bruno Drewski, L’empire qui n’aura pas existé ?

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Le conflit du Caucase de l’été 2008 aura sans doute signifié un tournant dans l’histoire de l’impérialisme US qui, semble-t-il, ne sera pas parvenu à son but ultime : créer un monde unipolaire, un « empire mondial » en cercles concentriques, à partir de son noyau nord-américain, de ses bases outre-mer, comme Israël ou la Colombie, et de ses agents d’exécution comme les « nouvelles démocraties » d’Europe du centre-est ou de Géorgie. Cela soulève plusieurs questions : Quelles sont désormais les capacités réelles des Etats-Unis ? Quelles sont les capacités de résistance des États, des nations, des peuples ? Quelles sont les lignes de clivages internationaux et les contradictions fondamentales ? Quels sont les éléments à partir desquels une alternative au capitalisme mondialisé prédateur sera envisageable ?

Le conflit géorgien

Le conflit du Caucase de cet été aura été le révélateur des rapports de force et des capacités d’affrontement des réalités existant entre la Russie et les États-Unis, ainsi que de la cohérence très relative de leur bras policier, l’OTAN. Ce conflit a démontré la volonté et la capacité du « capitalisme national » russe de stopper l’encerclement stratégique qui le vise depuis l’autodissolution de l’Union soviétique. Il est clair également que les tensions récurrentes entre Moscou et Tbilissi depuis la dernière « révolution colorée » réussie ont abouti au conflit de cet été. Et que l’élément déclenchant de ce conflit a été la Géorgie. La version selon laquelle les forces armées géorgiennes n’auraient fait que réagir à l’entrée en Ossétie du sud de troupes blindées russes par le tunnel de Roki n’est pas crédible car, pour l’être, elle aurait dû être émise le jour même du déclenchement du conflit. Le fait qu’elle aie été soutenue quelques jours plus tard démontre qu’on a eu affaire à un bricolage médiatique consécutif au succès de ce que les leaders ouest-européens se sont vu obligés d’appeler « la réaction disproportionnée » de la Russie. S’il y eut « réaction » russe, c’est bien qu’auparavant il y avait eu une « action » géorgienne.
Faire le calendrier des provocations et contre-provocations qui se sont échelonnées des deux côtés du Caucase depuis la sortie unilatérale de l’URSS de la république géorgienne démontrerait que les choix faits par Tbilissi ont été perçus à Moscou comme à Washington comme un élément significatif dans le « grand échiquier » mondial. La superpuissance assise dans sa « grande Île » vise dans ce jeu à assurer son hégémonie mondiale en démantelant autant que faire se peut tous les grands États existant entre l’Océan pacifique et l’Atlantique. Ce conflit devait donc éclater tôt ou tard, dès lors que Moscou avait prévenu que les limites supportables avaient été dépassées, suite à la poussée continue de l’OTAN vers l’Est, à sa transformation d’une organisation de « défense » en un nouveau « gendarme mondial » et à la proclamation de « l’indépendance de pacotille » au Kosovo. Le Kremlin, pour être pris au sérieux, se devait de mettre un frein à cette évolution. Ne pas réagir aurait signifié qu’il n’était plus en état de faire autre chose que des protestations puériles. Le glas de la puissance russe. Depuis la dissolution du Pacte de Varsovie, les Russes ont acquis l’expérience que tabler sur les « valeurs universelles » chères à Gorbatchev et considérer que les puissances anglo-saxonnes savent encore ce que veut dire un gentlemen’s agreement mène droit à la marginalisation et à la disparition en tant que sujet indépendant. L’équipe Poutine-Medvedev n’a pas éprouvé le besoin de répéter cette leçon, retenue jusque dans les profondeurs de la société russe. Et de beaucoup d’autres sociétés qui montrent qu’elles ne croient plus dans le conte pour enfants du « nouvel ordre mondial » prôné à Washington.
Washington se devait également de tester tôt ou tard, derrière les mots, les capacités de résistance ultimes de Moscou. Dans ce contexte, savoir si Sakachvili a voulu forcer la main de son « protecteur » d’outre-Atlantique en accélérant la mise à feu est une question secondaire. Se demander si les conseillers « privés » délégués par Tel-Aviv après sa défaite au Liban de 2006 n’ont pas cherché à forcer eux aussi le destin pour remettre bien en selle le lobby aventurier qui est désormais affaibli au sein même de l’establishment de Washington  constitue une question importante pour l’analyse des contradictions internes au sein de l’impérialisme(1). Mais ce n’est sans doute pas là le fond du problème.
Nous pouvons de notre côté, émettre encore une autre hypothèse, pas forcément contradictoire avec les deux précédentes. Il est de notoriété publique que les chefs de l’US Army, échaudés par l’aventure irakienne et l’affaiblissement constant de leurs positions en Afghanistan et au Pakistan, ne peuvent que craindre les conséquences imprévisibles d’une attaque visant l’Iran(2) . La fuite en avant est généralement décidée par des civils. Les militaires mesurent beaucoup mieux les dangers et ne sont prêts à prendre que des risques calculés, ce qui n’est évidemment pas le cas avec une agression visant l’Iran. C’est d’ailleurs aussi ce qui explique qu’ils ont imposé la retenue auparavant face à la Corée du Nord qui sait jouer, souvent avec l’aide de ses compatriotes du Sud, de ses forces et de ses faiblesses sur la scène internationale. À plusieurs reprises, il semble que les militaires US se sont rebellés contre les va-t-en-guerre de Washington liés aux lobbies du pétrole, des industries de l’armement, des industries pharmaceutiques, des chrétiens sionistes (intégristes « néo-évangélistes born again ») et des sionistes tout court. Le conflit du Caucase a détourné l’attention de l’Iran et retardé les décisions concernant ce pays, sans doute jusqu’à la modification probable des rapports de forces internes à Washington avec les « élections américaines ».
Élections qui, comme on le sait désormais depuis les falsifications patentes des deux derniers scrutins, sont plutôt l’occasion d’une redistribution des cartes au sein des cercles dominants de « l’empire » que le résultat d’un libre de choix des citoyens. D’ailleurs, la fiction de la « démocratie américaine » a encore une fois été démontrée récemment, avec la crise financière, quand le président Bush a reçu à la Maison blanche pour consultation seuls deux candidats à la présidence du pays, refusant ainsi  de recevoir les « petits candidats » qui sont donc, au niveau le plus officiel, reconnus d’emblée comme « non existant ». AVANT donc que le peuple n’ai eu l’occasion de faire un choix qui n’est que purement formel au point où l’on ne tente même plus de sauver les apparences. Lorsque de tels comportements ont lieu, par exemple, à Minsk, le « monde libre » tempête. Lorsqu’ils se produisent dans le « temple mondial des vieilles démocraties », c’est le silence radio. Preuve supplémentaire du caractère censitaire du système oligarchique qui gouverne ce qui aurait pu devenir un empire américain mondial si, cet été, la Russie avait reculé, comme ce fut toujours le cas depuis 1991. Pour notre analyse, cette question n’est pas subsidiaire, car elle démontre que les élections américaines sont bien l’occasion d’une redistribution des cartes, interne à l’oligarchie de Washington et de Wall street. Et donc que le conflit du Caucase peut aussi être interprété comme un épisode permettant de trancher entre les différentes factions et clans qui se disputent le pouvoir au sein des cercles fondamentalement tous impérialistes.
Le Kremlin semble avoir désormais bien compris que les États-Unis ne toléreraient aucune Russie indépendante, fut-elle capitaliste. Dans ce contexte, les questions abkhaze et sud-ossète sont secondaires en soi. Même si la violence des bombardements de Tskhinvali, et la bêtise du président géorgien, ne peuvent laisser indifférent aucun être sensible. Et même si l’on peut supposer que les stratèges de Moscou avaient, comme tous militaires, un scénario prévu en cas de conflit avec la Géorgie. Et qu’ils ont sauté sur l’occasion qui leur permettait de démontrer au monde entier que les Russes avaient redécouvert le sens du mot « Niet », que la retraite était terminée, et, last but not least, que les juteux et stratégiques conduits gaziers ou pétroliers en projet à travers le sud-Caucase ne seraient éventuellement mis en service que sous la surveillance constante, et avec l’aval de Moscou, dans le respect de ses intérêts stratégiques.
Exit donc la poursuite de la désintégration du heartland post-soviétique. Ce qui explique sans doute pourquoi le réalisme des « islamistes » qui contrôlent le pouvoir civil en Turquie les poussent à faire désormais des yeux doux au Kremlin, et aux Arméniens, tandis que leurs militaires « laïcs » et plus atlantistes tempêtent contre « l’intégrisme ». Pour les dirigeants des puissances ouest-européennes, le conflit du Caucase a certes démontré pour la n-ème fois qu’il n’existait pas et ne pouvait pas exister de politique étrangère « européenne ». Mais qu’il existait bien en revanche à Paris, à Berlin, à Rome, à Madrid, aux côtés des cercles, lobbies et agents d’influence acquis à l’idée d’empire « euro-atlantique » (comme on le nomme dans les médias de la « nouvelle Europe » inventée par Dick Cheney), des cercles et des couches sociales qui préfèrent tendre vers une alternative stratégique euro-asiatique. Par « nationalisme », par respect pour l’État-nation et ses intérêts « historiques », par anti-impérialisme ou par intérêt pour les perspectives économiques qu’ouvrirait la constitution d’un axe de développement économique allant de l’Atlantique au moins jusqu’à Séoul, l’Inde et l’Asie du sud-est, en passant par la Russie, l’Iran, l’Asie centrale et la Chine. Un cauchemar pour Washington et Tel-Aviv ! Un espoir pour les bourgeoisies nationales et pour la masse des peuples du tiers-monde !
La Chine et la Russie jouent un rôle essentiel dans le développement de l’axe de transport eurasiatique qui devrait permettre à terme d’engager des coopérations économiques et stratégiques durables entre l’Asie extrême-orientale, l’Asie du sud, l’Europe occidentale et le Moyen-Orient. Ce processus pousse au renforcement graduel des liens entre des pays dont le développement entre en contradiction avec le contrôle des États-Unis sur les ressources énergétiques de la planète. Washington ne peut pas ignorer qu’elle a peu de temps pour casser tous les facteurs de rapprochement entre bourgeoisies nationales, États plus ou moins socialisants et mouvements populaires radicaux. Au moment où le Mouvement des non-alignés connaît, sous l’impulsion de Cuba et de la Malaisie, une renaissance depuis son sommet de septembre 2006 à La Havane. Et alors que la Malaisie occupe également une position originale au sein de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), favorisant des projets économiques « non usuraires », échappant à la logique financière capitaliste. Fait significatif, malgré le souvenir des conflits en Tchétchénie, la Russie s’est rapprochée de toutes ces organisations, posant même sa candidature à l’OCI (plus de 15% des citoyens russes sont musulmans).
L’agression visant l’Irak en 2003 avait déjà permis de découvrir la possibilité d’une telle ligne de clivage international opposant, parfois avec les gouvernements (Chine, Russie, France, Allemagne, etc.), parfois sans les gouvernements (Europe du centre-est notamment), les peuples aux promoteurs de l’empire euro-atlantique. Tous les moyens de pressions, politiques, militaires, financiers, médiatiques, etc. ont été utilisés depuis pour mettre à bas cette convergence naissante d’intérêts, contrepoids pluraliste par principe, opposé aux tenants de l’uniformisation planétaire. Cette coalition était trop fragile en 2003 pour aboutir immédiatement, face aux centres décisionnels financiers et policiers rodés par des décennies de guerre froide, d’interventions militaires impérialistes, de « sales guerres » et de manipulations par le biais des officines de propagande, des mal nommées « organisations non gouvernementales », des centres d’espionnage. Qu’on se rappelle les attentats provocateurs des années de plomb en Italie, l’existence du réseau « Gladio »(3) , de la loge P2, des escadrons de la mort en Amérique latine et aujourd’hui en Irak, des coups d’Etat au Chili et des tentatives récentes de coup d’Etat au Venezuela, etc. Comme ce fut le cas depuis 1945, l’Europe a été depuis 2003 le terrain où se sont affrontés au sommet les contradictions intra-impérialistes. D’où la politique erratique de Paris depuis cette date, et le comportement somme toute incohérent et faible de « Bruxelles » lors du conflit caucasien. Chacun cherchant à tirer à Paris comme ailleurs la politique de l’Union européenne dans des directions contradictoires.

Fragmentation et uniformisation

Bien entendu si pour Moscou, la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud constitue la réponse du berger à la bergère suite à la proclamation de l’indépendance du Kosovo (sous la surveillance de la base militaire US de Bondsteel), on peut légitimement craindre que ces précédents cumulés ne signent la fin définitive d’une diplomatie internationale qui aurait pu empêcher juridiquement la poursuite de la fragmentation étatique planétaire. Allant de pair avec son uniformisation économique et idéologique. Hypothèse qui fait froid dans le dos car, selon les rapports chinois, on pourrait revendiquer jusqu’à l’existence de 5 000 « micro-États ethniques » sur la planète (aujourd’hui l’ONU compte 192 membres). C’est pourquoi la Chine et les alliés de Moscou au sein de l’Organisation de coopération de Shanghaï ont refusé de reconnaître les deux républiques sud-caucasiennes, tout en apportant leur soutien au principe même de la réaction militaire russe lors du conflit. C’est d’ailleurs aussi ce qui explique pourquoi les États musulmans ont refusé dans leur immense majorité de reconnaître le « cadeau empoisonné » qui leur a été fait par Washington d’un nouvel État « musulman » au Kosovo (État d’ailleurs si étrangement musulman qu’il a fait subir la purification ethnique non seulement à ses habitants serbes « chrétiens », mais aussi aux minorités locales turques et bosniaques, en principe pas moins « musulmanes » que les Albanais, dotés désormais de deux « États-nations »). Les États musulmans réellement indépendants (Syrie, Iran, Soudan, Algérie, etc.) viennent d’ailleurs de voter à l’ONU en faveur de la résolution serbe refusant le séparatisme kosovar. Les autres pays musulmans, de l’Arabie saoudite au Maroc, c’est-à-dire les affidés de Washington, se sont abstenus, ne laissant aux États-Unis que quelques alliés de l’envergure des îles …Marshall pour contrer la position serbe. Le conflit du Caucase a donc constitué la réponse russe à l’ouverture de la boîte de pandore ethno-nationaliste ou ethno-religieuse lancée par Washington. Boite de Pandore qui vise à créer, au sein des sociétés comme entre les États, des foyers de tension « communautaristes » permanents afin d’empêcher la stabilisation des relations internationales et prolonger l’agonie d’une « civilisation capitaliste » en crise financière, productive, existentielle.
Il n’existe cependant pour le moment aucun État, aucun projet social, aucun projet de civilisation en état de remplacer séance tenante l’ordre-désordre mondial en crise, et aucune classe sociale apte à le porter. Ce qui explique les luttes massives mais restant ponctuelles des peuples. Et les résistances inconséquentes des États qui ne veulent pas être traités en vassaux de la superpuissance qui ne leur renvoie jamais l’ascenseur et qui a créé un mode de vie et de production qu’un personnage aussi modéré et conservateur que le feu pape Jean-Paul II ne pouvait qualifier autrement que de « civilisation de la mort ». Nous sommes donc entrés dans la période où l’ancien monde se crispe devant sa fin probable, mais où le nouveau n’est pas encore né. Période de tous les dangers, de toutes les angoisses, par principe propice aux replis frileux des élites sur les certitudes répressives et policières. Surtout dans les pays les plus riches, ceux de la « Triade ».

L’impérialisme, un gendarme « irremplaçable » ?

Lors du démantèlement de l’Union soviétique et du camp socialiste en Europe, les décideurs de l’empire euro-atlantique ont sans doute cru que leur « victoire », par défaut, signifiait réellement la « fin de l’histoire », la fin des luttes anti-impérialistes, la fin de la lutte des classes, voire, pour les plus naïfs, la porte vers un « nouvel ordre mondial » pacifié, démocratique, réglant par discussions diplomatiques ou autres « feuilles de route » des conflits qui « n’avaient plus de sens ». Ce conte a permis à des peuples infantilisés de s’endormir un soir, et le capitalisme atlantiste n’a pas profité de ce répit pour trouver des réponses réelles aux besoins. Les peuples se sont donc réveillés dans un monde qui leur était coutumier, un monde traversé de contradictions insolubles en l’état, un monde d’inégalités et de violences sauvages, de dominations, de conflits, et de résistances. Jamais depuis longtemps le monde n’a connu autant de conflits sanglants qu’au cours de la période qui va de 1989 au dernier conflit du Caucase. Pour beaucoup d’observateurs, ces conflits ont pu paraître totalement absurdes, car ils sont marqués par des questions « identitaires » qui n’ont pas d’explication rationnelle, et qui permettent donc de diaboliser, au gré des besoins des cercles dominants, des peuples au comportement « sauvage ». Mais qui est le vrai sauvage aujourd’hui ? Qui est porteur de déraison ? Ben Laden ou ceux qui l’ont accueilli sur des strapontins aux Conseils d’administration d’un grand groupe pétrolier d’outre-Atlantique puis dans les antichambres de la CIA lors du premier conflit afghan avant de le recracher ? Les escadrons de la mort qui, à partir des conflits d’Amérique centrale ou d’Afghanistan des années 1980, ont essaimé aujourd’hui jusqu’en Algérie ou en Irak, ou M. Negroponte ex-ambassadeur des USA et promoteur de ces escadrons en Amérique centrale puis en Irak, et aujourd’hui à la tête des services secrets « unifiés » des États-Unis ? Le couple Poutine-Medvedev ou l’erratique président géorgien porté à la présidence par une « révolution » téléguidée ? Les dirigeants chinois qui ont déjà sauvé en 1998 l’Asie orientale de la première catastrophe boursière ou les spéculateurs de Wall street et des autres « paradis » off-shore qui nous ont tous amenés au bord du gouffre ?
Pas plus que les conflits d’avant 1989, ceux d’aujourd’hui ne sont inexplicables. C’est la perception des causes de ces conflits qui est devenue floue, avec la perte des repères rationnels qui avaient jalonné la marche de l’humanité vers la et les Lumière(s). Avant 1989, chaque camp, avec toutes ses limites et ses incohérences, s’appuyait sur une légitimité, une stratégie politique, une base sociale qui permettaient de percevoir grosso modo, qui soutenait le progrès social et qui cherchait à conserver l’ordre existant. Qui prônait les libertés individuelles et qui prônait les droits sociaux. Qui prônait le désarmement et la sécurité collective et qui prônait un monde géré par les seules grandes puissances militaires.
Les conflits qui partageaient le monde sur une base évidente, idéologique, politique, sociale et de classe, ne se sont pas métamorphosés soudainement en conflits « identitaires », par la simple disparition de l’URSS et du reflux apparent des principes marxistes qui guident la politique chinoise. Même les conflits « religieux » d’aujourd’hui opposent en fait une vision ethno-ritualiste de compétition entre populations appauvries, musulmanes, chrétiennes orthodoxes, néo-évangélistes, hindouistes, juives, etc. à des structures plus multiethniques, parfois à des projets religieux, tel celui du Hezbollah libanais ou des théologiens de la libération pro-Chavez, qui s’enracinent, avec plus ou moins de conséquence, dans la lutte des peuples pour la justice sociale et internationale.
Il y a conflit là où il y a pauvreté et injustice dans la répartition des biens de base, et plus encore là où il y a appauvrissement, désespoir et perte de sens. Et il y a des guerres, civiles ou inter-étatiques, là où il y a des richesses à prendre ou à contrôler. Là aussi où le savoir a été malmené. Les pays soumis à la spirale de la dette, en particulier la Pologne des années 1980, puis la Yougoslavie et l’Algérie par exemple, ont généralement été les premiers touchés par les tensions sociales et souvent par les conflits armés. On remarquera néanmoins que ces tensions ont touché presque toujours des États qui avaient engagé des politiques de progrès social et soulevé des espoirs pour leurs populations. Et aussi des États qui, d’une façon ou d’une autre, échappaient à la domination du capital international, voire qui s’opposaient à sa domination. Des États où convergeaient attente sociale grandissante et voie non capitaliste de développement. Des États que les centres financiers internationaux ne pouvaient considérer autrement que comme des mauvais exemples pour les peuples du monde, ou des maillons faibles pour leur adversaire soviétique. Quoiqu’on pense des différents régimes politiques, c’était aussi le cas de l’Afghanistan socialiste de la fin des années 1970, de l’Irak et de la Syrie baathiste, de l’Iran révolutionnaire, des républiques alors encore soviétiques, de Cuba, de la Corée du Nord, du Soudan « islamiste » et allié à la Chine, du Venezuela. Autant de pays où se sont succédé depuis 1989 des drames, des conflits, des blocus, des coups d’état et des guerres …alors que la situation sociale, voire celle des libertés, était au départ nettement moins brillante chez des alliés de l’impérialisme comme le Maroc, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les protectorats post-coloniaux d’Afrique, de Colombie ou d’Amérique latine mais qui ne connurent pas « l’effondrement ». Les guerres ne se sont pas concentrées là où l’on vivait le plus mal, mais là où l’impérialisme avait été délogé, là où la spirale de la dette permettait de faire pression, là où l’espoir de progrès économique et social pouvait céder la place à la désillusion et là où l’on pouvait manipuler des frustrations identitaires apparentes.
La manipulation de différences largement illusoires (tribales, « religion » ritualisée, tribalisée ou ethnicisée, « laïcité » vidée de véritable contenu social comme dans la Turquie des militaires ou en Tunisie, etc.) a permis de camoufler les causes sociales des drames du quotidien, et le rôle du système financier mondial et de l’impérialisme. Le monde est désormais en apparence soumis au « modèle unique » de la « globalisation », du marché dérégulé, les États n’ayant plus pour unique mission que de veiller à ce que cette globalisation soit sécurisée. Certains États n’en sont pas capables, d’autres ne le souhaitent pas, et les grandes puissances n’ont comme mission que de ramener l’ordre et de punir les « petits » trublions. C’est ce rôle que semblent refuser de plus en plus de puissances concurrentes des États-Unis.
L’ordre bipolaire avait poussé les puissances capitalistes à se soumettre aux USA, la seule puissance qui avait renforcé sa force militaire, politique et économique au cours des deux guerres mondiales. La désagrégation de l’Union soviétique a fait des États-Unis la seule superpuissance, à côté de concurrents de fait vassalisés depuis 1945. Les centres de pouvoir aux États-Unis se sont habitués depuis des décennies à trouver des États aux ordres et ont pu, à cause de cela, pénétrer les cercles dominants, les cercles financiers, les cercles industriels, les médias qu’ils « protégeaient » du « bolchevik avec son couteau entre les dents ». Alors que, d’abord en Afrique et en Asie, puis en Europe occidentale et en Amérique latine, l’hégémonie des États-Unis a provoqué des réticences et des résistances grandissantes, l’appareil d’État et les bourgeoisies locales, les médias, la « société civile », les milieux intellectuels étaient en même temps pénétrés par la culture de la soumission et ses réseaux d’influences.
Après 1989, les États-Unis ont sans doute cru qu’ils étaient devenus l’hyperpuissance « irremplaçable », à la « destinée manifeste » pour un « nouveau siècle américain ». Autant d’expressions répandues dans le jargon des élites « démocrates » et « républicaines » d’outre-Atlantique. Washington s’est habituée à ne plus tolérer que des agents corvéables et jetables. Elle a cru un temps sans doute que ce serait aussi le cas à Pékin et à Moscou, sans parler de Téhéran ou de Caracas. Certains États sont devenus les bases stratégiques des États-Unis (Israël, Colombie, Taïwan, Japon). D’autres « alliés de toujours » se sont en partie au moins émancipés de cette tutelle (Afrique du Sud post-apartheid, Corée du Sud, et peut-être Turquie aujourd’hui, voire Pakistan). D’autres jouent le rôle d’agents régionaux des politiques de Washington (Égypte, Tunisie, Ouganda, Pologne, Roumanie, Géorgie, etc.). Les États-Unis n’ont pas d’amis durables et multiplient donc les exemples de « partenaires » d’abord soutenus et encensés, puis ignorés, humiliés et enfin rebelles (Panama de Noriega, Irak de Saddam Hussein, Afghanistan des « combattants de la liberté » puis des Talibans, Ukraine de Koutchma, Géorgie de Chevarnadze, princes d’Arabie saoudite, etc.).
L’extension du pouvoir d’influence de l’impérialisme est souvent passée après 1989 par les « sociétés civiles », les « organisations non gouvernementales » sélectionnées, entre autres par le biais de la National Endowment for Democracy financée par les centres de pouvoir à Washington, ce qu’on a en particulier constaté lors des « révolutions colorées » de Serbie, de Géorgie, d’Ukraine. Washington a aussi rencontré des échecs de plus en plus patents : Syrie, Liban, Venezuela, Biélorussie, Cuba, voire Ukraine où aujourd’hui les jeux faits dans la foulée de la « Révolution orange » semblent à rejouer. Cela prouve que certains États peuvent résister. Le rôle des résistants palestiniens, irakiens, libanais dans le renversement des tendances est inestimable. Et les clivages que l’on a pu constater entre les populations et leurs gouvernements qui se sont manifestés en Europe centrale, dans les pays arabes, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Italie, au moment de l’attaque de l’Irak en 2003, ou lors de l’attaque israélienne contre le Liban en 2006 démontrent que les « alliés phares » sont loin d’être une fois pour toutes des « pôles de stabilité » pour la « loi et l’ordre » made in Washington(4)   ?

Où en sont les États-Unis aujourd’hui ?

Si, au niveau des peuples, leur popularité s’est effondrée de manière massive dès la première décennie qui a succédé à l’effondrement du « monde bipolaire »(5) , au niveau des États, c’est la guerre d’Irak qui a démontré que la crédibilité des États-Unis était fortement entamée, c’est la question du Kosovo depuis et la dernière guerre du Caucase qui ont démontré que les tentatives visant à créer un monde unipolaire étaient désormais caduques. Dans ce contexte, il reste à poser la question de savoir pourquoi, si cela va si mal pour Washington, aucune tentative de créer un nouvel équilibre mondial n’a vu le jour avec l’appui des puissances qui, à différents degrés, ont manifesté leur réticence envers l’hégémonie US : Chine, Russie, Inde, Iran, Allemagne, France, Afrique du Sud, Brésil, voire Italie et Espagne.
La première leçon de la guerre d’Irak fut qu’elle a apporté la preuve que l’impérialisme constituait toujours une réalité qui n’a pas besoin pour exister des proclamations d’un Komintern inexistant, ou même de partis révolutionnaires. L’impérialisme est un fait en soi, pas une invention d’une contre-propagande qui n’existe pas, plus, voire pas encore. Les fondations influentes de Washington et leurs stratèges en vogue, dans la diversité des groupes de pression plus ou moins conservateurs, plus ou moins réactionnaires qu’ils représentent (Zbigniew Brzezinski, Madeleine Allbright, Richard Perle, Henry Kissinger, Daniel Pipes, Bruce Jackson, Paul Wolfowitz, Dick Cheney, etc.) citent plusieurs « ennemis stratégiques » des États-Unis : Cuba, Iran, Corée du nord, Chine, Russie(6) . Parfois la France et l’Allemagne(7)  , ou la Syrie, sans parler du Venezuela et de ses nouveaux alliés. Dernièrement, le « vieil allié » pakistanais. Les « États-voyous », triés au gré des alliances et querelles à géométrie variable quant à eux, existent comme prétexte pour justifier le maintien de l’OTAN, la limitation des libertés civiques, la militarisation des esprits, au nom d’une insaisissable « pieuvre terroriste » centrée autour d’Al Qaida, dont personne n’a réussi à prouver l’existence ni les objectifs stratégiques. La « folie », l’extrémisme ou la « jalousie » de ses chefs étant censé fournir un argument suffisant pour justifier la politique des États « modérés », instituer l’archipel planétaire des camps et des vols secrets de la CIA, voire soutenir des puissances aussi « modérées » dans leurs politiques répressives que L’Égypte, l’Arabie saoudite ou la Colombie (où plusieurs milliers de militants syndicaux et politiques ont été assassinés par les agents du pouvoir). Le rôle dévolu aux États décrétés arbitrairement « voyous » est de constituer parfois une carotte ou un bâton (Libye, Corée du Nord, Soudan, Irak, Iran, Birmanie ou Syrie selon les périodes) afin qu’ils servent d’avertissement à ceux qui seraient tentés de se rebeller contre l’ordre dominant centré autour de Washington et du « Consensus de Washington » …pourtant en perte de légitimité avec la fin quasi-officielle du discours néolibéral suite aux récentes catastrophes financières. Mais les yeux doux que font les États-Unis en direction des militaires de la grande puissance montante indienne, jusque-là superbement ignorée, témoignent du fait que désormais, la recherche d’appuis internationaux devient indispensable pour Washington, car le sol s’effrite sous ses pieds.
L’uniformisation de la vie économique mondiale autour des dogmes du libéralisme, des règles du capitalisme et des conséquences de la mondialisation économique explique pourquoi, même réticents, voire rebelles, les puissances montantes hésitent à donner de la voix de façon durable. Le conflit du Caucase constitue-t-il à cet égard un tournant ? Pour qu’il en soit vraiment ainsi, il faudrait que les décideurs économiques russe, chinois, indiens, français, allemands, arabes, iraniens, sud-américains, sud-est asiatiques, etc. échappent à la peur qui leur fait craindre que la fin du règne de la monnaie virtuelle que constitue le dollar US n’entraîne le monde vers un chaos encore plus grand que celui provoqué par l’hégémonie du pompier-pyromane d’outre-Atlantique. Il est évident que le véritable changement dans les rapports internationaux ne pourra se produire qu’avec la fin du capitalisme financier décrépi et la cristallisation d’une véritable alternative élaborée, en terme de civilisation. Même si l’on perçoit ici ou là, en particulier en Asie et en Eurasie, la cristallisation de nouvelles formes de capitalisme, plus nationales ou plus étatiques, au moment où les concentrations sont en train de se produire à l’Ouest depuis la récente crise financière, on ne peut envisager que cela suffise pour sortir de l’ordre-désordre actuel.
Les tentatives venezueliennes visant à promouvoir une intégration régionale accompagnant le projet de « socialisme du XXIe siècle », les évolutions au sein du Parti communiste chinois où l’on voit apparaître une sensibilité assez puissante qualifiée de « néo-maoiste », les hésitations en Iran ou dans d’autres pays musulmans quant au développement d’une hypothétique « économie islamique » non usuraire, la généralisation des « valeurs asiatiques » dans les pays de l’ASEAN, etc. tout cela montre que la question de la recherche d’alternatives face au système-monde décrédibilisé est à l’ordre du jour. Mais les désillusions qui ont accompagné le démantèlement des systèmes soviétique et keynésien ont signé le glas de la période d’optimisme, d’émancipations sociales et nationales qui avait marqué les « trente glorieuses ». Cela a rendu les classes populaires désorientées et les bourgeoisies nationales prudentes devant les projets anti-impérialistes. Qui donc dès lors sera le promoteur de nouveaux principes fondateurs jugés massivement nécessaires. Et surtout, quels États, et aussi quels groupes ou classes sociales pourraient être les porteurs de ces alternatives ?
Les États-Unis, même avec le concours de tous les pays de l’OTAN, ne sont pas capables, on le voit en Irak et en Afghanistan, d’assurer le rôle du « veilleur de nuit » prévu dans les dogmes du libéralisme. Mais, face à des peuples encore abasourdis et à des bourgeoisies nationales apeurées à la fois par les politiques de puissance et la radicalisation des revendications sociales, la peur d’un éventuel effondrement à Washington et à Wall street, de leur monnaie, de leurs banques, de leur armée, de leur système politique peut être perçue comme la voie vers le chaos. Plus que jamais sans doute, la vieille alternative, « socialisme ou barbarie », est ressentie comme vraie. Mais le socialisme, tel qu’en a été le mouvement du réel au XXe siècle, a laissé un goût d’inachevé, d’incertitude et d’échec qu’on n’a toujours pas dépassé. La barbarie est bien réelle, mais « l’idéologie de la peur » véhiculée par les pouvoirs dominants, par les neuf grandes entreprises médiatiques qui contrôlent 90 % des médias mondiaux et par les appareils policiers mondialisés projette sur une hypothétique barbarie extérieure les craintes d’un chaos …qui règne déjà, « à l’abri » des armées qui occupent l’Irak, qui contrôlent la Colombie des narco-trafiquants et des paramilitaires, ou l’Afghanistan, là où, depuis la chute des talibans, la culture massive des drogues a permis d’alimenter à nouveau les banlieues des sociétés en déshérence. Nous vivons donc dans le système du pompier-pyromane, qui rappelle la période où, à un moindre niveau, dans la foulée de l’effondrement de l’URSS, les « petits Russes » devaient faire appel aux gangs de la nouvelle mafia post-soviétique pour qu’ils les protègent contre d’autres mafieux qui voulaient les rançonner. La Russie qui a gagné la guerre en Géorgie semble de son côté être sortie sur le plan intérieur de ce cercle vicieux.

Quelles puissances concurrentes ?

Des puissances capitalistes ou « capital-socialistes » (Chine, Russie, Brésil, Afrique du sud, Inde, Iran) existent donc, mais elles n’ont pas encore l’audace, les moyens économiques ou la force militaire pour contrebalancer  jusqu’au bout « l’empire » qui ne parvient pas à être un empire. Elles comptent sans doute sur le temps. Mais le temps presse, car le rythme de gaspillage des ressources énergétiques provoqué par le capitalisme prédateur s’accélère et elles commencent à s’épuiser. Une course contre la montre règne donc entre « alternatifs » encore en retard d’une guerre, puissances émergentes qui ont besoin de temps pour émerger et les gestionnaires d’une économie devenue stérile, quasiment improductive, et folle.
Sur le long terme, on peut penser que le développement par exemple de l’axe des transports Paris-Moscou-Pékin(8) , voire prolongé jusqu’à Pyongyang-Séoul ou même Tokyo, les investissements productifs consentis finalement dans leurs pays par les princes pétroliers arabes qui préféraient jusque-là thésauriser, les convergences russo-chinoises, irano-indiennes, irano-chinoises, sino-indiennes, etc, rendent envisageables des changements positifs à terme. L’impérialisme n’est pas en état d’assurer la stabilité du système  …dont il constitue le facteur principal de déstabilisation mondiale.
Des contradictions intra-impérialistes et inter-capitalistes vont sans doute se développer à l’avenir, et les puissances moyennes souhaiteront le règlement des rivalités en coulisse, dans le cadre diplomatique, au gré des réchauffements et des refroidissements. Mais le système est globalement essoufflé, le droit international n’est plus qu’un souvenir, ce qui met les dirigeants capitalistes à nu, et les rend encore plus timorés, à l’heure où la relève serait nécessaire. Les crises qui ont assailli Cuba, sans parler de la Corée du nord, dans les années 1990 ont démontré à quel point il était difficile de gérer des chocs dans des économies parvenues à un niveau socio-économique relativement élevé(9) . Mais si l’on compare les effets fort différents du cyclone Katrina à Cuba ou aux USA, il se pourrait que bientôt, on en arrive à conclure que le socialisme et un État présent et cohérent ne permettent certes pas d’empêcher les catastrophes, mais que la discipline étatique et sociale permet d’amoindrir les effets négatifs des crises naturelles ou systémiques. Et de répartir les pénuries, ce que le capitalisme ne permet pas, dès lors qu’il perd ses moyens.
On peut espérer aussi que les communistes chinois tiendront compte de ces exemples, des errements auxquels la généralisation des « règles du marché » mène, ce que la crise actuelle vient de démontrer. Dans ce contexte, il faut aussi remarquer que, même devenus capitalistes, il existe en Europe deux États qui ont réussi à relancer leur dynamique économique sans passer systématiquement par « les lois du marché » : la Russie et la Biélorussie. Ce ne sont plus des États socialistes, ni même dans le cas de la Russie, un État social. Mais cela reste des États, qui ont une politique macro-économique. Et c’est peut-être là qu’on trouve la cause principale du bombardement médiatique qui a dénoncé cet été la « réaction disproportionnée » de Moscou face à l’aventurisme de son voisin. À l’heure du grand cyclone financier mondial, il est sans doute temps de revoir en partie les jugements unilatéraux portés sur les « débris du socialisme » et sur les tentatives de politiques étatiques appuyant les bourgeoisies nationales. Sans nouvelles œillères ou illusions ! Dans quelle mesure des puissances comme la France ou l’Allemagne, voire des pays d’Europe centrale ou de Scandinavie, qui ont en mémoire des éléments de politiques sociales non strictement capitalistes pourront-ils être tentés par la redécouverte de la puissance publique ?

Nouvelles convergences anti-impérialistes

La Chine constitue déjà depuis plus d’une décennie selon les dires des stratèges d’outre-Atlantique leur grande rivale. Il est probable que les Chinois ont eux aussi lu Le grand échiquier, et qu’ils savent à quoi s’en tenir depuis l’affaire de l’avion espion US dans le sud de la Chine, le bombardement de l’ambassade de Chine à Belgrade, la campagne en faveur de la théocratie esclavagiste tibétaine, etc. Ce pays allie en son sein des éléments capitalistes et socialistes. Le Parti communiste continue à éduquer les masses avec le discours marxiste anti-capitaliste habituel, l’État contrôle en partie au moins le développement macro-économique du pays(10) . Comme tout parti unique, le « Parti-guide » rassemble les différentes sensibilités sociales existant dans la société. Lors de l’accession à sa tête de Hu jintao, et suite au mécontentement social provoqué par la logique du marché, le courant de gauche, « néo-maoïste », a pour la première fois depuis 1978, marqué des points, éliminant de la direction les éléments les plus favorables au capitalisme et obtenu un nombre notable d’élus au Comité central, ce qui va de pair avec le développement de l’Organisation de coopération de Shanghaï. Les Chinois sont aujourd’hui en état de faire périr le dollar US, mais ils ne veulent sans doute pas compromettre leur effort de modernisation, qui nécessite une stabilité internationale durable. Comme les autres pays en développement rapide, ils ont besoin d’accéder aux ressources énergétiques mondiales. Besoin qui contribue à exacerber les tensions entre la Chine et les États-Unis et leurs alliés stratégiques.
Des rapprochements imprévus apparaissent, tandis que des clivages dépassés s’incrustent. Certains partis communistes ou de gauche radicale en Europe occidentale, en Europe centrale, dans certains pays arabes, etc. font de la « modernité », de la « laïcité », etc. un argument pour renoncer à la lutte anti-impérialiste, d’autres (Cuba, Inde, Égypte, Afrique du sud, Liban, Japon, etc.) ont vu dans la guerre d’Irak puis dans celle du Liban en 2006 l’occasion de réaffirmer le lien fondamental existant entre ces concepts et le combat anti-impérialiste et antisioniste. La convergence entre les communistes libanais, la gauche laïque nationaliste arabe et le Hezbollah au Liban en faveur de la résistance à Israël et de la déconfessionalisation d’un État libanais « multicommunautariste » et clanique constitue un exemple de ce type d’évolution. En Égypte aussi, la lutte pour la démocratie va de pair avec la lutte anti-impérialiste au point où l’on assiste à des rapprochements entre communistes, opposition laïque et certaines mouvances au moins des Frères musulmans. Le guide suprême des Frères musulmans avait déclaré à « Al Jazeera », il y a déjà quelques années, que la lutte historique pour la démocratie était entièrement justifiée, et que, en Occident, c’étaient les marxistes et non les libéraux qui avaient permis les avancées vers la démocratie(11) . Approche éloignée donc de « l’intégrisme islamique » manipulé par les USA ou l’Arabie saoudite. En Amérique latine, les convergences entre la revendication de justice sociale et de libération nationale ont facilité depuis des décennies la voie vers la révolution bolivarienne et les rapprochements entre marxistes et théologiens chrétiens de la libération. Ne peut-on imaginer semblable processus dans le monde arabo-musulman et chez les musulmans d’Europe ? Ou dans le monde bouddhiste et chez les juifs progressistes ?
La course contre la montre est désormais vraiment engagée entre barbarie et socialisme. On ne peut se permettre de laisser au bord du chemin aucune force sociale ou étatique qui manifeste, à des degrés divers, un respect pour le droit des peuples, la paix, le désarmement, la sécurité collective, les principes du droit international, de l’égalité et du progrès social.

(1) Voir en particulier les polémiques liées à la publication de l’ouvrage :The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, A Harvard Study, March, 2006
(2)  Voir en particulier : <http://www.dedefensa.org/article.php?art_id=4485>

(3)  Daniele Ganser, Les Armées Secrètes de l’OTAN : Réseaux Stay Behind, Opération Gladio et Terrorisme en Europe de l’Ouest, éditions Demi-Lune, 2007
(4)  Bruno Drweski et Claude Karnoouh, « La souveraineté des peuples et les ‘ânes de Troie‘ », Utopie Critique, n° 26, juillet 2003.
(5)  http://pewresearch.org/world-opinion-map/
(6)  Paul Labarique, „Théoricien de la violence – Paul Wolfowitz, l’âme du Pentagone », Voltaire, 4 octobre 2004
(7) Giulietto Chiesa, „Les néoconservateurs et la relation transatlantique – L’Occident a vécu”, Voltaire, 1er février 2005
(8)  Ireneusz Laczek, « Prendre le train du business – Un port sec », traduction par Bruno Drweski pour notre site www.paris-berlin-moscou.org d’un article de paru dans le journal polonais Trybuna, le 30 mai 2003.  « Corridor de transport Europe-Asie et liaison de la Pologne au Transsibérien », mise en contexte par Bruno Drweski (INALCO) pour de l’article de Trybuna ci-dessus.
Didier Marie, « Paris-Berlin-Moscou-Pékin – vers l’alliance continentale ? », Voltaire – Actualité internationale, n°1, mars/avril 2005
(9) Dale Allen Pfeiffer, „Drawing Lessons from Experience : The Agricultural Crises in North Korea and Cuba – Why Changing the Way Money Works is the Key to Resolving Peak Oil Challenges”, The Wilderness Publications, 2004, à consulter sur :
http://www.fromthewilderness.com/free/ww3/111703_korea_cuba_1.html
(10)  Patrick Theuret, „CHINE. Débat idéologique : classes, parti et stratégie », Correspondances internationales, N°5, 2003
(11) Voir dr. Issam El Ariyan, 10-04-2005, „La Sharia et la vie”, http://www.aljazeera.net/NR/exeres/7455D9A7-AF8F-4FFD-BEEA-864E69F5921F.htm

4 commentaires

  1. cet article m’a été envoyé par bruno Drewski, avec le mot suivant qui est une critique amicale de ma vision un peu trop idyllique selon Bruno de la Russie. Voilà typiquement le genre de débat que je souhaite, un regret que Bruno comme tant d’autres préfère m’envoyer ses remarques par E-mail. cela dit je suis d’accord sur bien des points avec l’analyse de Poutine par bruno, et je le vois comme créant une nouvelle catégorie de Boyards, mais ce n’est pas un Louis XVIII plutôt un Napoléon, à la fois créant sa dynastie, installant ses hommes, mais développant avec quelque rudesse un Etat de droit, et au plan international celui dont metternich disait « C’est robespierre plus la grande armée ». Et à ce titre l’Union Soviétique est le seul modèle de coexistence pacifique de peuples différents, du caucase à l’asie centrale. Autre aspect intéressant celui que souligne bruno, il doit tenir compte de l’état d’esprit de son peuple, de son attachement non seulement à la patrie soviétique mais aux acquis du communisme. plusieurs textes traduits par Marianne Dunlop nous ont montré le rôle des communistes russes. C’est tout sauf une débâcle idéologique. Enfin dernier paradoxe, celui qui fait le lien entre tous ces aspects c’est Staline et pas lénine, on peut le regretter, c’est ainsi.
    Danielle Bleitrach

    Ma chère Danielle,

    Concernant la parade style soviétique à Moscou, je pense que tu exagères un peu. Poutine a supprimé la fête de la Révolution d’octobre remplacée par « la fête de la concorde nationale », l’anniversaire de l’arrivée sur le trône de la dynastie des Romanov suite à une insurrection nationale qui a jeté les Polonais hors du Kremlin (Polonais accompagnés de mercenaires ouest-européens : l’OTAN avant l’heure ???). Et pour ce qui concerne le passé soviétique, il doit bien aller au devant des sentiments d’une partie de ses sujets. Alors le compromis est le suivant : on ne dit rien de la période « qui divise » (1917-1941 et 1945-1991), et on ne retient de la période soviétique que celle de la « Grande concorde nationale », quand Staline faisait bénir les armées rouges par les popes, la période 1941-1945.

    Il manie l’ambiguïté. C’est mieux que sous Eltsine assurément. Mais cela n’a rien de révolutionnaire. Somme toute, envers la période bolchevique, il a le même comportement que Louis XVIII : on ne raye pas tout car il faut un respect de la continuité étatique, mais on sélectionne et on fait bien comprendre que le pouvoir des soviets, ça c’est terminé. Sur l’international, effectivement, le retour de Moscou est une bonne chose, mais en terme de bourgeoisie nationale, pas de peuple.
    fraternellement
    Bruno

    Cf. Voir mon article ci-joint si cela t’intéresse.

  2. Ma chère Danielle,

    Je suis assez d’accord avec le commentaire de Bruno sur l’état poutinien.

    Certes, Poutine a à son actif le redressement de son pays après le dépecement organisé par Elstine, mais quelle part en est dû aux exportations énergétiques (gaz, pétrole) ? Et si cette part est élevée, combien de temps, cela va-t-il durer avec un prix en chute libre ?

    Certes, il s’oppose à l’impérialisme américain mais je doute que sa volonté de ré-expansion soit limitée par autre chose que la relative faiblesse de son pays.

    Pour le reste, son texte me semble tellement essentiel sur la situation actuelle et les nouvelles opportunités qui s’ouvrent à nous que je vais de ce pas, faire sur mon site un lien vers cette page. En même temps que vers l’article de Pierre Stambul, également sur ton site.

    Un seul regret, c’est gentil (et scientifique) de donner le lien vers l’article reprenant la position des Frères Musulmans. Mais en arabe, c’est assez difficile à placer dans la conversation. S’il existe une version ou simplement plus d’information, voire même uniquement la citation exacte dans une langue plus véhiculaire sur Internet, je serais très intéressé.

    Amicalement,

    John

    P.S.: tu ne trouve pas que continuer d’appeler « blog » ton site qui publie plus d’articles que le majorité des sites « d’information » voire même que certains portails, c’est un peu un excès de modestie, qui a un aspect négatif, d’ailleurs: la densité de contenu mériterait une mise en page moins linéaire, moins « blog », plus facile à appréhender pour qui ne vient pas te rendre visite plusieurs fois par semaine, ce qui est pourtant mon cas.

  3. bonjour John,
    ça va depuis cet été? Oui j’aimerais bien une formule site, mais je ne sais pas faire et Alain Girard qui illustre anime craquerait s’il y avait plus… Mais je trouve dommage que toute la richesse d’information disparaisse dans cette présentation.
    Il y a dans ce blog-site un travail énorme, de traduction en particulier, et nombreux sont les gens qui m’envoient comme viennent de le faire bruno ou Pierre des textes passionnants pour publication.Ou encore des critiques comme celle de Luonge. En revanche je supprime pas mal de gens qui interviennent pour ne rien dire…
    Bref je suis assez contente du niveau et d’autant plus que c’est vraiment du travail collectif, une vraie vulgarisation au meilleur sens du terme.
    Danielle bleitrach

  4. non je ne craquerai pas c’est fait depuis longtemps et chaque illustration me plonge dans un âbime de perplexité.
    Un site est plus lourd à gérer cependant en ce qui me oncerne ne demande pas plus, cependant il y a nécessité de correspondants, des vrais, de traducteurs, il en manque encore
    Il ya aégalement le besoin de sentir du monde derrière et sans doute un besoin de laisser un espace pour des intervenants qui n’ont pas toujours l’envie, les possibilités, les moyens d’en faire long et construit.
    C’est donc un site, un vrai qui nécessite une ligne rédactionnelle, politique bien sur et une réactivité qui pour l’instant repose sur Danielle.
    Alors un sire bien sur et même un hebo, tiens on pourrait l’appeler Révolution.
    Chiche !


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