La Révolution française aux Antilles, Victor Hugues et la Caraïbe

chaine-d-esclaves-television-magazine-24343712Jean Benoist et Hubert Gerbeau “Victor Hugues, les Neutres
et la Révolution française aux Antilles”.

Un article publié dans la revue Caribena, Cahiers d’études américanistes de la Caraïbe, Martinique, no 3, 1993, p. 13-36.
mais je ne saurais trop vous conseiller de lire le trés beau roman qu’en  1962, a l’écrivain Cubain Alejo Carpentier a fait de Victor Hugues le Héros de son roman  » Le siècle des lumières « .Ce qui me paraît important c’est de bien comprendre à travers quelles contradictions les idéaux de la Révolution française, puissance colonisatrice, se répandent dans les caraïbes puis l’Amérique latine. On retrouve d’ailleurs chez des gens comme Bolivar le même ensemble d’ombre et de lumière, les mêmes liens avec la Révolution française. Je maintiens que ces îles ne peuvent être totalement comprises sans leur double insertion dans le monde caribéen, avec en son centre Cuba mais aussi d’autres tentatives identitaires comme Haïti et la jamaïque et dans le même temps les effets contradictoires, ombre et lumière de la France avec son discours shizophrénique sur la révolution, l’égalité, la fraternité, la liberté et sa pratique raciste et colonialiste.  Quel personnage que ce Victor Hugues illustre mieux cette révolution généreuse, émancipatrice et le sordide intérêt qui meut ces aventuriers déjà capitalistes…

Aujourd’hui nous sommes projetés dans une nouvelle ére historique, et est-ce un hasard si la tentative d’émancipation des années soixante paraît proche de repartie sur d’autres bases, celui de la désoccidentalisation du monde, la renaissance du sud, la volonté aussi de  ces relations sud-sud, de recréer des unités régionales. Pourquoi les Antilles échapperaient-elles à ce mouvement ?

 

Introduction

 

Il est peu de lieux au monde qui aient offert à l’histoire un dispositif d’observation aussi proche d’une véritable expérimentation sociale que les territoires exigus des îles de la Caraïbe. Sur une chaîne insulaire jusque là occupée par une population clairsemée, que les colons européens ont presque partout éliminée en quelques décennies, ont convergé de divers pays d’Europe des courants migratoires, économiques et techniques. Ils ont mis en place dans chaque île une société originale, qui partageait avec celle des îles voisines les axes structurants qui l’avaient fondée, mais qui en combinait différemment les influences, selon la diversité des données naturelles et les aléas de l’histoire.

Le regard porté sur l’ensemble caribéen, selon qu’il l’envisage dans sa totalité ou au cas par cas, s’attache ainsi soit à des traits généraux fort significatifs, soit à des spécificités locales qui le sont également. Mais l’approche qui permet de mieux dégager le sens des observations est celle qui ne choisit un niveau que pour mieux interpréter ce qui se passe à l’autre, tirant le parti maximum de la situation évoquée plus haut. Ainsi les îles de la Caraïbe, sur le plan social et historique, apparaissent les unes comme les autres comme autant de figures d’un système de transformation dont les règles communes s’appliquent à toutes.

Si on la situe dans cette perspective, l’époque révolutionnaire constitue pour les Antilles un temps d’observation privilégié. Temps où les structures d’un archipel créole, que la plantation, l’esclavage, les rivalités européennes avaient contribué à façonner, sont ébranlées par la conjoncture, une idéologie exportée par Paris. Temps où, sur un substrat commun, la diversité des situations introduit blocages ou accélérations, dont la prospérité va recueillir les fruits. Honnis ou adulés, les agents de la Révolution française suscitent autant de passion que le régime qu’ils servent. Présenté tantôt comme un démon, tantôt comme un héros, Victor Hugues reste un des plus contestés de ces personnages. En donnant au « commissaire civil délégué par la Convention aux Isles du Vent » une place éminente dans un de ses romans, Alejo Carpentier a fixé pour nombre de lecteurs, l’image d’Hugues  . Rendus plus fascinants par le talent de l’écrivain cubain, l’homme et l’œuvre continuent à poser quelques énigmes aux chercheurs. Des travaux conduits à Saint-Barthélemy, notamment dans le domaine de l’anthropologie, nous avaient mis en contact, il y a plusieurs années, avec une abondante correspondance que Victor Hugues avait entretenue avec la petite île suédoise entre 1795 et 1798. Les mêmes thèmes se retrouvaient dans les lettres adressées par Hugues à des correspondants français ou étrangers implantés dans d’autres îles en particulier Sainte-Croix et Saint-Thomas, possessions danoises, ou à Saint-Vincent. domaine des Indiens Caraïbes  . Ces derniers, soumis aux pressions européennes, avaient du mal à sauvegarder quelque indépendance. Les souverains scandinaves, eux, paraissaient mieux armés pour faire respecter leurs intentions dans trois colonies, dont la neutralité avait été proclamée.

Installés en Guadeloupe, les représentants du gouvernement français ne pouvaient s’appuyer sur la Martinique, tombée aux mains des Anglais  Saint-Barthélemy, Saint-Thomas, Sainte-Croix et Saint-Vincent offraient, en revanche, un terrain propice aux ruses, à la propagande, aux activités qu’impliquaient les instructions remises, avec des « pouvoirs illimités », par le Comité de Salut Public : « Etablir solidement les principes de 1a Révolution dans les Isles du Vent, y défendre la République contre toute agression étrangère (…) punir exemplairement les contre-révolutionnaires »   À ce programme pouvaient concourir, de plus ou moins bonne grâce, « Neutres » et « Naturels », dont l’usage exigeait fermeté mais diplomatie. L’importance des travaux réalisés pat d’autres chercheurs autant que les limites assignées à ce texte invitent à réduire le champ de l’étude. On renonce donc à y inclure le cas d’autres puissances neutres, comme les Etats-Unis ; et à envisager ce qui dans la correspondance avec les îles retenues présentait le quotidien des préoccupations, commerce, guerre, et notamment la guerre de course, activité si prisée par Victor Hugues  .

Dans la situation d’urgence où se trouvaient les Républicains, on eût pu penser que le primum vivere deinde philosophare aurait fait écarter des lettres du Commissaire civil toute considération étrangère à la survie. Mais le péril n’est pas l’apanage des Antilles . Dans une métropole battue par la tourmente, les Conventionnels ont tenté de bâtir sur du roc et de promouvoir leur idéal. Hugues a déjà une expérience révolutionnaire. Née à Saint-Domingue, elle s’est affermie en France. Lui a-t-elle enseigné que pour « établir solidement les principes de la Révolution » point n’était besoin d’attendre la victoire ? Bien mieux, que l’idéal, avec sa part de rêve, pouvait contribuer à cette victoire, en exaltant le courage des Républicains, en leur suscitant des alliés et en rendant méprisables les contre-révolutionnaires ? En tout cas, le commissaire, maintes fois présent dans ses lettres avec un sabre de marin, une balance de marchand, voire un masque d’espion, l’est aussi avec la plume d’un homme des Lumières. Nous verrons comment sa réflexion, pour sommaire qu’elle paraisse à ses détracteurs, ouvre des perspectives sur la morale révolutionnaire et sur la liberté, celle des esclaves et des Indiens Caraïbes, celle de la pensée. Que l’idéal y soit souvent ajusté aux réalités, voire aux intérêts, devra-t-il faire poser la question de la duplicité du personnage ?

UN HOMME ET DES ÎLES

Victor Hugues
Hugues est né à Marseille en 1762, dans une famille de commerçants installés sur la Cannebière. Tout jeune, payant son voyage comme mousse, il part rejoindre son oncle à Saint-Domingue et, avec lui, s’initie aux affaires. En 1776, la proclamation de l‘indépendance des Etats-Unis permet à la France et à l’Espagne de faire front, aux côtés des insurgés, contre I’Angleterre. Le jeune Victor devient corsaire et, pendant huit ans, au départ de Saint-Domingue ou de Cuba, s’emploie, en passant de voilier en voilier, à traquer les Anglais. La paix le rend à des activités plus sédentaires : il ouvre une boulangerie à Port-au-Prince, mais la recherche de farine le maintient en contact avec des navires marchands. Spéculant sur des cargaisons de sucre et de café, aussi bien que sur des parts de plantation, il élargit son horizon commercial.

Les débuts de la Révolution marquent son entrée en politique. Patriote, comme d’autres Blancs de petite et moyenne condition de Port-au-Prince, il fait partie de la nouvelle municipalité Son goût pour les débats s’affirme devenu imprimeur, il diffuse des gazettes ; franc-maçon et membre d’une société patriotique, il s’exerce lui-même à la controverse.

Ainsi, plusieurs des points forts de l’activité que Victor Hugues va déployer aux Antilles s’ancrent dans une précoce expérience personnelle. Dès l‘adolescence, il vit dans la familiarité de la mer et du commerce, et en particulier de la guerre de course, cette forme particulière de combat maritime qui mêle les affaires du corsaire et celles de l’Etat, le profit privé et l’honneur national. Suit de peu son ouverture aux courants d’idées du XVIIIe siècle. Elle va lui être d’un précieux secours d’abord en métropole, où il se réfugie en 1792, chassé par les troubles qui agitent Saint-Domingue ; elle l’aidera peut-être plus encore à partir de 1794 pour accomplir, au nom de la Convention, sa mission révolutionnaire aux Iles du Vent. On est frappé de l’habileté avec laquelle Hugues louvoie, pendant les années 1792-1794, entre les écueils semés par les luttes politiques métropolitaines et par le conflit d’où va naître Haïti.

Grands Blancs maîtres des plantations, mulâtres ambitieux et esclaves avides de liberté compliquent un jeu parisien dans lequel les choix sont déjà aventureux. Ayant opté à temps pour les Montagnards, Hugues, devenu membre du Club des Jacobins, est remarqué par Collot d’Herbois. La ville de Rochefort va offrir au jeune Marseillais, en 1793, son premier champ de manœuvre : président de la Société Populaire et du Comité de Surveillance, puis accusateur public au Tribunal révolutionnaire, il fait tomber les têtes. Il poursuit sa tâche à Brest. La décision prise par la Convention, le 16 pluviôse an II (4 février 1794), d’abolir l’esclavage, le place devant un choix difficile. Comme nombre de Révolutionnaires des colonies françaises, Hugues souhaite exclure les esclaves du bénéfice de la liberté. Mais celle-ci peut devenir, aux mains des nouveaux affranchis, une arme contre les Anglais. L’assemblée parisienne l’a compris. Hugues comprend, pour sa part, que sa carrière, à peine entamée, va avorter s’il se trompe de combat. Le voici donc de retour à Paris et abolitionniste. Parmi les tâches qui l’attendent aux Antilles figure justement l’application du décret d’émancipation.

Hugues s’embarque sur la Pique et, avec huit autres bâtiments, vogue en direction de la Guadeloupe, au large de laquelle il arrive le 2 juin 1794. Il apprend qu’à l’instant où il quittait la France, l’île était déjà tombée aux mains des Anglais. La reconquête semble impossible. Le gouverneur britannique dispose de quatre mille soldats et de l’appui des planteurs, qui peuvent jeter dans la balance une partie des Noirs et des gens de couleur. Aux cotés des commissaires se trouvent trois généraux et environ onze cent volontaires sans-culottes. Pourtant, en six mois, Hugues va faire « d’une opération suicidaire, un authentique triomphe »  . Le décret d’émancipation a joué son rôle : cette victoire « ne saurait s’expliquer, écrit le docteur Bangou, sans la participation massive des Noirs nouvellement libérés »  . Le bilan est lourd pour les républicains : parmi les morts se trouvent Chrétien et deux des trois généraux, La convention exigeait que les chefs paient de leur personne ; Hugues a eu la chance de survivre. Pour combien de temps ?

Le marchand, le parvenu, le marin de fortune, l’administrateur sans autre légitimité que celle que lui a donnée une Assemblée contre laquelle toutes les puissances monarchistes appellent à la curée, semble bien isolé. L’ennemi reste présent partout, sur terre et sur mer, masqué ou à visage découvert. 11 est présent en particulier dans les îles sur lesquelles Hugues tente de s’appuyer.

« Isles de la merique »

Le Danemark dans la mer des Caraïbes

 

Un « certificat du gouverneur pour le Roy de Dannemark de l’lsle de St. Thomas de la merique », daté de 1703, nous rappelle l’ancienneté de la présence danoise aux îles Vierges  . Avec une série d’îlots et d’îles qui couvrent 342 km2, le Danemark occupe au XVIIIe siècle une partie de l’archipel. L’installation s’est faite à Saint-Thomas dès 1672. « Dans ce tems-là, cette île étoit absolument déserte, écrit Isert, à l’exception de quelques habitations » où « des pyrates Anglais » venaient « consommer leur butin ». Pour cette raison, poursuit l’auteur, « la cour d’Angleterre croyait avoir un droit sur cette île, et fit faire à la nôtre des présentations auxquelles nous ne déférâmes point »   . Avec ses 82 km2, et son activité, Saint-Thomas fait figure de métropole pour sa voisine, l’île de Saint-Jean qui, à la fin du XVllle siècle, n’est que partiellement mise en valeur et vend à Saint-Thomas l’essentiel du sucre qu’elle produit.  . Plus intéressante est l’île de Sainte-Croix, située à près de cent kilomètres au sud. Avec ses 217 km2, elle est la plus vaste des îles Vierges et dispose d’une baie profonde, au fond de laquelle s’est établi le port de Christianstadt Ce fait n’est pas pour rien dans la convoitise des Britanniques qui, malgré les protestations françaises, semblent décidés à s’installer « Le Roy avait demandé que les Anglois eussent ordre d’évacuer l’Isle de Sainte-Croix où ils se sont établis contre tout droit (…). La Cour d’Angleterre n’a point répondu sur cette demande »  . Vendue en 1733 par la France à la Compagnie Danoise des Indes Occidentales et de Guinée, Sainte-Croix reste l’objet d’une polémique alimentée par les tenaces prétentions des Anglais : « Cette colonie pourroit bien tomber entre leurs mains », fait observer un administrateur français, qui suggère de demander « la résiliation de la vente », si le souverain danois n’interdit pas à ses gouverneurs « d’y donner aucune concession » aux Britanniques  . Victor Hugues, en intervenant dans les Antilles danoises, est donc l’héritier d’une controverse que l’Ancien Régime avait, plusieurs décennies auparavant, commencé à entretenir  .
Saint-Barthélemy

 

Dans cette île qui couvre moins de 25 km2, la médiocrité des conditions naturelles aurait pu décourager les ambitions coloniales  . Celles-ci s’y expriment pourtant avec vigueur à l’époque de Victor Hugues, la rivalité franco-britannique trouvant auprès des Suédois un champ d’action prometteur  . La cession par la France de Saint-Barthélemy au roi de Suède ne datant que de 1784, une bonne partie de sa population se trouve être d’origine française  . Alors que les révolutionnaires conduisent dans l’archipel la lutte contre les Anglais, Hugues pourrait être tenté d’utiliser ces descendants de colons français, dont l’implantation remonte à 1659. Vivant en milieu clos, leurs familles se sont tenues à l’écart des apports ultérieurs, ceux d’autres Français comme ceux des gens de couleur ou des Suédois. Ces derniers, eux, ont su, en quelques années, attirer commerçants et capitaux dans l’île, développer le port de Gustavia et animer à partir de celui-ci un vaste courant d’échanges. Hugues, sans exprimer la moindre hésitation dans sa correspondance, choisit de négliger les descendants de ses compatriotes pour accorder tous ses soins aux opérations commerciales, militaires et idéologiques qu’une administration suédoise semble autoriser par sa neutralité et son ouverture au trafic maritime  . Ce choix pourrait contribuer à faire croire que d’un côté se trouve une population fossile, repliée sur elle-même, inapte à aider son ancienne métropole comme à recevoir le message des Lumières, alors que de l’autre se sont installés les représentants éclairés d’une Europe que ce message séduit, Les étonnantes responsabilités que les familles françaises de Saint-Barthélemy avaient osé confier à un esclave, et la dérobade des Suédois, conduisent à s’interroger sur la validité de l’hypothèse. Au-delà de cette question, et quel que soit le contenu de la réponse, nous verrons, comment une anecdote – en apparence infime- nous invite à une réflexion sur l’Ancien Régime et sur la Révolution, sur la société et sur le temps, finalement sur Victor Hugues.

Le baron de Clugny, dressant à l’intention du Ministre un tableau de Saint-Barthélemy, peu avant sa cession aux Suédois, écrit « Un nègre esclave sert de médecin dans l’isle, il à la confiance de tout le monde. On le dit fort entendu pour la saignée et les fractures ou blessures »  . Ce stupéfiant aveu d’un gouverneur, habitué à des sociétés insulaires qui vivent dans la hantise des complots serviles, mérite réflexion. Certes les Blancs connaissent aux colonies l’habileté de certains esclaves, qu’ils désignent ordinairement comme sorciers, au mieux comme guérisseurs. Mais on les imagine mal se confiant, malades, à la lancette ou aux drogues de ceux dont ils redoutent le couteau et, plus encore, les poisons. On comprend plus difficilement encore que les autorités soient informées d’une telle pratique et de l’estime portée au « médecin ». « Un Européen marié à Saint-Barthélemy, poursuit Clugny, sert d’écrivain, de notaire etc. et règle les affaires des habitants. Elles sont en mauvaises mains attendu que c’est un yvrogne ». La comparaison entre ces deux notables, esquissée par un gouverneur – que les tenants de la négritude auraient pu revendiquer comme surprenant, mais sans doute involontaire, ancêtre – tourne donc à l’avantage de l’esclave.

En juin 1787, c’est-à-dire trois ans plus tard, Rosenstein, commandant de Saint-Barthélemy, signe une ordonnance, dont le texte est aujourd’hui à Stockholm. On lit à l’article VI : « Aucun Negres, ni tous autres gens de couleur libres ni Esclaves, ne pourront exercer la médecine ou la chirurgie, ni faire aucune préparation de remedes, ni traitement de malades a la ville ou a la campagne, d’une maison ou d’une habitation a l’autre, sous quelque prétexte que ce soit, meme de morsure de serpent, a cause de l’abus qui s’y rencontre ». Les pénalités sont, pour les libres, amende ou punition corporelle et pour les esclaves « etre condamnés a la chaîne et le prix perdu pour le maitre qui n’y aura pas tenu la main ». Le libellé du texte peut faire penser que la seule tolérance s’appliquera aux soins donnés par un esclave chez son propre maître  . La régression est, en tout cas, considérable. Faudrait-il en conclure que les Suédois sont, moins que les Français de la fin de l’Ancien Régime, touchés par les Lumières ?

Ces alliés potentiels, que le Révolutionnaire Hugues tente d’attirer dans son camp semblent donc à l’égard de l’esclavage, plus méfiants, plus rétrogrades, que les familles françaises qui sont encore dans l’île et que le commissaire néglige. L’exclusion prononcée par l’adminis¬tration suédoise s’étend même aux libres de couleur. L’ancien commerçant de Saint-Domingue resterait-il marqué par les préjugés de la grande île sucrière au point d’approuver une attitude que ses convictions républicaines devraient faire condamner ? Ses prises de position à l’égard de la population de Saint-Vincent peuvent, sur ce point, constituer une nouvelle pierre de touche.

 Saint-Vincent
Cette île, située au sud de Sainte-Lucie et de la Martinique, fait partie de celles dont l’appartenance est restée longtemps incertaine. Les vestiges des peuplements indiens qu’elle abrite ne la mettent pas à l’écart des ambitions européennes, même si, à l’occasion, ils permettent de rappeler à un rival que l’île ne peut devenir sa propriété. Ainsi, en 1730, cédant aux pressions anglaises, le roi de France en ordonne l’évacuation, en même temps que celle de la Dominique : les Français admettent que les deux îles « appartiennent aux Caraïbes naturels du pays »  . Pendant la Guerre d’indépendance américaine, la France s’empare de Saint-Vincent et de Tobago ; au traité de Versailles, seule cette dernière est conservée. Un vif regret en est exprimé par un mémorialiste, qui estime qu’associée à la minuscule Bequia, une des Grenadines, l’île de Saint-Vincent est « une des possessions les plus importantes des Antilles », de beaucoup préférable  à celle de Tobago  .

Victor Hugues, sans accorder peut-être autant de prix à Saint-Vincent, y trouve un champ d’opérations supplémentaires contre les Anglais. A leur défaite peuvent concourir deux forces : celle d’un noyau de Français et celle des Caraïbes ; il convient d’en stimuler l’ardeur et d’en assurer l’entente. Écrivant aux uns et aux autres, le commissaire use, comme on va le constater, de tout son pouvoir de persuasion. Nous verrons ultérieurement comment, au-delà du dessein stratégique, cette correspondance ouvre des perspectives fascinantes sur la façon dont Hugues exprimait – et tentait parfois d’appliquer- l’idéal révolutionnaire

Le 18 mars 1795, des cadeaux sont envoyés aux Caraïbes : le chef et son frère reçoivent chacun un sabre, un chapeau et un paquet de vêtements. Deux barils de sel, une barrique de vin et quatre cent « moëdes » sont en outre adressés au chef, à charge pour lui de se procurer « ce qui est nécessaire à la réunion » de ses guerriers. On lui promet la livraison d’armes et de vivres, qu’on lui demande de partager avec les Français, Le risque de conflit résultant de l’indivision initiale est en apparence minimisé, eu égard au bénéfice que l’on espère retirer de cette preuve de confiance offerte aux Indiens et du dialogue que la répartition conduira les alliés potentiels à nouer  . Le même jour, un premier envoi d’armes destiné, sans doute par précaution, aux seuls Français de Saint. Vincent, part d’ailleurs de Guadeloupe, assorti des exhortations suivantes : « Servez vous en pour exterminer les anglais (…) vous êtes invincibles si vous êtes républicains (…). Rappelez-vous qu’avec deux cents républicains nous avons défait quatre régiments de grenadiers anglais et que huit cent soixante sont restés sur le carreau (…). Quand on a peur, on n’est pas digne d’être français »  . Au fil des mois, encouragements, félicitations ou reproches déferlent ainsi sur Saint-Vincent, rarement accompagnés de cargaisons plus substantielles. Les Caraïbes remportent-ils des succès, leur chef reçoit aussitôt un témoignage de satisfaction : « C’est avec le plus grand plaisir que nous avons vu que tu avais bien rossé les Anglais au vent et sous le vent »  . L’ardeur diminue-t-elle, le plus sombre avenir est prédit aux Indiens : « Votre conduite insouciante et votre amour pour l argent vous ont mis dans le cas de perdre votre liberté (…) peut-être allez vous devenir les esclaves des Anglais, vos plus cruels ennemis. Ils vous parlent de vous vendre pour vous enchaîner et vous disséminer »  . Quand la pénurie ou les croisières britanniques rendent impossible l’envoi des renforts réclamés par les Français, on les engage à tenir un langage similaire à leurs alliés : « Nous ne pouvons vous envoyer (…). Engagez les Caraïbes à vous seconder (…) faites-leur sentir (…) que s’ils ne contribuaient pas très efficacement à battre les Anglais ceux-ci les chasseront de Saint-Vincent »  .

Puissant adjuvant, le discours révolutionnaire suffira-t-il à résister longtemps à l’aggravation de la conjoncture ? Hugues l’utilise en tout cas aussi bien pour pousser les hommes au combat que pour leur rappeler les exigences de l’idéal républicain
LA MORALE RÉVOLUTIONNAIRE

L’ombre de l’lncorruptible

 

A Saint-Barthélemy, Bigard, l’agent choisi par Victor Hugues, est particulièrement stimulé. Il doit veiller sur ses relations et sur ses collaborateurs. Ces derniers sont souvent soupçonnés de laisser filtrer des nouvelles que, par faiblesse, leur chef leur a confiées . Bigard a tort, estime-t-on aussi, de maintenir sa confiance à des affairistes dont il aurait fallu se débarrasser : « Toulouzan est bien suspect nous le voyons avec peine dans nos affaires, décide toi à son Égard ou nous Serons forcés de nous Décider, les hommes à argent ne sont jamais Républicains »  . Quelques jours plus tard, l’idéal révolutionnaire et l’idée de profit sont à nouveau opposés : « Je te prie de cesser tes réflexions et lamentations sur les sucres de Saint-Martin. L’intérêt n’a jamais guidé les armes de la République. Elle ne mettra jamais à contribution le sang de ses concitoyens avec un peu d’or. Si ces principes m’eussent guidés, il y a longtemps que la Guadeloupe serait aux Anglais. » Manifestement une initiative prise par Bigard a déplu : « Ta conduite à toi est répréhensible » lui assène Victor Hugues qui, comme souvent quand il veut donner de l’ampleur à une affaire, met en avant les principes de collégialité : «  J’ai fait remettre (tes lettres) à mes Collègues », puis conclut en brandissant la suprême menace : « Le Comité de Salut Public en sera instruit »  .

Ainsi Bigard doit surveiller ses proches mais aussi ses propres actes. Quand il est soumis à des contrôles financiers, il ne peut s’appuyer sur Hugues. On lui rappelle avec aigreur que le principe de la séparation des pouvoirs s’étend jusqu’aux détails du service administratif :  « Je crois avoir vu dans l’une de vos lettres que vous m avez rendu des comptes, ce qui me compromettrait, si je l’eusse fait. Vous m’avez donné des papiers que j’ai remis à l’administration »  . Un vouvoiement lourd d’orage a remplacé le tutoiement employé deux semaines plus tôt par le commissaire civil, quand il écrivait à Bigard « Le cn. … ( ?) se rend à Saint-Barthélemy pour régler tes comptes avec la République. »  . Cinq mois passent. Les documents fournis par Bigard ont dû être passés au crible. Hugues. comme s’il s’agissait d’une aimable invitation, écrit à son délégué « Vous pouvez, quand il vous plaira, venir à la Guadeloupe », mais ajoute aussitôt : « Il est même Essentiel que vous vous y Rendiez Pour terminer vos Comptes avec l’admin. en apportant tous les documents et pièces justificatives sur plusieurs articles que le chef principal conteste »  . Suite vraisemblable de l’affaire, Bigard est tancé le 18 fructidor an IV (4 septembre 1796) pour avoir négligé de demander un reçu détaillé aux capitaines auxquels il a fourni des marchandises. A l’avenir, la liste des chargements sera établie sous sa responsabilité car, lui écrit-on : « La République a été dupe jusqu’à ce jour de tous les envois que vous lui avez fait sur les quantités et les poids par votre deffaut de prévoyance en ne donnant point aux Capitaines chargeurs une nôtte exacte signée de vous de ce qu’ils ont à leur bord. » Les choses semblent en rester là, mais un an plus tard, Bigard est à nouveau averti de l’éventualité d’un contrôle financier  .

Si Victor Hugues est exigeant pour ses collaborateurs, il l’est en apparence pour lui-même. Apparence peut-être plus que réalité si, comme l’ont souligné des auteurs qui n’appréciaient pas toujours son œuvre, il favorise sans vergogne ses proches et mélange volontiers les intérêts de la République et les siens  . Mais l époque incline à une certaine prudence : fut-on muni des pleins pouvoirs, la Roche Tarpéienne jouxte le Capitole. Puissants aujourd’hui, guillotinés demain, les plus illustres des conventionnels ont payé tribut. La mort de Robespierre apaise les craintes des uns mais ravive celle des autres. L’avènement de la Convention thermidorienne et du Directoire ne signifie pas l’arrêt de toute répression Ceux qui avaient approuvé l’Incorruptible – Victor Hugues est du nombre – sont parmi les plus menacés.

Ainsi, faisant expédier une cargaison à Marseille, au profit de la maison familiale, Hugues prend-il soin de faire régler l’opération par ses collègues, dans les formes prescrites et contrôlables : « Le cn. Courade, propriétaire du navire Avanture nous a fait demander du fret pour Marseilles (…) Vous pourriès le charger des plus beaux sucres que vous auriés (…) sous le serment ordinaire à la consignation de MMrs Vor. Hugues et fils à Marseilles maison du frère de l’un de nous. Vous enverriéS un double des factures et du marché au Comité de Salut Public »  . Cette ostentation à séparer les affaires privées des fonctions officielles s’exprime avec plus de force encore quand il s’agit d’affirmer l’indépendance du judiciaire à l’égard de l’exécutif.

 

La séparation des pouvoirs

 

« Dans notre gouvernement tous les Pouvoirs sont distincts, ma place ne me Permet que de surveiller les juges, mais non pas d’influencer leur jugement » déclare le commissaire à Trollé  . Dans le même document, Hugues demande à son correspondant de ne lui « Savoir aucun gré de la Relaxion » d’un navire. Lui, Victor Hugues, à la place des juges, aurait condamné le suspect, car il a la preuve que le bâtiment appartient à « Mr. Keeling qui est un anglais D’antigues ». Seuls les juges, répète-t-il, ont le droit de décider si la capture faite par un corsaire est ou non valide.

Dans une affaire antérieure, le Commissaire civil a cependant montré de quel poids il pouvait peser dans une décision de justice ; son correspondant, il est vrai, n’était que Bigard  . En l occurrence, le Commissaire semblait prêt à dicter aux juges leur verdict. En d’autres circonstances, s’abritant derrière l autorité de la chose jugée, il donne à ses interlocuteurs une leçon républicaine, vantant les bienfaits de la séparation des pouvoirs, mais aussi de l’indépendance financière des magistrats. A la différence des situations d’Ancien Régime qui perdurent à travers le monde, l’exemple donné par la France et ses colonies est celui d’une justice intègre : les épices, la vénalité des charges y sont désormais inconnues. « La justice ici n’est pas celle de Saint-Thomas. Ecrit-on au Gouverneur danois, elle n est point vénale Nos magistrats ainsi que nos militaires ne reçoivent jamais aucune rétribution : les délits se punissent mais on n achète jamais l’impunité »  .

Les juges et les soldats français n’exercent-ils pas une autorité plus légitime, plus morale, que celle qui s’exprime dans les îles étrangères ? La leçon est faite, il n’est pas sûr qu’elle soit entendue.

La dignité de 1a république

 

La nouveauté du propos, autant que la liberté d’allure des révolutionnaires, ont pu faire croire aux étrangers que les principes de politesse en vigueur entre états monarchistes n’avaient plus lieu d’être respectés avec les Français. Erreur que Victor Hugues va relever avec fureur. Il écrit, par exemple, au gouverneur de Sainte-Croix :

« Vous Envoyez un parlementaire Ici, comme Vous Enverriez un ordre à vos Subordonnés (…). J’ai le plus grand mépris pour celui qui n’observe pas des Bienséances dues à tout gouvernement » 

La leçon donnée aux autorités d’Antigua est encore plus cinglante :

« Les tems Sont passés où vous et votre collaborateur, L’imbécile Solliciteur Burke fîtes imprimer une Rapsodie en forme de procédure où pour vous approprier un batiment (…) eutes l’impudence de soutenir que les Français n’étaient pas une nation : félicitez vous de votre position insulaire, car Sans elle nous ne nous donnerions pas la peine d’aller vous conquérir, mais nous enverrions les valets de l’armée, les gardiens de bœufs et de cochons ; eux seuls suffiraient pour Réduire des hommes tels que vous » 

En fait, l’exemple vient de haut. A la Martinique, c’est dans une proclamation faite au nom de Sa Majesté Britannique, que les autorités invitent les habitants à secouer « l’oppression tyrannique » de l’Assemblée « se qualifiant de Convention », elle qui a exercé « le despotisme le plus illimité et le plus barbare », a « détruit la religion, le gouvernement et les lois, et a déclaré son intention d’entraîner dans les mêmes calamités les autres nations. »  . L’historiographie guadeloupéenne est, pour sa part, riche de semblables jugements. Jules Ballet déclare avec sobriété : « Sous la période révolutionnaire, Dieu avait été chassé de la Guadeloupe. » 

Les susceptibilités d’Hugues, dignes d’un diplomate d’Ancien Régime, peuvent surprendre venant d’un homme qui s’embarrasse peu des usages en vigueur dans les chancelleries. On pensera ici à l’épiderme à vif du parvenu, qui entend être traité en personnalité du sérail. Il faut peut-être aussi songer à la haute idée que certains révolutionnaires se font de leur mission régénératrice. Représentant la France, la verdeur de leur langage, la violence de leurs ripostes, sont celles de l’enfance dans laquelle se trouve encore la République. Enfance livrée à l’atrocité des attaques qui veulent la détruire, mais éblouie par la nouveauté d’une liberté à peine conquise. Comment accepter, dans ce cas, la confusion entre jeunesse et sauvagerie ? Non seulement la France reste une nation, mais elle entend être un exemple. Par son courage et sa vertu, la virtus dont les démocraties de l’antiquité avaient donné l’exemple au monde, elle sème pour l’avenir. Émancipation des individus, respect accordé aux peuples de couleur, hommage rendu au savoir les sillons semblent prêts pour de futures moissons.

LA LIBERTÉ

Les esclaves
On peut être révolutionnaire et esclavagiste. Le fait est même si courant aux colonies, que ce sont les abolitionnistes qui sont poursuivis par les bons républicains. Aux Mascareignes, on remarque Baco et Burnel qui ont eu l’impudence de venir de France pour faire appliquer le « fatal décret ». Toucher à l’esclavage, c’est vouloir embraser la société  . Aux Antilles, les mesures d’application sont rendues urgentes par la guerre franco-anglaise, qui a débuté le premier février 1793, et par l’aggravation de la situation à Saint-Domingue  . Victor Hugues, on s’en souvient, a adopté le point de vue de la Convention. Mais, apportant le décret à la Guadeloupe, il sait lui même organiser la liberté avec assez de fermeté pour maintenir le travail sur les plantations 

Mais les freins qu’a su introduire le Commissaire civil dans la population affranchie ne signifient pas renonciation aux grands principes, surtout quand, à travers eux, il s’agit de magnifier l’œuvre révolutionnaire et de flétrir la conduite britannique. Ainsi Hugues fulmine quand il apprend qu’à Sainte-Croix, le Gouverneur aurait « autorisé la vente des hommes libres. »   Et quand, de l’autre île danoise, viennent des précisions sur ce trafic, il renchérit : « Le capitaine eut dû être condamné à perdre la vie, vu le crime qu’il a commis envers la nation française en portant des républicains pour être vendus à nos ennemis les anglais. » 

L’ambiguïté des formules pourrait faire penser que les Danois ont prêté la main à quelque trahison qui aurait permis de livrer des prisonniers français. En réalité, il semble bien s’agir de vente d’anciens esclaves, affranchis par un décret dont la validité n’est pas admise par tous. Les reproches adressés deux ans plus tard au Gouverneur suédois, à propos d’une autre affaire, sont plus explicites : « Nous vous réclamons Mr. au nom de la République française le cn. Jean Baptiste français De nation qu une sentence infame du Conseil de Saint-Barthélemy a Declaré Etre Esclave d’un anglais. » 

Mais, pour Victor Hugues, pas plus que l’émancipation ne doit aboutir au déclin de l’activité sucrière, elle ne doit encourager le marronnage d’une île à l autre. Quand les notables de Saint-Barthélemy se plaignent de la fuite d’une esclave, on semble prêt à leur donner satisfaction c’est-à-dire, à ordonner le transfert de la coupable, « Rozette Negresse », réfugiée à Saint-Martin. « Nous demanderons, leur répond-on, des renseignements (…) dans cette isle avant que de donner les ordres que vous sollicitez » 

Le pragmatisme préside donc aux décisions de Victor Hugues sur l’esclavage. L’abolition doit rester une arme aux mains des révolutionnaires. Si elle signifiait ruine de l’économie, vagabondage, évasion, elle ruinerait la République et compromettrait son entente avec les Neutres, elle ferait avorter sa mission, l’arme se retournerait contre ses utilisateurs. En revanche, elle peut accroître leur force : le travail et l’ordre garantis, on s’affirme intransigeant sur les principes et on appelle à la curée contre ceux qui prétendent les bafouer. Comme par hasard, ce sont les contre-révolutionnaires, tant émigrés qu’Anglais, qui sont coupables : « Un français quel qu’il soit ne Peut Etre Esclave suivant notre Constitution Et les anglais sont nos ennemis et De bonne Prise » affirme-t-on à Trollé et, quelques semaines plus tard, on ajoute « Si les Emigrés dominent a Saint-Barthélemy (…) s’ils ont Condamnés à l’esclavage des hommes libres ne sommes nous pas en droit de Vous en demander L’expulsion. )  . Les tenants de l’Ancien Régime, non content de remettre les fers à des affranchis, sont prêts à asservir les indiens eux-mêmes. Telle est du moins la menace qu’Hugues, pour ranimer l’ardeur anti-britannique de ses alliés, avait brandie. Ces derniers s’en souviendront-ils quand, plus tard, ils seront déportés au Honduras par leurs ennemis ?

Les Caraïbes, « nation libre »

 

Comme pour souligner le contraste qui existe entre de si noirs desseins et la générosité de la République, les commissaires s’adressent aux Indiens avec de grands égards. « La nation française, écrivent-ils par exemple à leur chef, en combattant le despotisme s’est alliée à tous les peuples libres (…) elle a toujours soutenu Ses frères Les Caraïbes contre la Scélératesse des anglais ». Il faut renouer avec une « ancienne amitié » et « exterminer » l’ennemi commun. « Donnez aux français les moyens de vous seconder », ajoute-t-on  . La subordination suggérée par la formule pourrait passer pour simple flagornerie, destinée à séduire des alliés naïfs. Un autre document montre que Victor Hugues entend donner une suite au propos ; celui-ci s’avère alors singulièrement hardi. Le « Citoyen Toraille, capitaine d’lnfanterie » est en effet invité à partager poudre et fusils avec le général caraïbe ; on lui précise : vous le « regarderez comme votre chef en tout »  . Les Français sont donc priés de se comporter en héros, capables de triompher par leur enthousiasme révolutionnaire d’un ennemi puissant, mais sont priés aussi de se soumettre, officiers compris, aux ordres de ceux qu’on considère ordinairement comme des sauvages, plus propres à inspirer l’effroi ou la dérision que le respect.

L’ancien commerçant de Saint-Domingue, qui n’a sans doute pas renoncé à tout préjugé à l’égard des esclaves, sait que les Indiens, eux, ont préféré la mort, ou l’exil, à la servitude. ll n’hésite pas à faire état de leurs droits historiques : « Rappelez-vous que l’île de Saint-Vincent appartenait à Vos pères », leur écrit-il  . La stratégie a imposé un moment aux Français de reconnaître ces alliés comme des supérieurs ; la paix devrait en faire des égaux, non des subordonnés Une fois les Anglais exterminés, ou chassés de l’île, souvenez-vous, a joute-t-il, « que vous devez la partager avec les français. »  . Le colonisateur n’a donc pas renoncé à toute prétention territoriale, mais qu’il en rappelle la teneur à l’instant où il sollicite une alliance – et au risque de faire échouer celle-ci- est peut-être un des signes de sa bonne foi. Hugues envisage-t-il un partage du type de ceux que les puissances européennes ont établi dans d’autres îles, Français et Espagnols dans la vaste Saint-Domingue, Hollandais et Français dans la petite île Saint-Martin ? A suivre l’analyse présentée dans l’ouvrage classique de Georges Lefebvre sur la Révolution, on serait tenté plutôt d’attribuer au Commissaire quelque projet analogue à ce que seront plus tard les réserves indiennes des Antilles ou des États-Unis. Lefebvre, évoquant les frémissements du continent américain dans les dernières décennies du XVllle siècle, estimait en effet que « métropolitains ou créoles, les Européens ne comptaient pas, au début de la Révolution, que les populations indigènes, un jour, aspireraient aussi à l’indépendance. »  . Quelques auteurs formulaient cependant déjà de hardies hypothèses. Viefville des Essarts déposait sur le bureau de la Constituante un texte où était envisagé « le temps lointain où peut-être les Noirs seraient les seuls propriétaires des îles, et où, même, ils prendraient leur indépendance. »  . Dès 1772, d’ailleurs, dans des « réflexions jetées çà et là », Diderot suggérait une évolution analogue. Perspective qui serait bientôt « théorisée plus largement et pour tous les pays conquis », par le philosophe  .

Hugues a-t-il eu connaissance de ces textes, ou au moins du courant d’idées auquel ils se rattachaient ? On se souvient que, dès son séjour à Saint-Domingue, diffusant des gazettes et participant aux débats d’une société patriotique et d’une loge de francs-maçons, le futur commissaire avait eu l’occasion d’entrer en contact avec l’esprit des Lumières. Son passage à Paris, au cours d’une des périodes les plus riches en publications, en réunions, en controverses, avait certainement affiné sa formation. On a vu, d’autre part, que telle ou telle assurance donnée par Hugues aux Caraïbes n’était pas simple ruse d’opportuniste mais était aussitôt suivie d’un ordre d’application transmis aux Français. Le langage lui-même semble obéir à cette règle ; les flatteuses formules, puisées dons le fonds maçonnique ou révolutionnaire, sont utilisées non seulement quand on s’adresse aux Indiens mais quand leur cas est évoqué auprès d’autres correspondants. Retrouvés dans ce double contexte, les termes de « nation », de « nation libre », de « frère », le tutoiement, l’évocation d’une accolade, prennent ainsi peut-être une certaine densité. Ainsi, en félicitant le « général du Valay chef des Caraïbes » d’une victoire sur les Anglais, lui écrit-on que le citoyen Audibert lui « donnera Le Baiser fraternel En signe d’alliance avec la République française »  . Quand on enjoint au capitaine Toraille de se placer sous les ordres d’un autre chef indien, on lui fait la recommandation suivante « Dites à notre frère le général Chataugué que la nation française Lui rendra a Lui, a sa nation Les terres que Les anglais ont usurpé sur Eux ».

Il est donc possible qu’accomplissant un moindre chemin que ceux qui envisageaient, au profit d’anciens esclaves de plantation, l’indépendance des colonies, Hugues ait admis l’éventualité, pour un peuple au passé prestigieux, d’un retour à la souveraineté sur une partie de Saint-Vincent. Mais, pour devenir réalisable, le projet impliquait la victoire sur les Britanniques. Or les déceptions ne tardent pas, et sont à la mesure de l’enthousiasme initial. Au cours de l’an IV, la « conduite insouciante » et l’amour de l’argent que, dès le 23 prairial de l’année précédente, Hugues avait reprochés à un des chefs caraïbes, deviennent des griefs sans doute si prégnants, que la correspondance concernant les Indiens se raréfie. Eux-mêmes ne reçoivent plus de lettres du Commissaire et quand ce dernier écrit à des Français de Saint-Vincent, il évoque à peine les Caraïbes : on doit les engager « a montrer un peu plus de zèle », on leur fait encore de menus cadeaux  . Mais, à l’évidence, ils ne participent plus au partage des ultimes envois d’armes et d’argent et, ramenés au rang de ternes auxiliaires, on ne leur confie plus aucun commandement. Si la conjoncture est défavorable dans l’île, elle est pire dans le voisinage : Sainte-Lucie est tombée aux mains des Anglais, mais des Français, réfugiés dans les bois, y résistent encore. Hugues ordonne à un des officiers de Saint-Vincent de se porter à leur tête. Ce départ provoque un nouveau partage des responsabilités : le capitaine Delgrés est promu. par le Commissaire, commandant en second de Saint-Vincent. Cette nomination s’accompagne de quelques fortes formules : « Un français acclimaté Vaut dix anglais », proclame, par exemple, Victor Hugues  . Coïncidence ou préméditation, ce jugement de valeur précède de peu le nom de Delgrés. Faut-il en conclure que le commissaire estime qu’un officier de couleur est particulièrement acclimaté, donc digne de commander ? Ce choix montre, en tout cas, que la déception provoquée par la dérobade caraïbe n’a pas conduit Hugues à se défier désormais de toute personne de couleur, ni davantage à perdre espoir. « Perceverez Braves Républicains ! », est-il en joint aux Français de Saint-Vincent dans l’unique lettre conservée pour l’an V  . La même année, alors que les périls menacent de toutes parts, le Commissaire va montrer, par l’attention portée aux requêtes d’un savant, qu’il sait garder le loisir de s’intéresser à certains des idéaux révolutionnaires, fussent-ils les moins en rapport avec les exigences du combat, voire de la survie.

Le savant, ou la liberté de la pensée
Le naturaliste Baudin naviguant, impavide, entre des îles dont plusieurs sont à feu et à sang, complète les collections du Muséum. En 1797, il adresse aux autorités guadeloupéennes une demande d’aide pour poursuivre son travail. Trois thèmes retiennent l’attention dans la longue réponse qu’il reçoit à cette occasion.

Le premier concerne les aspects matériels du voyage. Sans manifester de réticence, on distrait de la précieuse flotte le voilier pour lequel le savant a manifesté sa préférence : « Nous écrivons à notre délégué à Saint-Thomas de remettre à votre disposition le Batiment que vous avés jugés être plus convenable pour la continuation de votre mission »  . La sûreté de la navigation est pourtant loin d’être garantie. Depuis déjà six mois, les autorités ne se font plus d’illusions sur le secteur où se trouve Baudin : « Les abords de Saint-Thomas sont aujourd’hui très difficiles par la complaisance qu’a eu le gouvernement Danois pour les anglais. Il ne faut plus penser a retirer grand chose de ce pays et encore moins a y envoyer », écrivait-on le 5 décembre 1796  . Ces dangers font qu’on refuse de satisfaire à une partie des demandes du savant. Il souhaitait ramener à Paris des « plants d’arbres à épices ». On ne peut se résoudre à les lui donner. L’argumentation, développée à cette occasion, constitue le deuxième centre d’intérêt du texte. « ces plants. explique-t-on. que nous avons fait venir avec beaucoup de difficultés et à grands frais (…) sont la pépinière d une forêt précieuse qui si nos efforts ne sont pas vains, couvrira la partie encore en friche des mornes de ces isles et fournira à la métropole les précieuses épiceries quelle est obligée d’aller demander à l’étranger au poids de l’or. Le tems n’est pas éloigné ou après avoir enlevé aux hollandais une branche considérable de leur commerce (…) il deviendra facile d’en faire passer aux curieux »  .

L’arboriculture est donc conçue à la fois comme un moyen de diversifier l’économie antillaise et de favoriser la conservation des sols. Dès le XVIIIe siècle, des administrateurs ont été sensibles aux risques de la déforestation, génératrice d’érosion et d’assèchement dans les « vieilles colonies » des Antilles ou des Mascareignes. Le souci écologique, à une époque où le terme n’a pas encore été créé, est peut-être présent dans l’attention portée aux pentes des mornes guadeloupéens. Mais surtout, les profits attendus d’une « forêt précieuse » enflamment alors les imaginations dans les archipels de l’Atlantique et de l’Océan Indien  . Navigateurs, trafiquants, botanistes et planteurs espèrent remettre en question la suprématie néerlandaise. Baudin, mesurant l’importance de l’enjeu, devrait consentir sans peine au sacrifice. Les Etats européens ne tentent-ils pas, depuis le Moyen Age, de s’affranchir de la rapacité des producteurs et des intermédiaires en découvrant l’accès direct à ces coûteuses denrées ? Or, les arbustes que le savant convoite, lui précise-t-on, « promettent aux Antilles françaises, sur le Sol qui leur convient, une nouvelle source d’utilité et de richesses pour la France qu’il serait imprudent, pour ne pas dire criminel, d’exposer aux dangers d’une navigation d’ici à Saint-Thomas de Saint-Thomas au lieu ou vous pourrès vous porter et dela en Europe » Mais l’intérêt de l’entreprise de Baudin est cependant reconnu par l’administration : c’est le troisième thème qui se dégage du texte.. La part est faite entre ce qui serait plaisir pour les « curieux » parisiens, « objet de pur agrément » pour les naturalistes du Muséum et recherche effectuée sur le terrain par un expert. Ainsi, déclare-t-on à ce dernier : « Il n appartient qu’a de vrais Patriotes de bien sentir l’importance des travaux que avés entrepris ». La République risque un bateau, un équipage et un savant. Ce dernier risque sa vie ; on le lui dit, mais on ne lui interdit pas de poursuivre sa route : « Si vous persistés dans vôtre dessein, puisse le genie des Sciences et des arts, I’amour de l’étude et la sagesse vous guider et vous ramener au sein de vos compatriotes ; riche en nouvelles instructions et en moyens de les agrandir »  . Hugues sait bien que l’essentiel, dans cette Révolution, à Paris, dans les départements, dans les îles, s’est accompli au péril de la vie. Chacun a misé selon ses moyens, mais une part de l’enjeu est préservée : les plants d’épices restent à la Guadeloupe.

Ces plants, on aura remarqué la formule, « promettent aux Antilles françaises (…) des « richesses pour la France ». La perspective égoïstement métropolitaine pourra décevoir ceux qui auraient été sensibles à l’idéalisme qui perce parfois dans le message révolutionnaire. Mais était-il fréquent, au XVIIIe siècle, que des administrateurs européens prisonniers des prescriptions du Pacte colonial, prennent en considération d’autres intérêts que ceux de leur métropole ?

UN HOMME ET SON TEMPS

La fin du Siècle des Lumières
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Les Lumières ont, pendant des décennies, coexisté avec l’Ancien Régime. Quelques années de Révolution permettaient-elles de faire table rase des habitudes. des préjugés, des pesanteurs de l’époque ? L’ambiguïté préside peut-être à celle-ci, tout comme elle est, sans doute, un des traits dominants de la personnalité de Victor Hugues. En reprenant, point par point, les domaines où le Commissaire affirme son intransigeance morale et son respect de la liberté, on pourrait relever à peu près autant d’arguments pour conclure à sa bonne foi qu’à sa duplicité. Cette dernière a été mise en avant par ses détracteurs, auxquels les historiens ont surtout puisé. Sans prétendre trancher, il faut remettre l’homme en situation. Formé à la rude école de la course et aux non moins rudes réalités coloniales de Saint-Domingue, il se trouve triplement assiégé à la Guadeloupe. Les Anglais, omnipotents sur les mers, le harcèlent ; I’Europe, presque entière, est coalisée contre le régime qu’il sert ; les ennemis de ceux qui l’avaient fait nommer triomphent à Paris.  À la fois, donc, parce qu’il est un homme du XVIIIe siècle et parce que l’unique alternative est pour lui « la victoire ou la mort », la gestion du quotidien s’accorde souvent mal avec la grandeur d’un message révolutionnaire, qu’il continue pourtant à délivrer avec conviction.

Ainsi, il recommande la rigueur à ses subordonnés mais confond ses affaires et celles de l’État ; il proclame la séparation des pouvoirs mais intervient parfois auprès des juges : il s’exprime en forcené mais exige des égards, tant pour lui que pour la République. Le mystère demeure sur ses intentions à l’égard des Caraïbes. A-t-il rêvé de leur indépendance par le canal d’une victoire commune sur les Anglais ? On ne peut induire de son attitude « colonialiste » à l’égard de la Guadeloupe, qu’il ait nourri un dessein analogue pour Saint-Vincent. Ici, il s’agissait de partager, avec un peuple autrefois valeureux, des dépouilles britanniques ; là, il fallait conserver à la France une colonie. Les intérêts métropolitains n’interdisaient pas d’ailleurs que la population locale recueille quelque bénéfice : enrichissant la France, les épices ne nuiraient pas aux mornes. La question de l’indépendance ne pouvait, à la Guadeloupe, même pas se poser pour un Républicain nommé par Paris. dans la mesure où une telle revendication n’exprimait pas le vœu populaire mais celui de colons qui aux Antilles comme aux Mascareignes, refusant une France qui menaçait leur souveraineté sur les esclaves, avaient choisi l’alliance avec l’Angleterre ou la rupture avec l’Europe. Mais justement n’était-ce pas autour de cette abolition que pouvaient se cristalliser des interrogations majeures ?

Carpentier place dans la bouche d’Esteban, un compagnon d’Hugues, une réflexion désabusée : il se sentait étranger, écrit-il, « en un monde sanguinaire et lointain (…) Les nègres avaient été déclarés libres citoyens, mais ceux qui n’étaient pas soldats ou marins par la force courbaient le dos de l’aube au crépuscule comme autrefois, sous le fouet de leurs surveillants, derrière lesquels se dessinait par surcroît l’implacable azimut de la guillotine »  .

Un personnage de roman, dira-t-on, est le fruit de l’imaginaire et ses déclarations n’engagent pas l’histoire. L’auteur cubain semble pourtant avoir puisé à bonne source mais on fera remarquer que, malgré la rigueur de ces nouvelles entraves, les esclaves avaient, juridiquement parlant, reçu – et conservé- la liberté. La guillotine coupait peut-être leurs cous, mais elle avait coupé ceux de leurs maîtres, de Louis XVI et de Robespierre. Cet échafaud était égalitaire, marquant le terme d’une vie d’homme, arrachée aux morts ignominieuses qu’avait inventé le système servile pour maintenir l’ordre dans son cheptel. Pas plus Hugues que tel ou tel leader noir haïtien n’arrivaient à organiser dans la tolérance le couple travail-émancipation. Pouvait-on leur en attribuer toute la faute ? Les sociétés coloniales avaient, depuis le XVIe siècle, créé et nourri un dilemme que le XIXe aurait lui-même bien du mal à résoudre. Si le labeur sur la plantation semblait indissociable de contraintes plus ou moins inspirées du moule servile, le statut d’homme libre pouvait lui-même s’avérer un leurre. Jacques Roux semblait l’avoir compris, quand il écrivait « Sans l’égalité la liberté n’est qu’un vain fantôme »  . A la lumière de cette réflexion d’un pur Révolutionnaire, l’action conduite par Victor Hugues, tant à la Guadeloupe que plus tard en Guyane, devrait faire l’objet d’au moins deux lectures.

Le regard des contemporains
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Rappelé par Paris le 5 juin 1790, l’ancien Jacobin avait vu s’achever sans encombre le Directoire. Celui-ci l’avait nommé à la tête de la Guyane le 31 août 1799. Comme quelques-uns de ses illustres semblables, il passait bientôt au service d’un nouveau maître. Etre chargé par celui-ci de rétablir l’ordre esclavagiste dans une colonie qui, dès l’Ancien Régime, avait été choisie comme lieu d’expérimentation du travail libre, pouvait sembler une insupportable gageure pour celui qui, quelques années plus tôt, et non loin de là, avait imposé l’émancipation  . Exercice palinodique, parjure, à tout le moins opportunisme, la critique n’a pas ménagé Hugues. Ne pourrait-on aussi imaginer que le Commissaire, ayant jugé que l’égalité avait encore moins de chances d être instaurée aux colonies qu’en métropole, avait décidé de ne pas briser sa carrière pour défendre un « vain fantôme » ?

Barbé-Marbois, alors déporté en Guyane, a raconté son arrivée : « A ce nom, la consternation s’empara des colons (…). Des souvenirs terribles leur firent craindre les calamités qui ont accompagné plusieurs des actes de cet administrateur »  .Un autre déporté, le chansonnier Pitou, insiste sur les contrastes du personnage. « Son caractère est un mélange incompréhensible de bien et de mal : il est brave et menteur à l’excès, cruel et sensible, politique. inconséquent et indiscret, téméraire et pusillanime. despote et rampant, ambitieux et fourbe, parfois loyal et simple (…) il n’aime que l’or (…) administrateur sévère, juge équitable et éclairé quand il n’écoute que sa conscience et ses lumières. C’est un excellent homme dans des crises difficiles où il n’y a rien à ménager Autant les Guadeloupéens et les Rochefortains lui reprochent d’abus de pouvoir et d’excès révolutionnaires (…), autant les Anglais (j’en suis témoin ) donnent d’éloges à sa tactique et à sa bravoure  »  .

Valeur guerrière à laquelle Moreau de Jonnès a lui-même été sensible quand, quelques années plus tôt, il a rencontré à la Guadeloupe celui qu’il allait surnommer «  l’ouragan des Antilles » et qu’il décrivait ainsi : « C’était un homme d’apparence médiocre, de manières vulgaires, de mauvaise éducation ; mais d’un naturel de ressources, et d’un caractère rempli d’énergie et d’audace. Il lutta contre les ennemis avec un bonheur dont aucun autre, avant et après lui, n’a pu donner l’exemple »  .

L’instinct de l’homme de guerre, la vigueur de l’administrateur, l’enthousiasme du révolutionnaire ont incontestablement donné leur marque à I’action conduite par Victor Hugues dans les Petites Antilles de 1794 à 1798. En cherchant, comme Moreau de lonnès, des hommes de stature comparable à celle du Commissaire, dans les années qui ont précédé ou suivi son passage à la Guadeloupe, sans doute ferait-on bien maigre récolte. Mais la réussite d’une action et sa pérennité, si elle ne sont pas sans rapport avec le talent de l’acteur, dépendent beaucoup des données socioéconomiques et de la conjoncture internationale. Un archipel marqué par la plantation esclavagiste, modelé par l’idéologie coloniale, soumis aux pressions anglaises et proche de l’Amérique latine a-t-il finalement reçu, conservé, transmis le message révolutionnaire ? On aimerait, à l’instant de conclure, apporter une réponse précise. On peut au moins en suggérer l’ébauche, en s’appuyant sur quelques textes qui nous conduisent de l’humble histoire d’un esclave médecin à l’épopée de Bolivar.

CONCLUSION
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La rigueur avec laquelle l’administration suédoise réglait les relations de la population blanche avec les esclaves et les libres de couleur de sa nouvelle colonie de Saint-Barthélemy nous avait fait poser la question de l’ouverture de ce pays scandinave à l’esprit des Lumières. En regard, la pratique de la médecine accordée à un esclave par les colons français de la petite île et la tranquille reconnaissance de cette transgression par les autorités françaises des Antilles signifiaient-elles que, dans les années 1780, une sorte de Révolution avait déjà touché, en ce lieu, les praticiens et les garants de la colonisation ? Les attendus par lesquels le gouverneur suédois justifie la sévérité de ses décisions nous mettent sur la voie d’une toute autre hypothèse.

L’ordonnance, écrit Rosenstein, est fondée « sur les usages et coutumes reçu aux Isles de L’amerique et etablis sur des regles que L’experience a dicté » . La pratique coloniale suédoise étant très limitée, il n est pas étonnant que des modèles d’administration soient empruntés par les agents royaux à d’autres pays. Rosenstein, en poste aux Antilles, a dû estimer qu’il ne pouvait mieux faire que de s’inspirer de législations antillaises, oubliant seulement que celles-ci avaient été conçues pour régir des sociétés de plantation. Fondées sur une main-d’œuvre servile de couleur très supérieure en nombre à la population blanche, ces colonies croyaient trouver dans la rigueur, voire dans la terreur, une protection contre les révoltes. Le schéma ne s’appliquait pas à Saint-Barthélemy, où la population blanche, forte de son nombre, ignorait et l’économie de plantation et la peur de la submersion servile.

Les Français, qui connaissaient les deux types de situations, avaient pu faire le partage entre sévérité nécessaire et sévérité superflue. N’eut-il pas été absurde, au nom d’un principe, sans fondement dans cette petite île, de refuser les soins de celui qui semblait le plus apte à les donner ? Le pragmatisme libérait de l’idéologie, là où la structure sociale rendait celle-ci non pertinente, donc paralysante. Liés par l’idéologie, les Suédois, au contraire, préféraient le risque d’une mort réelle au risque fantasmatique de l’assassinat. Mutatis mutandis, le fait pourrait servir d amorce à une réflexion sur le jeu du structurel et de l’idéologique à l’époque de Victor Hugues. Dans la société de plantation guadeloupéenne, suffisait-il d’abolir l’esclavage, d’introduire un idéal de liberté, voire d’égalité, pour infléchir les structures ? N’étaient-ce pas plutôt ces dernières qui, pesant sur l’idéal, l’infléchissaient ? C’était peut-être la même sorte de pragmatisme qui, là-bas, conduisait à se faire soigner par un esclave, et ici à faire travailler les nouveaux libres comme des esclaves Ceci montrait finalement que, dans une situation insulaire donnée, les structures pouvaient être plus prégnantes que l’idéologie. A Saint-Barthélemy, le conservatisme attribué à l’Ancien Régime n’avait pas interdit une attitude sociale plus hardie que celle mise en pratique sur les plantations guadeloupéennes à l’époque de la Révolution. Pourtant celle-ci était bien fille des Lumières. Le poids des structures socio-économiques exactement perçu, le moraliste devrait mieux excuser, et l’historien mieux comprendre les contradictions d’un homme comme Victor Hugues et les insuffisances apparentes de l’œuvre révolutionnaire aux îles.

Cette meilleure perception donnerait un intérêt renouvelé à des bilans comme celui qu’établissait, en 1931, A. Martineau ; elle permettrait d aller plus loin dans l’analyse, tout en tirant parti de la richesse factuelle d’études souvent oubliées. Le tableau des colonies françaises que dresse l’auteur, se situe un an après le départ d’Hugues des Antilles :

« Si en 1799 nous n’avions encore perdu que la Martinique, Sainte-Lucie, Tabago, Saint-Pierre et Miquelon et les cinq villes de l’lnde enlevées par l’ennemi, les autres colonies, Saint-Domingue, la Guadeloupe, la Guyane, les Mascareignes, n’acceptaient pas la législation nationale et avaient plus ou moins annihilé ou chassé les représentants de la nation souveraine On n’avait pas encore trouvé la formule – la trouvera-t-on jamais ? – qui consiste à unir dans une même communauté d’idées et d’intérêts, la confiance et la confraternité qui, d’après certains penseurs, pourraient être l’apanage de l’humanité. » 

Confiance, confraternité, termes qui n’étaient pas inconnus à un Victor Hugues, à un Simon Bolivar : tous deux nourris de l’idéal humaniste du XVllle siècle, tous deux familiers de la pensée maçonnique. Anne Pérotin-Dumon a montré les effets qu’avait eus dans l’espace américain l’alliance franco-espagnole conclue en 1796. Hugues profite de ce rapprochement pour durcir la lutte contre les Anglais. Un important front franco-espagnol, tant diplomatique que militaire, est ainsi mis en place à l’Est de la Caraïbe. Ce phénomène, que l’attention portée à Saint-Domingue avait longtemps fait négliger, n’est pas le seul ; le rapprochement des deux pays va avoir des conséquences durables sur le plan social et idéologique. « De plus en plus de Français, écrit A. Pérotin, corsaires, commerçants, soldats, réfugiés de tous bords, gagnent les terres espagnoles ». Dans ces colonies, les nouvelles de la Révolution, « son message de liberté et d’égalité », sont ainsi apportés par les « gens des îles françaises ». Ces patriotes vont rejoindre les premiers révolutionnaires hispano-américains, Miranda, en l810-l8l2, Bolivar en 1816. Ainsi, poursuit l’auteur, « les relations nouées alors entre la Guadeloupe et ses voisins espagnols éclairent de façon précise une question trop souvent considérée en termes culturels vagues et hors de tout contexte documentaire, celle de l’impact de la Révolution française sur l’Amérique espagnole » 

On s’est parfois demandé si les germes révolutionnaires semés à l’époque de Victor Hugues avaient profondément marqué la Guadeloupe. Certains pourraient être tentés d’établir quelque filiation entre l’expérience des années 1794-1798 et telle manifestation de contestation ou de violence : enregistrée au cours des périodes suivantes. Mais la valeur « opérative » de réminiscences révolutionnaires resterait à établir. Le bilan économique et social de la période suscite lui-même quelques débats. Jacques Adélaïde écrit que nonobstant un certain nombre d’idées reçues sur le coup mortel porté à la « Plantocratie », il semble que « dès l’époque impériale la classe des habitants se soit reconstituée : retrouvant ses habitations et ses esclaves ». Des données objectives, ajoute cet auteur, comme la valeur des exportations de sucre ou le nombre d’esclaves ne permettent pas d’établir une différenciation sensible entre  habitants guadeloupéens et habitants martiniquais. Il reste que la Révolution a créé à la Guadeloupe des conditions qui ont permis l’émergence des grandes plantations capitalistes et, en elles, l’expression d’oppositions sociales plus nettes que dans une Martinique non remodelée. C’est en effet la fragilisation du groupe des planteurs guadeloupéens qui a permis l’entrée d’entreprises et de capitaux métropolitains et martiniquais et, sur cette trame, l’édification de conglomérats beaucoup plus puissants que les habitations de Martinique ; c’est-à-dire, à la Guadeloupe, l’apparition de lieux où le paternalisme ne pouvait plus jouer son rôle de tampon dans les oppositions de classe.

On ajoutera que semble clairement établi le lien tissé par Hugues et ses compagnons entre la Guadeloupe républicaine et d’autres espaces. Vers de petites îles. indécises ou neutres mais toujours disputées, ou vers la vaste Amérique latine, le message révolutionnaire a été transporté. Il n’est pas étranger à l’effervescence qui va aboutir à l’indépendance des colonies espagnoles. L’ancien mousse marseillais, le « Petit Blanc » de Saint-Domingue, attache donc son nom à la diffusion, sur les rivages de l’Atlantique, du grand élan révolutionnaire qui unit les dernières décennies du XVllle siècle et les premières du XIXe, dans un mouvement de va-et-vient, des deux côtés de l’océan.
 
Ange Pitou, déporté à la Guyane après le coup d’état de fructidor, a rencontré Victor Hugues à Cayenne. Il en a laissé un portrait :

Victor Hugues, originaire de Marseille, écrit-il, est entre deux âges, d’une taille ordinaire et trapue; tout son ensemble est si expressif, que le meilleur de ses amis n’ose l’aborder sans effroi; sa figure laide et plombée exprime son âme, sa tête ronde est couverte de cheveux noirs et plats qui se hérissent comme les serpents des Euménides dans la colère qui est sa fièvre habituelle:ses grosses lèvres, siège de la mauvaise humeur, le dispensent de parler, son front sillonné de rides, élève ou abaisse ses sourcils bronzés sur ses yeux noirs, creux et tourbillonnants comme deux gouffres….Son caractère est un mélange incompréhensible de bien et de mal; il est brave et menteur à l’excès, cruel et sensible, politique, inconséquent et indiscret, téméraire et pusillanime, despote et rampant, ambitieux et fourbe, parfois loyal et simple; son coeur ne mûrit aucune affection; il porte tout à l’excès: quoique les impressions passent dans son âme avec la rapidité de la foudre, elles y laissent toute une empreinte marquée et terrible; il reconnaît le mérite lors même qu’il l’opprime : il dévore un esprit faible; il respecte, il craint un adversaire dangereux dont il triomphe. La vengeance lui fait bien des ennemis. Il se prévient facilement pour et contre, et revient de même. L’ambition, l’avarice, la soif du pouvoir ternissent ses vertus, dirigent ses penchants, s’identifient à son âme; il n’aime que l’or, veut de l’or, travaille pour et par l’or; (…)
Ces grandes passions sont soutenues par une ardeur infatigable, une activité sans relâche, par des vues éclairées, par des moyens toujours sûrs, quels qu’ils soient. Le crime et la vertu ne lui répugnent pas plus à employer l’un que l’autre, quoiqu’il en sache bien faire la différence. Crainte de lenteurs, il prend toujours avec connaissance de cause le premier moyen sûr que lui présente la fortune.Il s’honore de l’athéisme, qu’il ne professe qu’extérieurement. Au reste , il a un jugement sain, une mémoire sûre, un tact affiné par l’expérience: il est (…) administrateur sévère, juge équitable et éclairé quand il n’écoute que sa conscience et ses lumières. C’est un excellent homme dans les crises difficiles où il n’y a rien à ménager. Autant les Guadeloupéens et les Rochefortains lui reprochent d’abus de pouvoir et d’excès révolutionnaire que la bienséance et l’humanité répugnent retracer, autant les Anglais (j’en suis témoin) donnent d’éloges à sa tactique et à sa bravoure »

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Un commentaire

  1. la FRance as Comies des Crimes terible sur le Continant Africain


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