LE DOSSIER IRANIEN (2) : L’OCS

Les Etats-Unis, l’Iran et le monde multipolaire (II)

L’Iran n’est pas l’Irak 

Un des aspects principaux de la situation est que l’Iran n’est pas l’Irak et que les observateurs politiques ne peuvent manquer de prévoir non seulement une riposte d’une tout autre ampleur mais y compris une société que l’on aura plus de mal à déchirer sur des bases confessionnelles.

Une société certes en pleine évolution et qui ne se reconnaît pas nécessairement dans « les gardiens de la Révolution » mais qui est unie contre les ingérences étrangères et la manière dont celle-ci en 1953, et après ont martyrisé cette grande civilisation.

Pour une meilleure connaissance de l’Iran je vous renvoie une fois encore au dossier « Manière de voir » de juin-juillet 2007, sur l’Iran (tempête sur l’iran). L’Iran que l’on caricature constamment en Occident non seulement est une immense civilisation, mais a aujourd’hui  noué des alliances multiples.  Si aucune de ces alliances, y compris celle nouée avec le Venezuela ne prévoit que les alliés pourront entrer en guerre à ses côtés, les rétorsions économiques d’une telle intervention sont incalculables. D’abord parce que c’est tout l’approvisionnement énergétique de l’Europe qui est menacé par un tel conflit, ensuite parce que des pays comme le Venezuela, mais aussi la Chine sur des bases différentes n’acceptent pas une telle invasion.   La Chine, l’Inde et la Russie Pour que le dossier soit complet, il faudrait mesurer les investissements de pays comme la Chine en Iran, mais même sur le strict plan des relations diplomatiques, il faut considérer qu’il y a des évolutions importantes.

Nous avons voulu  donner deux exemples de cette évolution qui permettent de mieux comprendre l’actualité, non seulement la crise entre les Etats-Unis, l’Europe et l’AEIA dont nous avons fait état dans notre première partie, mais l’ouverture au même moment de négociations sur l’Irak entre l’iran et les Etats-Unis.

Le premier concerne les relations trilatérales entre la Chine, l’Inde et la Russie. Car il y a un donné que l’on aurait tort de négliger dans notre eurocentrisme, c’est l’évolution vers un monde multipolaire et le renforcement des alliances entre pays décidés à résister aux Etats-Unis et à leurs vassaux européens. Nous avons vu ici même la manière dont Rajiv Sikri, un membre des affaires étrangères de l’Inde,  dans un article intitulé « est-ce que les dirigeants de l’Inde, de la Chine et de la Russie sont en train de préparer un développement radical » (1) montre l’évolution de cette coopération face à la menace des Etats-Unis.

Donc nous avons dans cette crise ouverte en Iran, trois très grands pays, dont deux sont membres du Conseil de sécurité qui ne souhaitent pas provoquer les Etats-Unis, mais sont bien décidés à ne pas se laisser faire.De surcroît la Russie a œuvré pour faire se rapprocher ses deux principaux partenaires traditionnellement hostiles que sont l’Inde et la Chine. Jusqu’où va cette collaboration ?

L’organisation de Coopération de Shanghai :

Pour bien comprendre l’évolution de la situation en Asie et les relations avec l’iran, voici un extrait de notre livre « Cuba, Fidel et le Che ou l’aventure du socialisme »  sur l’organisation de coopération de ShanghaÏ : Le cinquième Sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) (2), qui s’est tenu le 15 juin 2006, a témoigné du fait que la Russie et la Chine, confrontées à l’attitude de plus en plus agressive des États-Unis, cherchent à la renforcer pour en faire un contrepoids à Washington, non sans succès d’ailleurs.   Les responsables chinois ont considéré ce Sommet comme étant le plus important événement diplomatique de l’année. Ces dirigeants et les Russes ont accueilli avec ostentation le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, alors que l’administration Bush insistait pour que des mesures sévères soient prises contre Téhéran quant à ses prétendus plans de production d’armes nucléaires. La Russie et la Chine ont refusé à plusieurs reprises de soutenir les exigences nord-américaines de sanctions économiques contre l’Iran et se sont opposées à tout usage de la force visant à y effectuer un « changement de régime » Les deux pays ont des intérêts économiques considérables en Iran : la Russie, des contrats valant des milliards de dollars pour la construction de centrales nucléaires ; la Chine, des contrats à long terme d’une valeur de cent milliards de dollars pour la livraison de gaz naturel et de pétrole. L’Iran a posé sa candidature de membre à part entière de l’OCS et a appelé à la tenue d’une conférence régionale de l’énergie à Téhéran. « Le groupe de l’OCS comporte des nations productrices aussi bien que des nations consommatrices d’énergie. L’énergie joue un rôle de plus en plus important dans le développement national et le progrès », a  déclaré le président iranien Mahmoud Ahmadinejad (3) L’Iran, l’Inde, le Pakistan et la Mongolie assistaient à la conférence en tant qu’observateurs. A ce sommet, le président russe Poutine a proposé la formation d’un « club énergétique de l’OCS » allant directement contre les plans nord-américains de domination du Moyen-Orient et de l’Asie centrale.  

Selon l’agence de presse russe RIA Novosti, Ahmadinejad a rencontré Vladimir Poutine, lui suggérant que les deux pays auraient plus de poids s’ils collaboraient au niveau des ventes de gaz naturel. « Nous pouvons coopérer étroitement pour ce qui est de fixer les prix du gaz naturel… dans l’intérêt de la stabilité dans le monde », a-t-il dit selon cette agence (4). Mais quand il a lancé  un appel à un soutien politique et militaire réciproque, il s’est heurté à une réponse dilatoire. Les responsables chinois et russes ont explicitement exclu que Téhéran devienne membre de l’OSC, ainsi que tout élargissement de l’OCS dans un avenir proche. A la veille du sommet, le secrétaire général de l’OCS, Zhang Deguang, a dit que celle-ci ne deviendrait pas une alliance militaire. Il a déclaré à RIA Novosti qu’elle « n’était pas un équivalent oriental de l’OTAN. Elle ne serait jamais un groupement militaire parce que sa charte de fondation ne prévoyait pas de tel statut. » Vladimir Poutine a dit aussi à des journalistes que l’on ne pouvait pas comparer l’OCS et l’ancien pacte de Varsovie, dirigé par l’Union soviétique, pendant la guerre froide. La Russie et la Chine sont néanmoins favorables à une coopération militaire, politique et économique renforcée (5) Elles ont tenu leurs premières manoeuvres militaires communes baptisées « Mission de Paix 2005 ». (6)

Toutefois les armes sont essentiellement économiques dans la guerre néo-libérale devenue « hors limite ». Une partie des plans de l’administration Bush pour contenir la Chine consiste à essayer de forger une relation stratégique et économique étroite avec l’Inde, ce qui n’a pas abouti pour le moment. La perspective d’obtenir des livraisons énergétiques garanties en provenance de l’OCS est attrayante pour New-Delhi, qui a assisté en tant qu’observateur à plusieurs sommets consécutifs de l’OCS. Le dirigeant de la délégation indienne était le ministre du Pétrole et du Gaz naturel, Shri Murli Deora. L’Inde a décidé de se joindre à la Chine dans les appels d’offre visant des contrats pétroliers au Kazakhstan d’une valeur de deux milliards de dollars, ce qui fait partie de sa stratégie pour diversifier la provenance de son approvisionnement énergétique et ne pas dépendre exclusivement d’un Moyen-Orient de plus en plus instable.

L’Inde et le Pakistan (7) prévoient la construction d’un oléoduc en provenance d’Iran qui coûtera des milliards de dollars. Tandis que la Russie propose du gaz naturel et du pétrole, la Chine se sert de son poids économique croissant pour renforcer l’OCS. Au sommet, elle a offert 900 millions de dollars de prêts à faible intérêt aux autres membres de l’OCS. De plus, elle a promis de construire une autoroute et de financer deux lignes à haute tension au Tadjikistan et de fournir au Kazakhstan des emprunts pour construire une centrale électrique. Elle offre aussi d’acheter de l’électricité, du pétrole et du gaz naturel aux autres membres de l’OCS.  L’OCS a éveillé l’inquiétude de Washington. Un commentaire du 15 juin 2006 du Wall Street Journal note sa « tendance anti-américaine agressive et son poids politique croissant ». L’article en revanche ne voit pas en l’OCS une menace militaire immédiate : une version orientale de l’OTAN, tout en étant une possibilité, prendrait du temps. « C’est le poids politique de plus en plus important de l’OCS qui nous préoccupe pour le moment. Le groupement a de fortes ambitions évidentes. Le président russe Vladimir Poutine l’a appelé une « organisation régionale influente » dans un article cette semaine. Les Nations Unies ont inauguré un secrétariat de l’OCS en 2004 et les représentants de l’OCS ont tendu la main à l’OSCE [Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe] et à l’Association des nations du Sud-Est asiatique [ASEAN]», dit le journal qui se demande pourquoi des pays « démocratiques » rejoindraient ce club « autoritaire ».  

« Derrière les intérêts énergétiques, qui sont, nous le concédons, importants, on comprend mal pourquoi New-Delhi ou Kaboul s’empresseraient d’avoir des rapports politiques plus étroits avec l’OCS, un groupement que le dictateur biélorusse, Alexander Loukachenko, par exemple est pressé de rejoindre. » Dans un avertissement à New-Delhi donné en guise de conclusion, l’article prévient  : « Une chose de plus à examiner pour le Congrès américain alors qu’il considère l’accord nucléaire récemment signé entre l’Inde et les États-Unis. » Là encore, la référence à la démocratie  couvre assez mal  le fait que l’OCS sape les plans élaborés depuis longtemps par Washington pour résoudre la question de l’énergie, qui est « [comme ils le concèdent] importante » en instaurant son hégémonie en Asie centrale et au Moyen-Orient. Le ton menaçant de ce commentaire montre que la classe dirigeante nord-américaine ne regardera pas la croissance du bloc sino-russe sur le continent eurasien sans réagir. Le tout est de savoir s’ils en ont les moyens…  Cette imbrication des résistances multipolaire ne constitue pas l’équivalent de ce que fut en son temps l’URSS. La Chine ne veut en aucune façon reprendre ce rôle hégémonique. Nous sommes dans le cadre à la fois d’un monde multipolaire et de nouveaux rapports Sud-Sud, à partir de la maîtrise des ressources énergétiques des pays du Sud et de leur énorme demande en consommation. Ce que Fidel Castro, dans le rapport de 1983 dont nous avons déjà fait état, définissait comme la possibilité pour les pays du Sud de rompre la dépendance aux investissements et aux circuits commerciaux de la domination occidentale. « La nationalisation des ressources énergétiques en Amérique latine a aussi des effets sur la Chine. L’Amérique latine est l’une des régions déterminées pour les compagnies chinoises de pétrole dans l’application de la stratégie d’entrer dans le marché international. La coopération d’énergie internationale de la Chine a débuté avec l’Amérique latine et leur coopération a enregistré les premiers succès. La Chine a mis au point des projets de coopération avec le Venezuela, le Pérou, l’Equateur. Des négociations similaires sont en cours avec la Bolivie. L’Amérique latine deviendra une région importante d’investissement et de coopération pour les compagnies chinoises d’énergie. Pour la coopération bilatérale, tant la réussite que l’échec revêtent une importante signification pour les deux parties. La Chine s’efforcera de pousser la coopération pour réaliser des résultats « gagnant-gagnant » » Dans notre livre nous tentons d’observer non seulement ce qui se passe en Russie et en Asie, en relation avec l’évolution de l’Amérique latine, mais nous mettons ces évolutions en regard de celle des non-alignés, ces 118 pays qui se sont réunis en septembre 2006 à la havane, et sur le continent africain, le Moyen-orient.   Si l’on regarde le monde non plus du point de vue de l’occident, mais comme nous tentons de le faire à partir d’un Tiers-monde qui revendique le doit à sa souveraineté, la perspective est tout à fait différente. 
(1) Cf traduction de cet article sur notre blog

(2) Cette organisation,  fondée en 2001 afin de combattre le « terrorisme » avant les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, regroupe le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, la Russie et la Chine. Elle a exigé des États-Unis qu’ils ferment à terme leurs bases militaires en Ouzbékistan et au Kirghizstan, arguant qu’elles n’étaient plus nécessaires à leurs opérations en Afghanistan.

(3) Il a fait  remarquer que les membres de l’OCS et les observateurs possédaient ensemble un cinquième des réserves énergétiques de la planète et la moitié de son gaz naturel. La Chine, qui est actuellement le second importateur de pétrole au monde, a une demande d’énergie énorme et croissante. A l’inverse de l’ex-URSS, elle ne se situe pas pour le moment dans une optique d’hégémonie politique, ni surtout militaire, concurrente des Etats-Unis, mais dans une optique de sortie du sous-développement et de sécurité. Certains théoriciens, comme Immanuel Wallenstein, prévoient que la Chine sera la puissance dominante du XXIe siècle. En cela, ces théoriciens ne poursuivent-ils pas une vision historique qui n’est pas celle de leaders comme Fidel Castro ou Hugo Chávez, et qui ne correspond pas aux objectifs chinois actuels.

(4) La Russie s’était déjà servie des prix du gaz naturel pour faire pression sur son voisin ukrainien, et l’Iran, en réponse aux menaces militaires nord-américaines, a averti qu’il réduirait éventuellement ses ventes de gaz naturel et de pétrole. Comme le faisaient remarquer les Cubains : une attaque USA contre l’Iran aboutirait à faire monter le prix du baril à 300 dollars. Ils ajoutaient : « Etes-vous prêt au retour à la vie des cavernes ? »

(5) Un texte écrit par Vladimir Poutine et intitulé : « L’OCS, comme nouveau modèle de coopération internationale réussie », a été publié à l’occasion du Sommet. Il fait appel à « l’esprit de Shanghai », afin d’« éviter les dédoublements et les actions parallèles inutiles, agissant pour nos intérêts communs, sans clubs exclusifs, et sans lignes de démarcation ». Le président chinois a proposé quant à lui des négociations conduisant à un pacte de non-agression entre les États membres de l’OCS, les empêchant de s’engager dans des activités qui sapent la sécurité, la souveraineté et l’intégrité territoriale des autres. Un tel pacte pourrait servir à bloquer les activités de Washington visant à fomenter des « révolutions oranges » et à installer des régimes pro-américains en Asie centrale.

(6) Ces manœuvres conjointes avaient pour but d’endiguer Taiwan et le Japon, alliés aux Etats-Unis. Il est impossible de présenter l’ensemble de la situation en Asie, mais elle ne ressemble pas à celle peinte par nos médias qui veulent faire de la Corée du Nord le danger nucléaire de la zone. En revanche, toute la zone, la Chine mais aussi la Corée du Sud, s’inquiète de l’expansionnisme japonais. La Corée du Sud a condamné le 7 juillet 2006, la position du Japon qui n’exclut pas la possibilité de frappes préventives en cas d’une menace nucléaire directe de Pyongyang. « Le fait que des membres du gouvernement japonais aient évoqué la possibilité d’une frappe préventive et l’usage de la force militaire contre la péninsule coréenne traduit une évolution inquiétante », a déclaré Jung Tae-Ho, le porte-parole du président sud-coréen Roh Moo-Hyun. « Nous devons maintenir notre vigilance, car cela a mis en lumière la nature expansionniste du Japon », a-t-il indiqué dans un communiqué publié à l’issue d’une réunion des services de la présidence sud-coréenne.

(7) Le Pakistan est aussi reconnu par les États-Unis comme un allié important hors de l’OTAN. Le président pakistanais Pervez Musharraf, qui assistait au sommet de Shanghai lança toutefois un appel pour que son pays devienne membre à part entière de l’OCS. « Le Pakistan est un lien naturel entre les États de l’OCS pour unir le continent Eurasien au Golfe Persique et à l’Asie du Sud ». Pékin a financé la construction d’un port dans le Sud-Ouest du Pakistan, près du Golfe persique et prévoit la construction d’une route reliant ce port à l’Ouest de la Chine. Même le président afghan, Hamid Karzai, qui dépend entièrement du soutien financier et militaire de Washington, était présent au sommet et à la recherche des liens plus étroits avec le groupe de Shanghai. Avant de partir pour la Chine, il a déclaré que l’Afghanistan « appart[enait] à la région où l’OCS est établie. L’Afghanistan n’a pas d’autre moyen et ne peut pas être hors de la région ». Après le sommet, il est allé à Pékin signer un accord d’« amitié » et de coopération dans la « lutte contre le terrorisme » avec la Chine. On voit à quel point les Etats-Unis, l’Europe et le Japon ont réussi à s’isoler. 

Publicités

Laisser un commentaire

Aucun commentaire pour l’instant.

Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s