A propos des éléctions algériennes, reflexion sur les économies de rente sur le traumatisme colonial, néo-colonial, néo-libéral par danielle Bleitrach.

photo_1237450390338-1-01Dans un numéro récent d’Afrique-Asie (mars 2009), l’économiste angolais Emmanuel Carneiro(1) commentait l’impasse que connaissent toujours les économies africaines malgré leur taux de croissance élevé. Il me semble que certaines de ses analyses peuvent être utiles à la compréhension des difficultés algériennes au moment du scrutin présidentiel qui pose plus de problèmes que ses résultats ne sont suceptibles d’en résoudre: il s’agit en effet de ce que cet économiste désigne comme l’économie de rente appliquée à des sociétés profondément marquées par la destructuration coloniale et par le contexte néo-colonial qui a suivi.C’est un problème économique mais qui est également politique et doit être analysé en tant que tel, les solutions sont locales mais aussi mondiales.

Ce qui est intéressant dans cette analyse est qu’elle part des « prisons » diverses dont au-delà de l’économie les sociétés africaines sont encore victimes. La profonde déstructuration sociale introduite par le colonialisme et que Sartre a assez bien décrit dans l’article que nous avons reproduit ici (le colonialisme est un système) à propos de l’Algérie en jette les bases. Sans doute les sociétés africaines sub-sahariennes étaient-elles encore plus que le Maghreb porteuses d’une logique étrangère au capitalisme et de son mode d’exploitation, d’individualisation, sa production d’un marché engendrant une consommation de masse. Enfin la population algérienne s’est plus que bien d’autre forgé une identité dans la guerre révolutionnaire d’indépendance, il y a eu de surcroit des tentatives nationalistes et comme nous l’avons vu dans un autre texte cela explique sans doute le fait qu’il a fallu briser les résistances par la terreur. Mais l’Angola de Carneioro également.

Dans les pays colonisés, à travers le cas de l’Algérie, on peut voir à quel point les structures productives n’étaient pas faites pour créer une industrie mais obéissait à un modèle d’échange et de croissance « extravertie », un développement non endogène pour satisfaire et amplifier une demande qui était celle des métropoles.

Comme le note Emmanuel Carneiro « en l’absence de  marché intérieur reposant sur la valeur ajoutée nationale, ce modèle économique se traduit par une accumulation sans développement, c’est-à-dire sans changement structurel des économies nationales ». Et cette forme d’exploitation loin d’être terminée avec la décolonisation n’a fait que s’aggraver dans ce qu’il appelle les économies de rente. Il peut y avoir des moments privilégiés d’équilibre macro-économiques par exemple en cas d’élévation du prix des matières premières, mais le pactole qui se déverse ne produit pas de développement réel. La politique des pays industrialisés avec son protectionnisme pour ses propres productions, l’échange inégal qu’elle impose, le poids de la dette entretiennent la prison dans laquelle les pays ont été enfermés par le colonialisme. C’est un logique infernale qu’a encore accentué la période néo-libérale et le « consensus de Washingthon ». Pour développer l’exploitation l’occident a prétendu créer une nouvelle greffe occidentale pour lutter contre les vices de pouvoirs dits corrompus qu’il avait lui-même mis en place et qu’il continuait à soutenir en cas de docilité. Il fallait en finir avec le rôle des Etats et libérer l’initiative du marché.
 Notons tout de suite la manière dont s’est faite immédiatement l’analogie que rien ne justifie, parce que ces sociétés n’étaient pas adaptées à la logique capitaliste, parce que le colonialisme a encore aggravée l’incapacité à la production et à la consommation de masse, cela s’est immédiatement traduit par l’idée qu’elles étaient également incapables de « démocratie » et que seules leur convenait un pouvoir fort et autoritaire. En fait il s’agissait pour les puissances occidentales contraintes à la décolonisation de trouver dans les élites qu’elles avaient elles-mêmes produites des gens qui n’auraient pas un sentiment national trop développé et qui en tout cas s’accommoderait d’une dépendance économique à travers l’économie de rente. Après avoir assassiné la génération qui avait tenté de porter un autre projet, il fut admis que ces peuples n’avaient aucune disposition à la démocratie.Ce qu’il faut bien mesurer c’est que chacun de ces pouvoirs a fait le gros dos devant les diktats occidentaux, les peuples qui résistaient ont subi comme en Amérique latine, comme en Algérie de véritables vagues de terreur. Et les dirigeants inquiets ont obéi au diktat occidental.Outre le fait que la démocratie occidentale s’avérait de plus en plus incapable de répondre à ses propres citoyens, se poursuivait le système de la colonisation, la démocratie pour les puissances coloniales et la répression pour ceux que l’on pillait.

Ce qu’il faut bien voir c’est l’extrême nocivité de cette économie de rente, dans les périodes où l’élévation des prix des matières premières donne des ressources importantes cela se traduit pardoxalement par une destruction difficilement reversible de l’industrie locale, de l’essentiel de la production locale, les produits importés coûtant nettement moins cher.

Mais comme de surcroit les sociétés avaient été profondément destructurées par la colonisation, elles se sont restructurées ou ont tenté de se restructurer autour d’un identité souvent mythique qui se voulait autochtone et dont le seul soubassement était le lieu d’origine devenu forme tribale de la redistribution de la rente engendrant division et violence. Le phénomène religieux, l’Islam en Algérie a été utilisé à cette fin. Souvent on nous décrit la nécessité de pouvoirs forts antidémocratiques comme un rempart contre l’Islam, c’est faux. Comme ont été étouffés la plupart des choix vers une transformation sociale anti-impérialiste et comme il ne reste plus comme lieu collectif que la mosquée, la contestation sociale, l’organisation de base des pauvres se réfugie en ce lieu. Et le pouvoir que l’on pense fort, un rempart contre l’islamisme non seulement fait alliance avec ceux-ci mais ne cesse de donner des gages en matière de moeurs. Les femmes en font les frais et pourtant leur développement est une garantie de développement pour l’ensemble de la société, leur enfermement se traduit par des formes de violence familiale qui pèse sur la vie quotidienne de chacun et accroît le sentiment de désespoir, d’absence d’issue. Dans le même temps les origines quasi-tribales sont devenues des circuits de distribution de la rente quitte à engendrer là-aussi des violences périodiques du type de celles qu’on a vu récemment dans un ville du Mzab, Benriane.

Quand le système politique a été ainsi perverti par ce que Emmanuel Carneiro appelle « une conspiration de l’histoire » mais qui est tout simplement les effets multiples du viol impérialiste entamé avec la naissance du capitalisme dès ses premières mondialisations et qui aujourd’hui débouchent sur une crise de civilisation majeure, on aboutit à des impasses catastrophiques. Emmanuel Carneiro note « Les conséquences de la logique rentière font que les éventuelles mesures de protection visant à l’accroissement de l’activité productive notamment industrielle, sont utilisées par le système comme une forme complémentaire pour générer des rentes, et non comme un instrument de défense de l’appareil productif« . On mesure bien comment la grande vague de privatisation loin de déboucher sur une logique productive dans un tel contexte à été l’occasion de compromis entre factions, de partage des postes rentiers, l’import-export en particulier mais également les matières premières. Même la construction d’immeubles et d’infrastructures censées servir le développement sont l’occasion d’un nouvel effet rentier.

Comment s’en sortir, il est évident qu’un pays aussi politisé que l’Algérie a des atouts pour prendre conscience de la situation mais il faut bien mesurer que l’évolution dépend d’interventions internes, de luttes, de combats idéologiques qui pourrait dépasser les rivalités de personnes soucieuses de participer à la redistribution. Mais il faut aussi mesurer l’importance de l’évolution du contexte international et la fin du joug qui pèse sur les pays du Tiers monde. Si l’on veut ici comme en Europe une véritable transformation qui permette le dépassement de cette terrible crise, cela passe par une prise des conscience des prisons dans lesquelles nous sommes tous enfermés, elles sont économiques, sociales, politiques et culturelles, locales et globales.

Danielle Bleitrach

(1) Emmanuel Carneiro est l’ancien ministre de l’économie de l’Angola et actuellement professeur d’économie et président de L’Institut supérieur de sciences sociales et relations internationales de Luanda.

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Un commentaire

  1. Cette analyse est interressante et j’y ajouterai que lorsque la gauche Française etait au pouvoir elle aurait pu et du (par solidarité internationaliste !)aider l’Afrique en particulier à s’emanciper économiquement .Mais le parti socialiste n’a de socialiste que le nom.


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