POLOGNE • Prisons de la CIA : les politiques nient, l’opinion publique s’interroge

La Pologne est accusée d’avoir abrité de 2002 à 2005 un centre secret de la CIA destiné à interroger sous la torture des membres présumés d’Al-Qaida. Le parquet polonais a ouvert une enquête fin août. Et les révélations pleuvent dans la presse.

Depuis la révélation de l’existence dans des pays alliés des Etats-Unis de prisons secrètes de la CIA (entre 2002 et 2005, on y isolait et interrogeait sous la torture des membres présumés d’Al-Qaida capturés pendant l’invasion de l’Afghanistan), les autorités polonaises ont toujours nié les faits. Mais elles ont de plus en plus mal à se terrer dans le silence face aux révélations de la presse. Plusieurs personnalités des précédents gouvernements ainsi que l’actuel Premier ministre Donald Tusk auraient pris connaissance d’une note rédigée à ce sujet par l’un des chefs des renseignements polonais. Une enquête du parquet est en cours…

Un ancien officier des renseignements polonais se confie, sous le couvert de l’anonymat, au journal de droite Dziennik : « Depuis 2002, la CIA disposait d’une base en Pologne, dans le centre de formation d’agents des renseignements de Kiejkuty [au nord de Varsovie]. Seuls les Américains pouvaient y accéder. Y a-t-on torturé les prisonniers ? Les Américains avaient les coudées franches, personne ne les contrôlait. D’après ce que je sais, il n’y a eu aucun accord sur le transfert temporaire de cette zone aux hommes de la CIA. Tout s’est fait ‘en douce. » « On ne savait pas ce qu’ils y faisaient au juste. Mais il était clair qu’ils y étaient, car il y avait des camionnettes aux vitres teintées qui venaient souvent dans le coin », confirme un haut officier des renseignements.

Pour sa part, Jerzy Szmajdzinski, vice-président de la Diète [le Parlement polonais] et ministre de la Défense à l’époque, persiste et signe: « Je n’ai rien su et je ne sais toujours rien », affirme-t-il sur les ondes de Radio Zet. « Des vols [d’avions affrétés par la CIA], il y en a eu, car c’était nécessaire », explique-t-il. Qui se trouvait à bord de ces avions ? C’est confidentiel. « Je ne me suis pas intéressé à ce qu’ils faisaient. » Que pense-t-il à propos de l’enquête ouverte par le parquet ? « l faut voir s’il s’agit de violation du droit international. » Sa réaction aux fuites dans la presse ? « [Les officiers] auraient dû agir en vrais professionnels. » Mais ce n’est visiblement pas le cas, car ils commencent à parler. « Ils nuisent à leurs services, aux générations futures d’agents et à la sécurité des Etats-Unis et de la Pologne. » Et si on trouve des preuves de la torture des prisonniers ? « Le chemin pour y parvenir est encore long », affirme-t-il.

« Tout laisse penser que nous sommes face à une omerta de la classe politique polonaise sur le sujet », considère Wiktor Swietlik du quotidien conservateur Polska. Et il poursuit : « Si tout cela a été fait pour protéger la sécurité de ma famille, alors je suis prêt à pardonner et même à applaudir. »

« Il n’y a pas de quoi être fier », regrette Daniel Passent, l’éditorialiste du principal hebdomadaire de gauche Polityka. « Il faut être clair : Aleksander Kwasniewski, président de la République à l’époque, et Leszek Miller, son Premier ministre, devaient aider les Américains. Mais il y a comme une légère différence entre l’autorisation d’atterrissage et l’autorisation de torturer… Ce qui caractérise les Américains, c’est qu’ils préfèrent faire leurs ignominies non pas chez eux mais chez leurs alliés ou à Guantanamo Bay », conclut-il amèrement.

« Et si tout cela n’était qu’un écran de fumée ? » s’interroge le quotidien Gazeta Wyborcza. « Pour cacher, par exemple, la vraie opération qui se serait déroulée ailleurs », avance Mieczyslaw Tarnowski, numéro deux des services secrets polonais entre 1998 et 2004. A l’en croire, Kiejkuty n’est pas le meilleur endroit pour cacher quoi que ce soit. « Un satellite espion photographie ce centre de formation toutes les quinze heures, et leur résolution est si bonne qu’on voit la race du chien qui garde le terrain. »

Iwona Ostapkowicz

Un commentaire

  1. Prisons secrètes de la CIA en Pologne et Roumanie
    Ces deux pays ont sciemment abrité des centres de détention de l’agence américaine entre 2003 et 2005, a révélé aujourd’hui le rapporteur du Conseil de l’Europe Dick Marty ( Parti radical suisse ).

    – le 8 Juin 2007, 16h31

    La Pologne et la Roumanie ont sciemment abrité des centres de détention de la CIA entre 2003 et 2005, a révélé aujourd’hui Dick Marty, le rapporteur du Conseil de l’Europe. Un an après ses premières révélations concernant les transferts illégaux de terroristes présumés à travers l’espace aérien européen, le sénateur suisse a sensiblement durci le ton dans son 2e rapport sur les activités illégales de la CIA en Europe. « Ce qui n’était auparavant que des allégations est désormais une certitude », a souligné M. Marty avant d’estimer qu’il « subsiste aujourd’hui suffisamment d’éléments pour affirmer que des centres secrets de détention gérés par la CIA ont bien existé en Europe, entre 2003 et 2005, notamment en Pologne et en Roumanie ».

    Les deux pays ont démenti
    « Ce rapport, comme le précédent, n’apporte aucune preuve pour confirmer ces allégations, à l’exception de sources non identifiées, dont la crédibilité ne peut pas être jugée », a réagi Bucarest, tandis que Varsovie a affirmé qu’il n’y avait « pas eu de bases secrètes en Pologne ».

    Le sénateur suisse, qui se fonde sur ses propres sources, mais également sur celles des services de renseignements américains et d’autres pays concernés, révèle également qu’un accord secret a été conclu en 2001 entre les Etats-Unis et l’Otan pour permettre à la CIA d’incarcérer des personnes soupçonnées de terrorisme en Europe.

    En ce qui concerne la Pologne, M. Marty affirme que ses informations sont « corroborées » par des données de mouvements aériens que la Pologne, notamment, « prétendait ignorer et que nous sommes à même de prouver grâce à différentes sources documentaires ». Selon lui, l’ex-président polonais Aleksander Kwasniewski « connaissait et a approuvé » le rôle de son pays dans les activités secrètes de détention de la CIA sur le territoire polonais. Le sénateur suisse ajoute que Khalid Sheikh Mohammed, le cerveau présumé des attaques du 11-Septembre, a été secrètement transporté de Kaboul à Szymany (Pologne) en mars 2003 à bord d’un vol « délibérément camouflé au moyen de plans de vol fictifs ».

    Zone sécurisée
    L’ancien président roumain Ion Iliescu se voit pour sa part reprocher d’avoir négocié et signé le 30 octobre 2001 un accord avec les Etats-Unis prévoyant « une extension du volume et de la portée des activités américaines sur le sol roumain », notamment un régime d’accès spécial au territoire national. Grâce à cet accord, les services de renseignements roumains ont participé à la création d’une « zone sécurisée » dans le sud-est de la Roumanie où les forces américaines bénéficiaient d' »autorisations générales d’atterrissage et d’utilisations des installations », révèle le sénateur helvétique.

    Dans son rapport, le sénateur suisse accuse également certains gouvernements européens dont l’Allemagne et l’Italie, d’avoir fait obstacle à la recherche de la vérité en invoquant la notion de « secret d’Etat ». Les Etats-Unis et leurs partenaires européens ont ainsi éludé toute responsabilité dans l’enlèvement de Khaled el-Masri, citoyen allemand kidnappé et détenu par erreur pendant quelques mois à Kaboul, et dans d’autres opérations clandestines de la CIA, selon le rapporteur.


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