Alger 1898. La grande vague antijuive par Pierre Hebey

absinthe-anti-juive-ii1Alger 1898. La grande vague antijuive Pierre Hebey Nil éditions, Paris, 1996, 140 F
Régine Dhoquois-Cohen
Cet ouvrage d’un avocat petit-fils d’un juif algérien fait plus oeuvre de journaliste que d’historien. Mais les documents présentés en annexe, extraits de L’oeuvre des antijuifs d’Alger (Imprimerie commerciale d’Alger, 1899) sont accablants et ses références à des historiens de renom, comme Charles-André Julien et Charles-Robert Ageron, donnent à ses propos une caution sérieuse. Après avoir lu ce livre, les enfants et petits-enfants de juifs algériens comprendront sans doute mieux, sans nécessairement les admettre, les racoeurs, l’amertume, la passion de la France, les silences pudiques sur l’antisémitisme de leurs parents ou grands-parents nés en Algérie dans la deuxième partie du XIXème siècle, descendants d’autres juifs installés dans cette partie du monde depuis des siècles. Pierre Hebey raconte une histoire, parfois confusément mais avec une passion, celle de se souvenir de ces années 1898-1902 qui virent déferler sur l’Algérie une vague antijuive d’une extraordinaire férocité. Il rappelle en quelques mots, malheureusement trop brefs, que les juifs ont vécu en Algérie avant le décret Crémieux, avant septembre 1870, à la fois proches des Arabes et opprimés par eux et qu’ils parlaient l’arabe. Certains étaient venus d’Espagne à la fin du XVème siècle et d’autres vivaient en Algérie depuis si longtemps que l’on a pu parler de Berbères convertis au judaïsme, notamment pour ceux qui ne parlaient pas le ladino.

Ils accueillent les Français en libérateurs et, 40 ans après, applaudissent au décret Crémieux qui fait d’eux (35 000 personnes environ) des citoyens français par acquisition au même titre que les colons citoyens français d’origine (318 000 personnes) tandis que les 2 500 000 Arabo-musulmans n’ont aucun droit civique.

 

La seule différence est qu’une citoyenneté acquise par décret peut se retirer et c’est ce que demanderont sans désemparer, les antijuifs réunis autour de Max Régis, élu député d’Alger en 1898 aux côtés de Drumont, l’auteur de La France juive, l’un des plus violents pamphlets antisémites de la fin du XIXème siècle. Les extraits de discours ou de journaux cités par Pierre Hebey sont typiques de la littérature antisémite déjà connue en France où l’affaire Dreyfus bat son plein. Donnons juste un exemple : lorsqu’en 1898, la totalité des 36 conseillers municipaux d’Alger élus sont antijuifs, Max Régis, leur leader, déclare : « Maintenant, il faut qu’ils crèvent tous ». Chaque réunion commence et se termine par « A bas les juifs » et le but avoué se trouve dans le journal de Max Régis, l’Antijuif du 30 novembre 1898 : « Il faut que les juifs partent et qu’ils partent de bon gré aujourd’hui s’ils ne veulent pas partir demain, partir de force ! » Idéologiquement, on parle du combat des radicaux, Max Régis en tête, anticapitalistes et socialistes, contre les opportunistes de droite. A ce propos, Pierre Hebey rappelle que la proportion de pauvres dans la population juive est très grande et que très peu d’entre eux sont propriétaires de grands domaines. Cette hystérie antisémite qui traverse l’Algérie, et dont l’auteur nous conte les aspects concrets (magasins juifs pillés, interdiction aux juifs de se rendre dans certains lieux, injures, descentes dans les quartiers juifs, etc.) est peu réprimée. Les différents gouverneurs qui se succèdent — Du Bouzet, Cambon, Lépine, Laferrière — même s’ils arrivent avec des idées plus avancées, se laissent aisément dépasser par ce climat. Ils plient ou partent. Et telle n’est pas la moindre surprise de ce livre que de lire sous la plume de Jaurès en 1895 des propos d’un antisémitisme virulent : « Ce qui exaspère le gros de la population française contre les juifs, c’est que par l’usure, par l’infatigable activité commerciale et par l’abus des influences politiques, ils accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois lucratifs, les fonctions administratives, la puissance publique… L’opportunisme, maître de la France depuis quinze ans, n’est en réalité que la forme politique de l’esprit juif. » Jaurès se reprendra après 1898 et écrira en 1900 dans La Petite République : « La vérité est que les nationalistes ont la haine et le mépris des Arabes, comme ils affectent la haine et le mépris des juifs. » Cet ouvrage est probablement très insatisfaisant pour les historiens. Son enthousiaste prise de position pour le décret Crémieux fait peu de cas des réactions de la majorité arabo-musulmane à cette politique de deux poids deux mesures. L’auteur évoque la possibilité manquée par les juifs de se servir de ce pont entre la culture occidentale des colons et la culture orientale des Arabes, mais il en fait porter l’unique responsabilité aux antijudaïques, sans se poser la question de la capacité des juifs algériens à jouer ce rôle et de l’éventuelle réceptivité des colonisés. Sa vision des juifs algériens est rien moins qu’irénique ; ils sont fiers, dignes, pauvres, travailleurs, amis des Arabes, parlent l’arabe et sont pressés d’acquérir formation, instruction républicaine et culture occientale. L’ennemi est le colon. Pierre Hebey a certes le souci de mettre sur le même plan le racisme anti-arabe et l’antijudaïsme, et s’il parle des pillages de magasins juifs par des musulmans, c’est juste comme d’une sorte de malencontreuse suite aux émeutes déclenchées par les colons européens. On souhaiterait une analyse plus contradictoire sur cette question importante des rapports entre la population arabo-musulmane et les juifs algériens qui ne semblent pas avoir été roses avant l’arrivée des Français. Enfin, l’accent mis sur l’antijudaïsme — qui est le sujet du livre — laisse le lecteur frustré sur le racisme anti-arabe des colons dont l’histoire a montré l’importance. Il serait injuste toutefois de dire que l’auteur n’en parle pas. Il l’évoque à plusieurs reprises. Mais si un livre est intéressant par les informations qu’il apporte sur des faits trop peu connus, alors cet ouvrage l’est incontestablement. Il permet de mieux cerner la vie de ces juifs algériens, nés en Algérie depuis des générations, entre le décret Crémieux et le début du siècle. Le débat sur l’opportunité de ce décret n’est pas clos. Atroce ironie de l’Histoire pour tous les adversaires du colonialisme français en Algérie, c’est Pétain qui, le 7 octobre 1940, abrogera le fameux décret, qui ne sera rétabli qu’en octobre 1943 par le Comité français de libération nationale. Ayant déjà perdu tous leurs droits, les juifs algériens s’en apercevront à peine… Mais si le décret existe, les enfants des juifs algériens ont pu s’interroger, il y a quelques mois encore, sur leur qualité de Français, quand ils se sont vu refuser le renouvellement de leurs papiers d’identité, s’ils ne présentaient pas un certificat de nationalité française (introuvable pour beaucoup d’entre eux) de leurs parents nés en Algérie ! Pierre Hebey a donné envie à ses lecteurs d’aller plus loin, cela fait pardonner certaines de ses confusions, de ses retours en arrière, de ses prises de position pour le moins hâtives.

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3 commentaires

  1. l’ordre colonial a été à l’origine de toutes les émeutes antijuives en Algérie.le décret Crémieux,octroyé à cette communauté pour la désolidariser de la communauté musulmane a donné ses fruits….!!!

  2. Je voudrai signaler que l’antisémitisme (antijuif et anti arabe) n’a pas quitté l’esprit de la plus grande partie des Européens d’Algérie avant et durant la guerre d’Algérie, les mêmes qui applaudissaient les déclarations du maréchal pétain et qui ont applaudi des deux au débarquement des alliés en novembre 1942.
    Cette population européenne a toujours été manipulée par les forces colonialistes, sans, évidemment en être consciente.
    Je suis moi-même européen mais, dieu merci, ma famille m’a élevé dans un esprit très différent, loin de tout préjugé raciste.

  3. L’ordre colonial a été à l’origine des émeutes et meme pogroms antijuifs non sulement en algérie, mais aussi en Tunisie. C’est le sujet d’un livre sur L’Anti-Semitisme en Tunisie de 1881 à 1961 (en Anlglais)que je vais publier vers la fin de cette année 2009.


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