Paroles de sdf

sdf-galeries-lafayetteLong article. Merci par avance à ceux qui me feront l’amitié de le lire entièrement.

Il s’appelle Vincent. Je l’ai rencontré par hasard devant une boutique. On a échangé quelques mots, une blague. Je lui ai demandé d’où il venait, il m’a répondu : « du trottoir d’en face ». J’ai cru qu’il était routard, avec son sac à dos. Il est SDF. On a papoté dix minutes. Il était visiblement content de parler. Je lui ai proposé de continuer la conversation devant un café au troquet du coin. Au chaud. La discussion s’oriente rapidement sur les gens de la rue et leurs conditions. Et je me rends compte que je me suis de nouveau trompé. Vincent n’est pas content de parler, il a besoin de parler.

Ça fait bientôt un an qu’il « fait la rue ». Avant ? Avant, il était chef d’entreprise. Pas patron de multinationale, non, de petites PME dans différents secteurs. Une centaine de salariés au total. Je suis surpris, ça ne cadre pas avec ce que l’on entend de-ci de-la. Je m’autorise à lui demander de me raconter son histoire. Un sourire, mi triste, mi-sarcastique. Il doit me prendre pour un de ces bobos qui cherche des histoires à raconter à ses amis au dîner dans son loft. Mais il s’en fout, me dira-t-il à la fin. Il me parle parce que ça lui fait du bien.

Il me dit avoir eu un objectif de vie. Il voulait faire fortune vers 40 ans, tout revendre, voir grandir ses gosses et jouer les business angels auprès de jeunes entrepreneurs. Son train de vie était agréable, mais sans ostantation. « J’aurais pu en montrer, m’acheter Ferrari et toutes ces conneries … mais comment tu peux décemment garer une bagnole de ce prix sur le parking d’une usine où tu sais que les salariés sont à 1500€ par mois ? ». Alors le blé que ses boîtes dégageaient, une partie était redistribuée aux employés, le reste réinvesti dans de nouvelles entreprises.
Et puis il y a le coup de grisou. Il perd le contrôle de sa holding de tête. Il m’explique comment, c’est trop complexe et trop long pour être narré ici.
« tu sais, quand tu es patron de tes sociétés, tous les éléments de ta vie tournent autour d’elles. Tes voitures sont de fonction, ta baraque aussi. Et si, comme un con, tu n’as pas eu l’idée de mettre des croquettes de côté, tu te retrouves à poil quand tu les perds. Complètement à poil. Objectif de vie, tu parles. Objectif à la con, oui ! »
Il devait libérer la baraque fin janvier. Dehors il faisait – 8 la nuit. Il a mis sa femme et ses gosses à l’abri dans un centre pour « femmes abandonnées » et a pris la route. Six mois plus tard, son épouse demandera le divorce.
Où sont passés famille et amis ?
« Pas de famille. Je les ai tous nourri, mère, frère, soeur des années durant. Mais ce n’était jamais assez. Un jour, j’ai coupé les ponts. Quant aux amis … je ne fais plus partie du cercle … mais je ne leur jette pas la pierre. Je n’ai jamais eu envie de leur demander quoi que ce soit »

« Je suis passé de tout, voire trop, à rien … plus rien »
Il me dit avoir fait un dossier auprès des HLM. Depuis un an. Il les relance toutes le semaines. « Ils doivent me trouver pénible ? ils savent quoi faire pour se débarasser de mon cas … »

Je lui parle des centres. « Oui, bonne idée, on y va ce soir ? parce que la dernière fois, c’était bagarre et compagnie. Et pour finir, je me suis fait bouffer par des bestioles, des puces je pense »
Je me dit que ça laisse songeur, lui, avec son physique de brute épaisse qui tient plus de Chabal que du danseur-étoile. Peur ? « Non, je me bats au quotidien pour savoir quoi manger, où me laver, où « chier », alors des emmerdes en plus, non merci. »

Il est midi, je lui propose une bière pour l’apéro. « Non, c’est sympa, mais depuis que j’ai foutu un pied à la rue, je ne m’autorise pas une goutte d’alcool. C’est ce qui enterre les autres ».
Alors mangeons.
Les autres ? tu connais beaucoup de gens de la rue ?
« On discute peu. Il y a des mecs bien, d’autres complètement cinglés. Sam(ira) et Steph(ane) sont les seuls avec qui j’ai des contacts réguliers. Ils font partie d’un groupe de jeunes. Tu sais, avec les chiens. Ils sont partis de chez eux volontairement. Ils ne supportaient plus leur train-train quotidien. Je leur dis régulièrement qu’ils devraient réfléchir, rentrer dans leurs pénates. Qu’ils vont y rester un jour et que ce serait bien con. Ils sont intelligents, ou l’étaient. Ils picolent et sniffent ce qu’ils trouvent. Ca fait mal de voir des personnes bien se détruire.
Et il y a Doum, je connais pas son prénom. Il est sympa mais fou. 15 ans dehors, ça fait mal, ça abîme. Il a perdu son job, il était tourneur-fraiseur. Plus de fric, plus d’appart, des crédits, la rue. »

Il me sort un exemplaire des Echos récent. Surprise.
« Je survis avec le RMI. Je loue une piaule une fois par semaine dans un etap-hôtel. C’est un peu plus cher que le formule 1 mais la douche est dans la chambre. Et je m’autorise à acheter un quotidien par semaine … pour ne pas être déconnecté du monde.
Je vais te raconter une anecdote. J’ai été convoqué par le conseil général. J’y suis allé. On m’a demandé pourquoi je n’étais pas inscrit à l’ANPE. Je leur ai répondu que je n’étais pas employable en l’état. Mes fringues puent, je ne sais rien faire de mes dix doigts (il a une formation commerciale) et que la priorité est de retrouver un logement pour poser les choses. Puis de me rhabiller. La nenette du conseil general m’a alors dit que je représentais un poids pour la société et que, puisque je ne mets pas de bonne volonté, elle demande l’annulation de mon RMI. Véridique. Alors j’ai pété un plomb. Je lui ai hurlé qu’il y a peu encore, je cotisais. Que je ne fais pas la manche. Que j’ai payé sur mes trois dernières années en activité 1.8 m€ de charges et d’impôts, que si elle était payé aujourd’hui et demain, c’est aussi un peu grâce à moi, qu’elle arrête immédiatement de me parler comme à un gosse qu’on gronde et que ce putain de RMI est un droit. Au final, ils ont averti mon assistante sociale et me l’ont laissé. Ça, tu vois, ce regard et ces paroles de cette pétasse, ça me détruit »

Que pense-t-il de la proposition Boutin de les emmener de force. Eclats de rire.
« Gentille, la petite mère. Mais ça n’est pas dans les centres mais en cabane que l’on va finir. Imagines toi trois flics voulant m’obliger à aller me faire bouffer par les puces, roupiller dans un dortoir puant le dégueli. Devront être courageux, parce que la rebellion et l’insulte à agent seront présents. »
Oui, vu le gabarit, ils devront être courageux.
« Tu sais, si on préfère risquer de crever de froid, il y a bien une raison. »
Sait-il que plus de 70 % des gens sont pour cette obligation ?
« Sont gentils, tous au chaud. Ils ne veulent pas nous sauver, ceux-là. Les seuls moments où nous sommes visibles, c’est quand l’un de nous crève. Et ça , c’est encore trop pour leur bonne conscience. »

On a bien mangé. Je lui propose un peu de pognon, il me répond qu’il ne tape personne, qu’il gère son RMI. Un coup de main ? Non, rien merci. Tu as fait beaucoup, la bouffe, les cafés et la discussion, merci pour tout ça ».
J’ai un petit blog. Je peux relater notre converstation ? Il se marre. Je redeviens le bobo charitable à ses yeux.
« Ouais, bien sur. Mais dis leur deux choses :

Qu’il ya autant de SDF que de cas personnels, et que ça se traite cas par cas. Pas possible autrement.
Et que malheureusement, personne, je dis bien personne n’est à l’abri de se retrouver à la rue. Personne. Surtout en cette période. Et penser à nous aujourd’hui, c’est penser à eux ou à l’un des leurs demain. »

Message transmis Vincent. Salut

Salut et merci.

Publié par Merachlor à l’adresse 12:01

Paroles de sdf

Posted: 15 Dec 2008 11:34 AM CST

Et puis pendant que j’y suis voici un autre sujet envoyé par le même …

Tarnac : la police a fait « un pur montage » (vidéo)

Posted: 15 Dec 2008 09:03 AM CST

Benjamin Rosoux et Mathieu Burnel, tous deux désignés par la police comme faisant partie du « premier cercle » de la Cellule invisible responsable des sabotages de caténaires de la SNCF, contestent en détail le rapport de la Sous-direction de la police antiterroriste. C’est un montage, un « pur ouvrage de scénarisation », assurent-ils. Ils reviennent aussi sur les conditions de leur garde à vue. Enquête vidéo.

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3 commentaires

  1. Merci pour lui et pour nous, Danielle, on ne se rappelle jamais assez ce qui peut nous pendre au nez, à tout instant, le pot qu’on a de ne paas connaître cette horreur de crever seul et DEHORS

  2. On se retrouve rarement à la rue par hasard. Il y a souvent une très longue histoire avant, qui remonte quelquefois jusqu’à l’enfance. Pour raccourcir, disons qu’un jour la pression sur tes épaules atteint le point de rupture. Et tu te casses de chez toi le plus souvent par manque d’un travail pour te nourrir ou nourrir ta famille. Ce jour-là, ce qui subsiste de ton entourage, inquiet ou soulagé de ne plus te voir, se demande ce que tu peux bien devenir. Toi tu marches sans but, libre dans ta tete. Le poids qui t’écrasait a disparu d’un seul coup. Tu sais que tu ne reviendras pas en arrière. Chaque pas t’éloigne de ton passé, tu abandonnes de pleins cartons de souvenirs à chaque coin de rues. Tu n’as aucune idée de ce que tu vas devenir et tu en rigoles parfois. D’autres rigolent aussi en mangeant leur caviar à la louche. Ce sont les nantis de cette société capitaliste pourrie qui dirigent notre pays a coup de réformes fascisantes. Ils rigolent car tu n’es qu’une loque de plus pour eux, coupé de la société et incapable de te révolter ! C’est une de leur façon d’éliminer une partie du peuple souverain. Ils souhaitent désormais te mettre en cage en période hivernale alors qu’ils sont les seuls et grands responsables de ta situation. Nous sommes en pleine période de recession économique, les révoltes grondes, les damnés de cette terre ressurgissent, prends ta place ami !

  3. C’est une histoire triste et révoltante ,en France il y a suffisement de ressources pour offrir un toit à tout le monde ce qui permetrait aux sdf pas trop abimés de reprendre pied .Beaucoup d’entre eux relévent de la psychiatrie qui si on lui en donnait les moyens pourrait recoller les morceaux (psychiquement parlant) de ses vies dévastées.je discute souvent avec les sdf en bas de chez moi beaucoup ont un passé professionel , il y en a un qui a fait des études de philo,ils ont souvent un enfant,certains travaillent mais ne gagnent pas assez pour se loger,ils ont quand méme la « chance » d’étre en groupe et pas seuls .Je me dis que si la societé tolére cela c’est aussi pour dire à ceux qui ont une vie « normale » vous avez intérét à filer doux sinon vous voyez ce qui vous attends.
    je me suis toujours demandé comment on pouvait parler des droits de l’homme (et donner des leçons aux autres) quand on acceptait que des étres humains dorment sur un carton dans des pays riches comme la France.


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