié en 1955 (Gallimard).C’est à Paris, où il réside de 1946 à 1954 que Jacques Stéphen Alexis écrit ce premier roman qui apparaît comme le prolongement mais aussi la clôture de l’espoir entrouvert par Gouverneur de la Rosée de Jacques Roumain. S’appuyant sur un événement historique épouvantable -le massacre des travailleurs haïtiens de la canne, en 1937, en République Dominicaine- il raconte comment cet événement s’inscrit dans la logique des dictatures fascistes, et plus largement dans celle qu’entraîne la perte de toute dignité quand l’exploitation des hommes ne connaît plus de limites.I. Torturé par la faim, Hilarius Hilarion, jeune chômeur atteint d’épilepsie, tente un cambriolage nocturne (Prologue). Capturé , il fait la connaissance de Pierre Roumel dont les paroles de réconfort lui redonnent confiance. A sa libération, il rencontre une femme, Claire-Heureuse . Le médecin Jean-Michel commence à le soigner. Il se rend avec sa mère à Léogane pour une cérémonie vodou pendant laquelle son cousin tue un policier . II. Hilarius s’installe avec Claire-Heureuse qui ouvre une boutique . Dès lors, la vie du couple est une lutte incessante pour une existence décente. Claire-Heureuse est enceinte, Hilarius suit des cours du soir. Il est engagé temporairement au service du ministre Paturault, qui donne une fête (4) alors que la famine sévit et que l’agitation gronde. Hilarius apprend de Jean-Michel qu’il est guéri. Cependant, un incendie fait tout perdre au couple. III Hilarius et Claire-Heureuse partent en république Dominicaine, travailler à la coupe de la canne. Hilarius fait la connaissance de Paco Torres, un communiste, qui a connu Roumel dix ans plus tôt à Hambourg.  Claire-Heureuse accouche d’un garçon. Paco Torres est assassiné, alors qu’il lance un appel à la grève.  Son enterrement est l’occasion d’une grande manifestation.  Les travailleurs du sucre obtiennent une augmentation. Peu de temps après, dans les champs de cannes, les Haïtiens sont massacrés massivement par l’armée de Trujillo.  Hilarius et Claire-Heureuse parviennent à prendre la fuite. L’enfant, mordu par un chien, meurt peu après. Claire-Heureuse et Hilarius parviennent à la frontière. Au moment où ils la franchissent, Hilarius est abattu. Avant de mourir, il fait à Claire-Heureuse, qui a perdu la raison, le récit de sa vie et de la lente prise de conscience de sa condition. Il meurt, le regard tourné vers l’Orient, alors que le soleil se lève.Dès le Prologue, Hilarius, « homme d’ombre » confondu avec la nuit, dans le « devant-jour », cherche à parler, à se dégager de la folie qui l’envahit. Dans cet éveil, il est accompagné par un narrateur, et le décalage constant entre d’une part l’impossibilité à dire et d’autre part le discours conscient de ses enjeux, rend paradoxale la situation narrative : de quelle expérience le narrateur peut-il en effet se targuer pour s’adresser directement au lecteur, sinon de celle d’Hilarius ? Attentif à cette contradiction, c’est jusque dans son style que l’auteur investit certains aspects de son questionnement : du Prologue qui rend compte de la difficile recherche d’une expression métaphorique de l’affrontement entre la nuit et le jour, marquant la résistance du langage à dire la misère du héros, aux pages finales où Hilarius, au bord de la mort, atteint enfin la plénitude de la langue et des images, l’écriture de Jacques Stephen Alexis prend en écharpe les différentes modalités de la production du sens que lui offre l’espace culturel haïtien. Hilarius, l’être qui jusqu’à sa rencontre avec Roumel n’a de place nulle part, fait d’abord connaissance avec le monde dans lequel il est plongé, ce qui revient pour lui à parcourir l’espace haïtien. De l’expérience de la prison à la mort à la frontière, Hilarius rencontre l’un après l’autre tous les cas de figure de la déchéance et de la dignité de l’homme. Mais la différenciation n’est pas toujours aisée. Impénétrable, par exemple, est « l’Afrique collée au corps du nègre comme un sexe surnuméraire » (Prologue) et qui l’investit par l’intermédiaire du vodou. Espace trouble, il est contigu à celui des maîtres de la politique et du mensonge, qui, tel le ministre Jérôme Paturault, pratiquent eux aussi des cérémonies célébrant la gloire des dieux africains. La rencontre avec Claire-Heureuse, sortie de la mer, en plein soleil, a inauguré pourtant une nouvelle vie. Patiemment, le couple se tisse un espace de la familiarité, du bavardage. Mais cette reconnaissance du monde est sauvagement interrompue, et le couple repasse en Haïti, portant pour tout bagage son enfant mort. Hilarius retrouve l’élément qui lui est si proche et dont il devait se séparer pour accéder à la vérité : la nuit, le moment de la nuit qui précède le lever du jour. Claire-Heureuse est folle, comme l’était Hilarius dans le Prologue. C’est dans cet état de folie et de prostration qu’elle reçoit le message d’espérance, celui d’Hilarius qui enfin accède à une parole déliée, illuminée par « le général Soleil ». Mais le paysage est vide, « pas une lumière à l’horizon » (III, 6), et Hilarius va mourir. Claire-Heureuse est chargée de transmettre cette histoire à Jean-Michel, le médecin, image, peut-être, par delà le narrateur, de l’auteur. Compère Général Soleil apparaît donc comme un roman inaugural, qui a pour objet de déterminer les conditions de son écriture. Toute l’histoire d’Hilarius cherche ainsi à nous conter par cette mise en abyme la geste de son élaboration.   

 

  Mise à jour le : 24/01/09      
 
 

  
Jacques-Stephen Alexis en 1961
D.R. © photo des archives de Gérald Bloncourt

 
Jacques-Stephen Alexis est né le 22 avril 1922 à Gonaïves (Haïti).  Son père, le journaliste Stéphen Alexis, auteur du Nègre masqué (1933), étant nommé à un poste diplomatique en Europe, Jacques entreprend des études au Collège Stanislas, à Paris. 
De retour en Haïti en 1930, il poursuit ses études au Collège Saint-Louis-de-Gonzague, puis à la Faculté de médecine. Il fait la connaissance de Roumain et de Guillen en 1942. Il fonde La Ruche, journal d’opposition, qui joue un rôle décisif lors de la Révolution de 1946. Membre du Parti Communiste Haïtien, il conteste l’élection de Dumarsais Estimé. Il est emprisonné. À sa sortie, il passe son Doctorat de médecine et se rend à Paris. Il mène de front une triple activité: professionnelle (il se spécialise en neurologie), politique (par les Jeunesses communistes et la Fédération de Paris, il prend contact avec divers partis communistes, dont celui de Chine) et littéraire (il se lie avec Aragon, avec les écrivains de la Négritude et les écrivains latino-américains). En 1955, Gallimard publie son premier roman, Compère Général Soleil, dont le succès est immédiat. Il rentre en Haïti.

Inquiété par les autorités, Jacques-Stephen Alexis prend part néanmoins aux débats culturels et politiques en cours. Il apporte une contribution importante en 1956 à Paris, au Premier Congrès des Écrivains et Artistes Noirs: Prolégomènes à un Manifeste du Réalisme Merveilleux des Haïtiens. Il publie rapidement Les Arbres musiciens (1957), L’Espace d’un cillement (1959) et Romancero aux étoiles (1960). Il participe dans le même temps à divers congrès internationaux, dont celui de l’Union des Écrivains Soviétiques (1959). Le pouvoir de Duvalier accentue fortement l’atmosphère d’insécurité autour de lui, et empêche certaines de ses activités. Invité en Chine en 1961, et conscient de la déchirure qui se déclare entre les deux grands états communistes, il tente de faciliter un dernier rapprochement. Il rencontre Ho Chi Minh, Mao, et lance des appels remarqués pour l’unité du mouvement communiste international. Il rentre à Cuba, avec la décision d’entrer dans la clandestinité. En compagnie de quatre compagnons, Charles Adrien-Georges, Guy Béliard, Hubert Dupuis-Nouillé et Max Monroe, il débarque sur la plage de Bombardopolis, avec probablement pour objectif de rallier le hounfort dédié aux loas racines des Alexis, Souvenance. Sans doute trahis, les membres de l’expédition furent arrêtés, torturés, exécutés. La mort de Jacques-Stephen Alexis n’a jamais été officiellement reconnue.

– Yves Chemla
Oeuvres principales:
Romans:
Les arbres musiciens. Paris: Gallimard, 1957, 1984; Port-au-Prince: Les Editions Fardin, 1986.
Compère Général Soleil. Paris: Gallimard, 1955.
L’espace d’un cillement. Paris: Gallimard, 1959, 1983.
Nouvelles:
Romancero aux étoiles; contes. Paris: Gallimard, 1960.
Articles sélectionnés:
« Contribution à la Table-Ronde sur le folklore et le nationalisme ». Optique (juin 1956):  25-34.
« La Culture haïtienne ». Les lettres françaises (27 septembre-3 octobre 1956).
« Du Réalisme merveilleux des Haïtiens ». Présence Africaine 8-9-10 (juin-novembre 1956): 245-271.
« Modern Haïtian Thought ». Books Abroad 30 (Spring 1956):  261-265.
« Où va le roman ? » (Débat autour des conditions d’un roman national chez les peuples noirs). Présence Africaine 13 (avril-mai 1957): 81-101.
« La Belle Amour humaine 1957 ». Europe 49.501 (janvier 1971): 20-27.
Préface à Jacques Roumain, Oeuvres Choisies. S. Pojarski, éd.  E.S.L., Editions du Progrès, 1964.
Préface à La Montagne ensorcelée de Jacques Roumain. Paris: Les Editeurs français réunis, 1972.
 
Sur Jacques-Stephen Alexis:
Bibliographie adaptée de celle de M. Elisabeth Mudimbe-Boyi dans: L’oeuvre romanesque de Jacques-Stephen Alexis, une écriture poétique, un engagement politique. Montréal: Humanitas, 1992, pp. 127-133. Utilisée avec permission. Tous droits réservés

Amer, Henry. « Jacques-Stephen Alexis: l’Espace d’un cillement, Le Romancero aux étoiles ». La Nouvelle Revue française 15 (janvier-juin 1960): 969.
Antoine, Yves. Sémiologie et personnage romanesque chez Jacques Stephen Alexis. Montréal: Balzac, 1993.
Assali, Donald. « L’Espace d’un cillement de Jacques-Stephen Alexis: amour, politique et antillanité ». Journal of Caribbean Studies 2 (Spring 1981): 15-23.
Assali, Donald. « Le Récit paysan alexien: Les Arbres musiciens ». Présence francophone 176 (automne 1978): 109-124.
Boadas, Aura Marina. Lo barroco en la obra de Jacques Stephen Alexis. Caracas: Fundación CELARG, 1992.
Castera, Georges (fils). « L’expérience de la nuit et l’expérience du jour dans Compère Général Soleil, de J.-S. Alexis ». Europe 49.501 (janvier 1971): 71-81.
Collectif. « Jacques-Stephen Alexis et la littérature d’Haïti ».  n° spécial d’Europe 49.501 (janvier 1971): 3-81.
Dash, J. Michael. Jacques-Stephen Alexis.  Toronto: Black Images, 1975.
Decius, Philippe. « Contes et réalités haïtiennes chez Jacques Alexis ». Europe. 49.501 (janvier 1971): 49-63.
Depestre, René. « Les Arbres musiciens par Jacques-Stephen Alexis ». Présence Africaine 16 (octobre-novembre 1957): 188-189.
Depestre, René. « Un grand roman haïtien Compère Général Soleil, par Jacques-Stephen Alexis ». Présence Africaine 16 (octobre-novembre 1957):  91-92.
Depestre, René. « Parler de Jacques-Stephen Alexis »; « Le merveilleux dans les lettres et les arts de Haïti ». Bonjour et adieu à la Négritude. Paris: Laffont, 1980: 197-226; 242-246.
Heady, Margaret. « Le merveilleux et la conscience marxiste dans Les arbres musiciens de Jacques-Stephen Alexis ». Études francophones 17.2 (automne 2002): 112-124.
Jonassaint, Jean. « Notes pour une relecture d’Alexis. » Collectif Paroles 19 (1982): 28-30.
Laroche, Maximilien. Le Romancero aux étoiles et l’oeuvre romanesque de Jacques Stephen Alexis. Paris: Nathan, 1978.
Laroche, Maximilien. Contributions à l’étude du réalisme merveilleux. Québec, Université Laval, Grelca, 1987.
Laroche, Maximilien. « Tatez-o-Flando de Jacques-Stephen Alexis. Analyse du passage de l’oral à l’écrit d’un conte populaire ». Perspectives théoriques sur les littératures africaines et caribéennes. Suzanne Crosta et al., éds. Toronto, 1987: 13-23.
Le Rumeur, Dominique. « Jacques-Stephen Alexis, un médecin face à la création littéraire ». Conjonction 173 (1987): 163-171.
Manuel, Robert. Le Combat des femmes dans les romans de J.-S. Alexis. Port-au-Prince: Deschamps, 1980.
Mininni, Maria Isabella. « Formas barrocas de la alienación en Chronique d’un faux-amour de Jaques-Stephen Alexis ». Francofonía 10 (2001): 119-132.
Mudimbe-Boyi, M. Elisabeth. L’oeuvre romanesque de Jacques-Stephen Alexis, une écriture poétique, un engagement politique. Montréal: Humanitas, 1992.
Munro, Martin. Exile and Post-1946 Haitian Literature: Alexis, Depestre, Ollivier, Laferrière, Danticat. Liverpool: Liverpool University Press, 2007.
Ponte, Cecilia. Le Réalisme merveilleux dans Les Arbres musiciens de Jacques-Stephen Alexis. Sainte-Foy: Université Laval/GRELCA, 1987.
Sarner, Eric. La Passe du vent: une histoire haïtienne. Paris: Payot, 1994.
Séonnet, Michel. Jacques-Stephen Alexis ou « le voyage vers la lune de la belle amour humaine ». Toulouse: Atelier de création populaire, 1983.
Souffrant, Claude. Une Négritude socialiste: religion et développement chez Jacques-Roumain, Jacques-Stephen Alexis et Langston Hughes. Paris: L’Harmattan, 1978.
 
Traductions:
In English:
General Sun, my brother. Carrol F. Coates, translation and introduction. Charlottesville: University Press of Virginia, 1999.
In the Flicker of an Eyelid. Trad. Carrol F. Coates and Edwidge Danticat. Charlottesville: University of Virginia Press, 2002.
En español:
En un abrir y cerrar de ojos. Jorge Zalamea, trad.  México, Era, 1969; Santo Domingo: Taller, 1984.
El compadre general Sol. La Habana: Casa de las Américas, 1974. Mi compadre el general Sol. Santo Domingo: Taller, 1976.
Romancero de las estrellas. Idea Vilariño, trad. Santo Domingo: Taller, 1982.

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Un commentaire

  1. Bravo pour ne pas avoir écrit un extrait de sa prose!


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