OBJETS SOCIAUX NON IDENTIFIES par danielle Bleitrach

affiche_Mephisto_1981_1[1]Hier j’ai déclaré que ce blog était le mien et que j’y parlerai de ce qui m’intéresse et me préoccupe. Il faut aller jusqu’au bout de cette proclamation. Dorénavent je largue les amarres et renonce plus ou moins à mes contemporains.  Je vais vous expliquer pourquoi et peut-être mais je ne l’ai pas encore décidé vais-je chaque jour parler d’objets sociaux non identifiés. Qui m’aime me suive et commençons par cette interrogation sur l’acteur dans le sillage de Klaus Mann, suivi de cette video de 50 minutes d’un séminaire à l’EHESS et  dont l’oratrice est Jeanne Favret -Saada, intervention consultée sur ce trés précieux site qu’est la vie des idées,

La bouffonerie de la conférence de presse de Dieudonné était le champ politique dans sa nauséabonde réalité, la nullité de cette élection, la manière dont la politique recyclait les déchets, ceux d’un individu à  la vie intérieure broyée et dont ne subsistait plus qu’un grouillement de mots dans un visage décomposé par la haine, avec ce geste du doigt qui encule pour tout programme.

 Dieudonné : j’ai eu jadis bien trop d’indulgence pour lui, il demeure que je ne crois toujours pas à son engagement. Il m’est tout de suite apparu comme Mephisto, l’acteur, son  beau frère, son amant, que décrit Klaus Mann.  En 2007, déjà à propos de sa prestation sur le plateau de Fogel, je rappelais  la pièce de klaus Mann Mephisto telle qu’elle avait été jouée par Ariane Mnouchkine en 1980 et filmée par bernard Sobel. Ou encore le film d’Ivan laslo sur le même sujet. L’acteur, disais-je alors, se cherche une forme, Dieudonné a trouvé le rabbin nazi, ce n’est peut-être qu’un hasard.  C’est désormais un destin.  Cette forme est désormais sa dérive et  sa bouée de sauvetage dans le naufrage qu’est sa vie. Dieudonné à l’inverse de mephisto n’a pas trouvé Goering pour l’aimer, simplement une bande de marginaux détraqués, son ultime famille et un public.  Mephisto s’appelait  Heinz, banal, il s’est fait appeler Hendrik, comme Dieudonné a coiffé M’bala M’bala . Sur scène, Mephisto,  Hendrik Höfgen est un grand comédien, pourtant son interprétation d’Hamlet est médiocre, il lui manque la grâce de ce désespoir vrai note Klaus Mann orfèvre en la matière. C’est le symptôme : Hendrik Höfgen n’est qu’une machine sans âme, simplement préoccupée d’elle-même, encore d’elle-même et toujours d’elle-même.

En toile de fond, les dernières années de la République de Weimar et l’arrivée au pouvoir des Nazis. De la démocratie corrompue qui agonise jusqu’à la dictature arrogante qui va prendre sa suite, Höfgen oscille entre des professions de foi plutôt à gauche et l’amitié du maréchal Goering qui le présentera au Führer.  Foncièrement, il n’a d’opinion sincère que sur lui-même. Les tourments politiques et sociaux, en fait, il s’en contrefiche . C’est parce qu’il se sent menacé dans son confort – matériel et moral – que Höfgen se donne aux Nazis, non parce qu’il partage leurs idées sur la race ou le communisme. Cet homme qui, sur scène, est un sublime « Méphisto », se révèle, dans la vie, un petit bonhomme égocentrique qui traverse l’une des plus grandes tempêtes de l’Histoire sans pratiquement en avoir conscience.

Voilà comment  je vois Dieudonné et cela ne date pas d’aujourd’hui, une petit homme égocentrique en proie au tropisme des applaudissements, il est devenu antisémite à la suite d’un querelle de gros sous avec Arthur. Un juif pensez-donc pour le Dieudonné ça ne pense qu’à l’argent,  rageusement il s’obstine, fait de mauvaises rencontres et puis il y a le public comme une autre flatterie, il la dispute à son  ancien partenaire mais la seule chose qui lui importe c’est lui, encore lui toujours lui. Exister, surnager… L’enfance d’un chef… Il n’y a rien d’autre que lui-même, il passe sans penser à autre chose dans la tourmente historique.

 Mais ce faisant il devient intéressant et nous ne ferions pas état de cet mpédiocrité si elle n’était révélatrice:  il est un fait de société, il illustre notre époque où l’homme politique n’est plus qu’un histrion, un médiocre incapable d’exprimer la tragédie de notre futur immédiat, il est la vérité d’un Sarkozy ou des Berlusconi, des produits de gondole de supermarché, des bateleurs. Il ne leur reste plus que la provocation pour se vendre, la recherche d’une forme qui frappe et crée répulsion et désir. Comme le dit jeanne Faivre Saada à propos de la poupée vaudou, c’est politique et ce n’est pas politique, c’est de la rigolade et ce n’est pas de la rigolade…

A propos de Coluche, en d’autres temps où l’on cherchait à gauche les caricatures, Bourdieu l’avait bien vu, celui-ci et sa candidature marquerait la dérive du politique: de la rigolade et pas de la rigolade, de la politique et pas de la politique comme ces élections européennes… Après un vote nié, une forfaiture…

Oui mais Dieudonné ce n’est pas Hamlet, ni même Coluche. Il lui manque l’Histoire… La souffrance de l’autre, la conscience de la maladie, la mort, l’abandon, ce qui fait la tragédie.

Nous sommes confrontés à la crise du capitalisme et la nécessité historique de la fin d’un monde, mais tout cela reste abstrait, terriblement abstrait.Notre époque est inapte à la tragédie…

Alors quand nous voulons dire l’horreur nous ne trouvons plus que des  « équivalents  » parce que l’événement n’a plus de sens politique, parce que la réalité n’a plus de mots pour se dire. C’est vrai pour tout ce qui passe devant nous, sommes-nous en 1929, ou dans l’au-delà de 1929 ? Et il n’y a plus de mots pour décrire ces vies brisés, ces milliers de gens chaque jours niés… La référence ne fait que rassurer puisque le capitalisme a survécu à cette crise là…

Mais prenons le cas concret, celui dont justement Dieudonné prétend récupérer l’émotion.  Il faut à n’importe quel prix établir la filiation entre Gaza et Auschwitz quitte à vider de sens l’un et l’autre, l’un n’étant plus que la signification de l’autre, le renvoi à un objet dénué de compréhension politique. Les nazis tentaient déjà la même opération que Dieudonné, il  leur fallait ajouter au crime l’insulte ironique, les orchestres qui jouaient pendant que l’on s’acheminait vers les chambres à gaz, la célèbre inscription « Arbeit mach frei » « le travail rend libre »qui se trouvait à l’entrée d’Auschwitz.  Dieudonné en faisant donner un diplôme à Faurisson par un homme déguisé en déporténe fait que rejouer l’acte nazi: « la solution finale » comme le dit Zizek  n’était qu’une « gigantesque plaisanterie qui pour les nazis  visant à soumettre ses victimes à une humiliation ironique, cruelle et gratuite« (1). Nier ajoute-t-il était non seulement la manifestation d’une solidarité secrète entre les auteurs d’un crime mais « l’origine d’un surcroit de jouissance obscène« .

La négation a commencé trés tôt pour entretenir trés tôt l’idée que dans le fond le communisme était bien pire que le nazisme, la ligne de mire est la même et pourtant elle se déplace… Parce que cette négation a reçu une aide inattendue. Le contenu idéologique et politique « objectif » de la dépolitisation de l’holocauste, a permis que se noue un étrange pacte entre les sionistes et les antisémites : les uns se sont acharnés sur l’ exemplarité unique de l’holocauste, l’impossibilité d’analyser ce fait, et  tandis que de l’autre côté la négation-jouissance creusait son sillon,  là est  la base d’un pacte entre sionistes et antisémites explique Zizek. par ce pacte, « l’expansionisme israélien se trouve paradoxalement lié à l’évitement par les antisémites occidentaux de toute analyse concrète de la dynamique politique de l’antisémitisme, de la façon dont cette dynamique progresse aujoudhui par d’autres moyens ( ou plutot par d’autres buts en déplaçant sa ligne de mire). »

L’élévation au rang de mythe du mal absolu de l’holocauste a gonflé de vide la tragédie, l’Histoire et a engendré la comédie, la parodie, la transgression face à ce mal absolu et donc la boursoufflure imbécile. Dieudonné est l’enfant monstrueux de ceux qui ont inventé que Auschwitz était la fin de l’histoire, ceux qui n’ont pas voulu rétablir la chaîne politique des crimes contre l’humanité, ceux qui en ont fait un mal sacré et non politique et l’ont utilisé enfin comme une bannière de leur colonisation de la Palestine. Mais la malédiction de la négation du politique se poursuit, s’amplifie : en dépolitisant  le problème palestinien en l’identifiant à son tour à un mal absolu, l’holocauste dont il ne peut être d’ailleurs qu’une piètre caricature à laquelle personne ne peut prêter le moindre crédit, à leur tour les antisémites et ceux qui adoptent une telle vision poursuivent dans la même logique, le mal absolu et la bouffonnerie. Il reste à interdire  mais à interdire quoi ?

Cette bouffonnerie est le symptôme de la manière dont la dépolitisation de notre univers ne cesse de s’opérer. Il n’a plus de sens, de simples significations, des fétiches pour décrire nos croyances supertiteuses en un monde magique et sur lequel il est impossible d’agir collectivement… Quand il n’y a plus rien, plus de projet, plus de perspectives, il reste encore le préjugé, la haine de l’autre et ça c’est comme la sorcellerie: on y croit toujours plus qu’on y croit. Et ce qui nous menace alors n’est pas l’antisémitisme mais bel et bien le fascisme sous toutes ses formes y compris comme on le voit en Israêl avec Liberman celle qui peut atteindre n’importe qui, n’importe quel peuple parce qu’il est la seule réponse qui reste au capital. Comme l’a montré Marx, l’exploitation qui transforme les hommes en chose, en marchandise fétichise les rapports sociaux, l’autre est l’objet.

Ceci me ramène à jeanne Favret-Saada, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, c’est la femme d’un livre sur la sorcellerie en Mayenne, les mots la mort, les sorts. Ce qu’elle pose c’est  le problème de la signification d’objets sociaux non identifiés dans une période historique dont la totalité et son sens paraîssent avoir éclaté. Et pour Jeanne Favret-Saada c’est la croyance, je sais bien mais quand même ou le fétichisme.

 Jeanne Favret-Saada s’empare d’un fait divers, parce qu’elle est à la retraite, parce qu’elle s’ennuie, et elle contemple alors la poupée vaudou du président. Son propos me touche parce que j’ai toujours été fascinée par la manière dont le politique ou du moins le politico-médiatique se mettait à tourner en tous sens autour d’un objet sans intérêt, le voile, la poupée vaudou du président, ou encore ses multiples dérapages qui font de plus en plus dire à la rumeur qu’il souffre d’une addiction à la cocaïne. Il y a mieux en Italie où un président se perd dans de glauques anniversaires avec une gamine qui l’appelle papounet et son épouse qui l’accuse de souffrir de troubles psychiatriques..

Le président enrage, il est dans la logique de l’avare qui cache sa cassette, qui l’a perdue, le pouvoir est envouté, il lui échappe avec la grandeur et il court après l’honneur perdu… Cela nous vaut l’étonnement de Jeanne Favret-Saada qui s’obstine à répéter c’est de la politique, c’est pas de la politique, c’est de la rigolade, c’est pas de la rigolade…

Pourquoi tout à coup un objet sans importance est-il considéré comme ayant une signification, pourquoi le politique s’est-il enfui de la cité, du débat pour se réfugier dans des conduites du politicien ? Le politicien devient le commentaire de la vacuité de la politique, c’est cela qui rassemble Sarkozy, Berlusconi et Dieudonné, le vide, le narcissisme, le no futur. Mais réflechissez bien sont-ils si loin de la belle machine qu’est Obama, un nouveau « Mephisto », un danseur de claquette sur l’apocalypse… Un produit de marketing , un erzatz de kennedy pour faire oublier la catastrophe et le déclin. Il est le signifiant du renouveau pour que tout puisse fonctionner à l’identique, un objet publicitaire, de l’antiracisme à la Benetton.

La politique n’a plus de sens mais des faits tout à coup se mettent à fonctionner comme des signifiants c’est-à-dire qu’ils est visé à travers eux une autre réalité, un autre objet, ici la vision d’un monde bloqué, l’impossibilité du changement, le no futur de l’orgie médiatique… Au point que dans ces temps où les cavaliers de l’apocalypse de la misère, la mort, la destruction de la planète se déchaînent tout paraît étrangement calme, parce que dans l’univers de grande surface avec étalage, musique sirupeuse, celui de l’américanisation et des reality shows, il n’y a plus de place pour la tragédie, pour l’authenticité du malheur humain, la possibilité de redonner un minimum de dignité à l’existence humaine. Il ne reste plus de la politique que la supertition, la poupée vaudou du président

Le lien vers la vidéo :

http://www.dailymotion.com/video/

 (1)Slavok Zizek  Vous avez dit totalitarisme ? Amsterdam Poches.2005, p.75

2 commentaires

  1. Très éclairante ta comparaison avce le Mephisto de Man.. tu as mis de doigt exactement sur ce qu’il faut penser de Dieudonné c’est de la politique et pas de la poilitique, c’est de la rigolade et pas de la rigolade.

  2. J’ai voulu placer sur ce site un texte que j’avais lu un peu rapidement dans Grand soir intitulé « Le rapprochement Alain Soral – UOIF ou l’offensive de la réaction Youssef GIRARD », j’en partageais la préoccupation essentielle, les dangers de fascisation.

    Mais en le relisant attentivement non seulement je ne partageais pas les attaques contre le PCF la CGT et surtout contre « le prolétariat français », c’était malheureusement tout l’esprit du texte de partir du colonialisme pour créer une opposition qui selon moi ne peut être que nuisible. Chacun connaît mes désaccords avec le PCf, mes reproches actuels sur son absence d’internationalisme mais le texte en question était vraiment trop réducteur.

    Résultat j’avais l’impression que la dénonciation de Soral, Dieudonné était souvent juste, mais que dans la position de l’auteur Youssef girard on avait l’impression de régléments de compte dont je ne percevais pas trés bien les tenants et les aboutissants. Donc je conseille aux lecteurs de ce blog de lire cet article dans Grand Soir et de ce faire une opinion sur la question.

    Mais ce n’est pas le genre de texte que j’ai envie d’accueillir sur mon blog tout en conseillant sa lecture car il apporte des informations et des analyses discutables mais qui justement méritent d’être discutées alors que pour moi il ne sera jamais question de discuter avec un fasciste.

    Danielle Bleitrach


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