Morceaux choisis de la Résistance des Intellectuels et des artistes

J’ai essayé de préparer pour le week-end un moment de réflexion culturelle et intellectuelle, la matière ne manquait pas. Un certain nombre de livres paraissent qui méritent le détour(1). j’ai également commencé à traduire un texte tout à fait passionnant d’un responsable cubain à la culture, mais je ne le terminerai pas avant quelques jours. Il faut dire que je me suis perdue dans une re-lecture de Lénine philosophe (2) de Louis Althusser qui me paraissait importante au regard de ce qui est en train de ressurgir dans l’ordre de la réflexion. Le résultat de mes lectures est plutôt optimiste, il est en train de se passer quelque chose du côté de la théorie. Sur le site horizons que je vous recommande (il est noté à droite du blog), il y a un article qui constate l’épuisement de la pensée de droite et de la réaction. Je suis assez d’accord.

Danielle Bleitrach

 Le retour de la théorie comme une autre pratique

Pourquoi avais-je depuis au moins deux ans dans la tête la nécessité d’une collection de réflexion sur le socialisme ? Je l’avais proposé au Temps des cerises, parce qu’il me semblait que les temps étaient venus d’un retour à la théorie, mais nous allons voir de quelle théorie il s’agit. Disons la théorie comme pratique, mettant en évidence le refoulé de la philosophie « officielle », la politique, en tant qu’elle est l’expression d’un rapport de classe. Et ce qui m’a intéressé dans le contexte du processus que j’avais vu surgir en Amérique latine, c’était justement l’étrange conviction cubaine de la nécessité historique du socialisme, alors même qu’il paraissait s’écrouler sur toute la planète. Mais n’était-ce pas déjà un prisme, celui des sociétés occidentales, quel socialisme s’était écroulé et pourquoi. Toutes questions que nous avons soigneusement évitées ici, en France, en Europe…  

Il y a quelque chose de particulièrement réjouissant c’est quand l’individu s’arrête d’agir en conformité et dit « là c’est trop! », quel que soit celui qui agit ainsi, c’est un intellectuel, il a choisi de penser.

Politique et philosophie

Le philosophe Derrida, qui rompit le front du désaveu après la chute de l’union soviétique, n’était pas  un marxiste orthodoxe, il intervint de manière quasi intuitive, en tout cas selon sa méthode en ouvrant, on peut même dire en profitant de ce que « l’effondrement » ouvrait. Derrida le dit lui- même « Aurais-je écrit spectres de Marx, s’il n’y avait pas eu, après l’effondrement des pays communistes, cette désaffection un peu rapide à l’égard de Marx lui-même, ces retournements, ces haussements d’épaule devant tout ce qui était – disons- marxien et que je trouvais évidemment suspects ? (…) J’ai donc, à ce moment-là parlé de Marx, de façon certes équivoque mais de façon foncièrement positive, en reprenant au sérieux le discours marxiste, ce que je ne pouvais pas faire- j’ai lu Marx, évidemment, il y a longtemps- au moment où le terrain était occupé par des marxistes enthousiastes et dogmatiques que je ne voulais pas combattre, pas plus que je ne voulais me rallier à eux. Là, tout à coup je m’apercevais qu’il n’y avait plus de marxistes, ou très peu, et je trouvais cela politiquement faux, injuste et dangereux à l’échelle mondial. Je trouvais que c’était une démission intellectuelle et politique. J’ai donc écrit ce texte ambigu à l’égard de Marx mais dans lequel je réaffirme un certain nombre de partis pris politique qui ont toujours été les miens dans l’analyse de la situation mondiale, ainsi qu’un certain nombre d’autres argumentaires que je ne vais pas résumer ici. » (revue Europe. Numéro spécial consacré à Derrida en 2004)

Notons tout de suite, ce qui nous paraît contribuer à la réflexion esquissé ici, l’accent mis sur le politique plus encore que sur le philosophique ou encore l’insistance de Derrida à situer ce politiquement faux, injuste et dangereux à l’échelle mondiale.

Il y a incontestablement autre chose d’important dans ce que disait Derrida, à savoir que le terrain n’est plus occupé par des marxistes enthousiastes et dogmatiques. Nul ne peut se réjouir et voir un progrès quelconque dans la contre-révolution qui a déferlé sur nous, y compris dans le domaine intellectuel, à la chute de l’Union soviétique, et s’il y a eu un écrasement matériel, l’étouffement intellectuel n’a pas été moindre. Des voix étaient étouffées non seulement par les vainqueurs, mais par la direction du PCF qui mit son enthousiasme dogmatique au service de l’abjuration. Il ne fit en cela que participer à une grande dérive de la gauche et des forces progressistes sur l’idée que tout changement était impossible.

Il faudra un jour étudier la manière dont le PCF qui fut un grand parti de masse, eut un impact théorique à la marge presque plus important qu’en son sein, par exemple sur les surréalistes, puis sur l’existentialisme. Le travail théorique en France s’exerça souvent hors de cadre organisationnel de référence mais dans le respect de ce travail de masse dans le monde ouvrier. Derrida ne fait que reprendre la description de cette relation. Résultat quand le PCF a renoncé à la fois à mener le combat sur le plan théorique et s’est mis sur le plan politique à la remorque du PS, beaucoup d’intellectuels pourtant non marxistes ont ressenti la manière dont la vague réactionnaire menaçait leur travail.

Il me semble que ce qui est en train de surgir en ce moment est encore plus hors cadre organisationnel et se situe toujours plus en référence avec l’échelle mondiale. Si l’on prend Badiou et Zizek il y a en filigrane avec le retour à l’engagement, la valorisation du « militant », mais comme le dit Badiou à Ben Saïd, « le militant l’est à ses propres risques, même s’il consolide chemin faisant les raison de tenir ce qui le soutient pour fondé ».  La philosophie « servante des vérités », donc aussi « servante des vérités politiques », en ce sens contribue au changement du monde. Il y a une sorte d’illumination religieuse, une révélation dans l’événement chez ces philosophes athées mais qui après avoir renoncé au parti et à l’Etat, et même à l’Histoire sont soumis à l’impératif de continuer à s’incorporer au processus, qui les fonde. De quoi sont-ils le nom pour parodier l’interrogation de l’un d’eux?

Nous sommes en France, dans une situation que je lis comme paradoxale.
Nous avons récemment (mai 2007) élu un président qui inaugure une manière choquante d’exercer la fonction, non seulement parce qu’il est réactionnaire dans sa politique, il n’est pas le premier, mais parce qu’il pratique une politique suspendue dans l’instant de sa propre représentation médiatique. Il n’y a plus d’avenir, simplement une hyperactivité qui joue à chaque minute l’idée de la réussite, du changement pour le changement, par sondage interposé. A-t-on mesuré les conséquences de sa proclamation « je ne suis pas un intellectuel, je suis quelqu’un de concret ». On aurait cru la vulgate nord-américaine qui prend tous les Français pour des « crânes d’œuf » et oppose volontiers à la rumination de la pensée de notre vieux pays, le pragmatisme efficace du leur. Confusément, très confusément, quelques intellectuels se rendent compte que ce danseur de corde inaugure ce que Spinoza définissait comme « la servitude », être gouverné par la mobilisation des affects et la mise en sommeil systématique de la raison. Parce qu’il y a une sorte d’unité entre la philosophie et la démocratie dès ses origines.

Peut-être est-ce à ce temps de dé-démocratisation que l’on doit un bougé chez les intellectuels, j’ai déjà parlé à plusieurs reprises de Zizek et d’Alain Badiou, l’on voit apparaître, ce que Derrida eut le courage d’annoncer dans le temps le plus fort de la victoire du politique réactionnaire dans la philosophie, le retour du spectre de Marx parce que le monde était injuste. Il eut le courage d’affronter ce que Althusser définit comme la relation entre le marxisme et la philosophie établie, le moment intolérable où celle-ci est touchée au vif de son refoulé, la politique. Alors que chez Badiou et chez Zizek, il y a une sorte de quête de la vérité, une nouvelle figure de l’espérance, la conviction en particulier chez Zizek que le capitalisme est fichu, que l’on entre dans une mutation radicale, une révolution, chez Badiou c’est la fidélité à l’engagement intial. Et dans les deux cas ce qui est exigé est une rupture révolutionnaire.

Le rire de Lénine

J’ai alors repensé à un texte d’Althusser, Lénine et la philosophie (1) qui débute par ces mots « Communication philosophique. Ce terme eût assurément fait rire Lénine, de ce rire entier et franc auquel les pêcheurs de Capri reconnaissait qu’il était de leur race et de leur camp ». Et Althusser explique que cela se passait en 1908, Gorki avait invité Lénine justement à Capri pour prendre part à des discussions philosophiques avec un petit groupe d’intellectuels blocheviques, dont Gorki partageait les thèses, les Otzovistes. Politiquement, ils étaient gauchistes, ils avaient des thèses radicales du type passage immédiat à l’action violente, pas de luttes dans la légalité. Mais sur le plan théorique ils étaient de droite et s’étaient entichés d’une mode philosophique « l’empirocritiscisme », prônée par un savant Mach dont Althusser dit en se moquant qu’il vivait une crise de sa propre science, une crise de croissance euphorique, et qu’il en de même aujourd’hui (il écrit en 1968) de « l’information »

Lénine voulait bien venir voir Gorki et ses amis, mais il refusait toute discussion philosophique. « C’était une attitude tactique : l’essentiel étant l’unité politique entre bolchviks émigrés, il ne fallait pas les diviser par une discussion philosophique. Mais dans cette tactique, nous pouvons discerner beaucoup plus qu’une tactique, ce que j’appellerais une pratique de la philosophie, et la conscience de ce que pratiquer la philosophie veut dire ; bref la conscience de ce fait brutal, premier que la philosophie divise. Si la science unit, et si elle unit sans diviser, la philosophie, et elle ne peut unir qu’en divisant. On comprend alors le rire de Lénine : il n’y a pas de communication philosophique, il n’y a pas de discussion philosophique ».

Pour comprendre la démonstration qui suit, il faut encore admettre une définition de la théorie : quelque chose qui anticipe d’une certaine manière sur une science. Donc ce que tente Althusser c’est d’anticiper sur ce que sera peut-être un jour une théorie non philosophique de la philosophie.
Il note qu’en dehors de Henri Lefebvre aucun philosophe français ne s’est intéressé à Lénine. Outre les raisons de classe évidente de ce désintérêt, la « philosophie française dont nous avons hérité a vécu dans la conviction qu’elle ne peut rien avoir à apprendre de philosophique, ni d’une politique, ni de la politique. » Ainsi la philosophie politique, de machiavel, de Spinoza, de Hobbes, de Grotius, de Locke et même de Rousseau était abandonnée « aux littéraires et aux juristes comme des restes.
En fait, Althusser revient au refus de Lénine en montrant qu’il dit : non seulement je ne fais pas leur philosophie, mais je ne « fais » pas de la philosophie comme eux. Leur façon de « faire » de la philosophie c’est de dépenser des trésors d’intelligence et de subtilité pour ne rien faire d’autre que de ruminer dans la philosophie. Moi je traite la philosophie autrement je la pratique comme le voulait marx, conformément à ce qu’elle est.
Donc la question est celle d’une pratique de la philosophie qui porterait en soi la promesse d’une connaissance objective du mode d’être de la philosophie capable de changer sa pratique traditionnelle.
La philosophie académique ne peut tolérer Lénine comme Marx pour deux raisons qui en sont une seule et même : d’une part elle ne peut supporter l’idée qu’elle ait à apprendre quelque chose de la politique et d’un politique. Et d’autre part, elle ne peut supporter l’idée que la philosophie puisse être l’objet d’une théorie, c’est-à-dire d’une connaissance objective. Et que ce soit un politique qui vienne lui parler de cela lui est insupportable, ajoute Althusser parce qu’il y a là une sorte de point de capiton, le refoulé, l’indicible de la philosophie, ce dont elle est justement la rumination –très précisément au point où, pour se connaître dans sa théorie, la philosophie doit reconnaître qu’elle n’est que politique investie d’une certaine manière, politique continuée d’une certaine manière, politique ruminée d’une certaine manière. La philosophie, comme le démocratie apparait dans des sociétés de classe, où les classes dominantes dénient qu’elles dominent, d’une dénégation philosophique de la domination de la philosophie par la politique. Et la philosophie se raconte à elle-même qu’elle est démocratique qu’elle est au-dessus de la politique. pas de n’importe quelle politique, il y eut même des philosophes qui firent métier d’une certaine politique, la lutte contre le totalitarsme, non le politique en tant qu’il exprime des rapports de classe.

Et ceci me ramène à mon projet : qu’est ce qui change la pratique philosophique dans la reconnaissance d’une résistance comme celle que nous contemplons actuellement en Amérique latine et qui n’aurait jamais eu lieu sans les Cubains, même si aujourd’hui on peut considérer qu’ils sont pris dans la vague. Mais ne représentent-ils pas aussi ce noyau dur d’une exigence de la connaissance qui n’a cessé de fructifier y compris à la périphérie, ce à quoi on résumera peut-être un jour l’apport du communisme. Ce qu’Althusser dit de lénine peut être dit de Fidel Castro. Dans notre livre nous tentons de montrer que Fidel ne se prétend jamais philosophe, ne serait-ce que parce qu’il cherche l’unité,(3) mais s’il ne fait pas leur philosophie, il a une pratique philosophique. C’est certes celle d’un dirigeant, ce celui qui a le pouvoir, mais la pédagogie initerrompue avec le peuple cubain a aussi pour vocation de construire l’utopie de la souveraineté d’un peuple, une pratique de la philosophie autant que de la démocratie.

n’est-ce pas comme cela qu’il faut entendre ce qu’il dit et que nous rapportons en matière de conclusion de notre livre :

 « Le socialisme est tout à fait nouveau, à peine sorti de l’œuf. Les bases et l’essence du capitalisme remontent à des milliers d’années. Par exemple, la propriété privée.  Sauf que, durant des milliers d’années, ce n’était pas seulement les choses, mais aussi les personnes qui étaient un objet de propriété. Depuis la fameuse Grèce. Dans ce sens, Athènes ne s’avère trop symbolique que comme expérience historique ou du fait d’une juste admiration de l’art qu’elle a été capable de développer, parce que c’était une société esclavagiste. Quatre pelés et un tondu se réunissaient sur une place et affirmaient : “Voilà la démocratie”. Le reste des citoyens n’avait pas de droits et l’immense majorité était des esclaves… Même les philosophes, qui étaient des sages et se croyaient justes, avaient un tas d’esclaves. Nous ne pouvons donc pas prendre pour exemple ce genre de démocratie.« Le capitalisme vient de l’époque d’Homère, voire d’avant Homère, ses bases remontent à des milliers d’années. Le socialisme remonte à peine à des dizaines d’années, il est encore dans les langes. Le socialisme, pourrait-on dire, en est à cette étape qu’on appelle périnatale dans les maternités, les six ou sept premiers jours de vie de l’enfant, qui sont les plus dangereux, et il faut donner des soins spéciaux…

Il est donc logique que le socialisme, la plus juste de toutes les idées, traverse des périodes difficiles. » (Fidel Castro, 26 juillet 1991.)

Comme le dit Louis Althusser en conclusion de son petit opuscule : »Cette nouvelle pratique de la philosophie peut transformer la philosophie. Et de surcroit aider à sa mesure à la transformation du monde. Aider seulement, car ce ne sont pas les théoriciens, savants ou philosophes, ce ne sont pas non plus les « hommes » qui font l’histoire- mais les « masses », c’est-à-dire les classes alliées dans une même lutte de classe. (février 1968)

Morceaux choisis par danielle Bleitrach
(1) Suis-je réellement trop optimiste ? Mais non seulement on voit ressurgir des philosophes « engagés » mais il y a des traductions par exemple un autre livre de Mikes Davis (la voiture piègée (Zones)), et pour la première fois en France la traduction du marxiste étasunien Frederic Jameson. Archéologie du futur. Le désir nommé utopie (Max Milo). Ce dont je suis convaincue c’est que la porte est à peine entre=ouverte et qu’il faut pousser…
(2) FM/ petite collection de la philosophie

(3) dans l’interview que lui a consacré ignacio ramonet, Fidel le dit clairement, la théorie peut diviser. Et en même temps il note que Trotski était plus « intellectuel » que Staline. Qu’est-ce que cela veut dire si ce n’est que Staline refletait plus un culture populaire russe, cléricale et barbare comme le dit Pasolini, et que le socialisme a besoin de transformer la culture antérieure des masses.

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