Letras cubanas : La Sorpresa, de Virgilio Piñera (3/6)

Le Commandant Fidel signant la première loi de Réforme agraire, dont parle la pièce La Sorpresa, de Virgilio Piñera.

source : Virgilio Piñera, Teatro Completo, textes rassemblés et introduits par Rine Leal, Editorial Letras Cubanas, La Havane, 2006.

Traduit de l’espagnol et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Ci-dessous se trouve la troisième partie de la traduction de la pièce La Surprise, du grand dramaturge Virgilio Piñera, dont les cubains ont célébré le centenaire il y a peu. La première et la deuxième partie sont disponibles ici et . Sur l’auteur, on lira également « Wikipedia raconte n’improte quoi. ».

Severo. Voici, Madame Marta, attendez de voir si j’peux réunir quelques kopeks d’ici à Noël.

Marta. Je préfère la terre. Vous me devez plus que la valeur des vingt-sept hectares. Ne me payez rien, mais allez vous en. Vous pouvez emporter les vaches, les chevaux, et même le chat…

Severo. Ne soyez pas si dure, Madame Marta. Vous savez très bien que nous n’avons pas d’endroit…C’t ici même que j’suis né, j’ai soixante-dix ans, tout’ ma vie s’est passée au travail j’n’ai pas eu d’chance. (Pause.) Le p’tit père m’a donné ce petit bout d’terre, je le veux pour le laisser à Servandito, mais si maintenant vous me le prenez…

Marta. Quoi ? Pour Srvandito ? Non ! C’est pire que pire ! Celui qui a une ribambelle d’enfants. Cela ne me prendra pas cent sept ans de les chasser de Providence. (Pause.) Chacun fait comme il peut. [Cada cual que se las arregle como pueda)

Severo. (Timidement) Mes papiers sont en règle…

Marta. Quels papiers ?

Severo. Je les ai réclamés pour mes enfants.

Marta. (Elle avance.) Quels papiers ?

Severo. (Regarndant Pancha, qui baisse la tête) Ma vieille, ou’ç’qu’on va aller ?

Marta. Quels papiers, vieillards ?

Severo. (Faisant un effort) Le titre de propriété.

Marta. (Faisant tinter ses bracelets.) Incroyable ! Il faut le voir pour le croire ! Le vieux Severo est donc propriétaire. (Pause.) Et propriétaire de quoi ? (Pause.) Écoute-moi bien : toute ce qui est sur cette propriété, les vingt-sept hectares, les vaches, les outils, et même vous, m’appartient.

Severo. (Furieux. Il s’approche de Marta,) Madame Marta, ne m’obligez pas à dire des horreurs. Nous ne sommes esclaves de personne. Tout ça, c’était l’époque de l’Espagne. (1)

Marta. (Faisant toujours tinter ses bracelets.) Et nous sommes maintenant à l’époque de Batista. J’ai dix millions de pesos. Je peux m’offrir le luxe de vous écraser. Comme les cafards. (Elle frappe le sol, comme si elle écrasait un insecte.)

Severo. (Il crie.) Vous devrez me tuer d’abord. (Il se lance contre Marta, comme pour l’étrangler, mais Pancha s’interpose.)

Pancha. (A Severo.) Severo, tu es devenu fou ? (A Marta, qui a reculé jusqu’au fauteuil.) Cet accès de rage vous bouleverse, Madame Marta. (Elle pousse Severo jusqu’à la porte.) Laisse-moi seule avec elle, mon vieux. Va voir l’poulailler. (Severo sort.)

Marta. (Elle se lève du fauteuil.) Je vais de ce pas raconter cela à la Garde Rurale. (Elle marche jusqu’à la porte.)

Pancha. (Tombant à genoux.) Par la Caridad del Cobre (2), Madmae Marta ! Ne racontez rien. Pardonnez à mon vieux compagnon, il est sous le choc, s’il quitte cet endroit, il mourra…

Marta. (Elle lui tourne le dos.) Qu’il meure!(Pause. En pleurant.) J’ai été bonne avec vous, vous m’avez demandé de l’argent, je vous l’ai donné. Et maintenant, vous me faites des menaces.

Pancha. (Se levant.) Nous pouvons payer petit à petit. Et je serai la bonne de votre fille.

Marta. (Elle se retourne vers Pancha.) Qu’est-ce que tu t’imagines, Pancha ! Ma fille, vivre ici ? Et toi, sa bonne ? Ne me fais pas mourir de rire. Tu sais combien de bonnes a Gladys ? Dix ! Tu entends ? Dix ! (Pause.) En plus, elle n’aime pas les vieux…

Pancha. J’ai bercé Gladys de nombreuses nuits. Elle m’aime.

Marta. Et puis quoi encore ? Je vous ai payée pour ça, Pancha. Je paye toujours et on doit m’être reconnaissant. (‘Elle va jusqu’à la petite fenêtre.) Gladys aime se promener seule à cheval. La pauvre, quel bonheur elle aura !

Pancha. Elle n’aime pas Magdalena (3), qui est juste en face ?

Marta. (Se retournant.) Elle la hait. Elle dit qu’il y a des mille-pattes.

Pancha. Madame Marta, nous puerions ne garder que la maison.

Marta. Je regrette, Pancha, mais j’ai promis à Gladys que je lui remettrai Providencia le premier janvier mille neuf cent cinquante neuf (4). Nous sommes en septembre. Vous avez plus de temps qu’il n’en faut.

Pancha. (Pleurant.) Madame Udosia n’aurait pas autorisé cela.

Marta. Vois-tu Pancha, ça fait un moment que ma mère est morte. Ne crois pas que tu vas m’attendrir le cœur en la mêlant à cela. Quand je décide quelque chose, je ne recule jamais. (Pause. Elle se lève.) Je crois que nous avons assez parlé. (Pause.) Pour la vaches et les cochons, je peux vous donner jusqu’à mille cinq-cent pesos. Ils sont à moi, mais je vous les achète. Avec cet argent, allez vous en à Cascorro, et si Cascorro ne vous convient pas, alors vivez à Santiago.

Pancha. Mais, Madame Marta, cela fait soixante-dix ans que ans que nous vivons ici, ce petite morceau de la propriété est le nôtre.

Marta. Nous en revenons donc à la question légale ? Vous possédez donc un titre légitime de propriété ? (Pause.) Et ce que vous me devez ? Cela ne compte pas ? Vous ne savez pas que mon avocat peut vous poursuivre pour défaut de paiement ? Et vous savez ce qui se passe quand on ne paie pas ? L’expulsion (Pause.) Vois, Pancha, ce serait mieux de procéder à l’amiable. N’allons pas au tribunal, parce que tu vas perdre et carangues et sardines (5). Un procès contre Marta Venegas de Elizondo te coûtera beaucoup d’argent ; si vous faites appel à la loi, vous repartirez sans rien.

Severo. (Entrant avec un panier d’oeufs.) Pour Gladys, Madame Marta. Ils sont tous frais. (Il va les lui remettre mais Marta lui tourne le dos et regarde vers la petite fenêtre. Il les laisse sur la table.) Les choses n’ont pas à être reliées les unes aux autres. Vous savez que nous aimons beaucoup Gladys.

Marta. (Se retournant vers Severo.) Ne viens pas maintenant à moi avec de petites attentions. Je connais la musique…Vous autres, il faut se méfier de vous. Vous n’êtes reconnaissants de rien. (Pause.) Mais je parle trop. Je l’ai déjà dit et je viens de parler très clairement avec Pancha : d’ici à la fin de l’année vous devez quitter Providence.

Severo. Nous irons au tribunal, Madame Marta.

Marta. (Agitant ses bracelets.) Incroyable !

Pancha. (A Severo.) Severo, ne te laisse-pas aller !

Severo. (A Pancha.) Laisse-moi, femme. J’en ai assez. Ici je suis né et ici je resterai. Même si je dois mourir.

Marta. Tu n’auras même pas cette consolation, tu entends ? Si tu meurs avant le premier janvier, je ferai qu’on t’enterre bien loin d’ici.

Severo. Je dis, naine, qu’il faudra me tuer pour me faire sortir de Providence.

Marta. Nous verrons. Tu veux la guerre, non ? Eh bien tu l’auras. Et pas à moitié. (Elle essaie de regarder l’horloge.) On n’y voit rien et, par dessus le marché, vous n’avez même pas l’électricité. (Elle va jusqu’à la fenêtre.) Je vais raser cette cabane. J’élèverai un château pour Gladys à cet endroit même.

Pancha. (Elle marche jusqu’à la console où se trouve la lampe.) Attendez-, Madame Marta, je vais allumer la lampe.

Marta. (Marchant jusqu’à la porte.) Ce n’est pas nécessaire. Je m’en vais. (Pause. Déjà à la porte.) Faites ce qui vous plaît…Mais n’oubliez pas que les oiseaux n’abattent pas les fusils de chasse…J’ai dix millions et je suis très amie avec le général. (Elle sort.)

Deux secondes passent, on entend le moteur de l’auto. Ensuite, sortent Severo et Pancha. LA scène reste dans le noir total.

(1) Severo et Pancha sont probablement noirs. C’est en effet durant la guerre pour l’indépendance de Cuba que l’esclavage y est aboli.

(2) Relique la plus importante du catholicisme cubain. C’est la Vierge des mambises, les combattants indépendantistes qui ont libéré Cuba du joug Espagnol.

(3) Une autre des propriétés de Marta.

(4) Marta ignore bien sûr que cette date sera celle de la victoire de la Révolution cubaine.

(5) « perdre güira, calabaza, y miel ».Expression typiquement cubaine qui signifie « perdre absolument tout ». Plutôt que détourner de son sens la formule proverbiale française sur « le beurre et l’argent du beurre », j’ai préféré rendre un régionalisme par un régionalisme, « perdre carangues et sardines », courant aux Antilles françaises.

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2 Commentaires

  1. la suite..

    • Mon Papa lit ce que je publie! Je suis très fier. Concernant cette pièce, le travail est forcément lent, parce que les textes littéraires sont difficiles à traduire. Je ferai de mon mieux pour publier la suite courant janvier. bises.


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