L’importance de la théorie, par Martin Hart-Landsberg

source: Reports from the economic front (Etats-Unis), 28 février 2012

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société.

La reprise économique est officiellement en marche [aux Etats-Unis, ndt] depuis Juin 2009, mais ce sont les personnes riches et les entreprises qui font la fête.  Par exemple, les salaires réels ont baissé de près de 2% en2011. En même temps, les profits des entreprises enregistraient des records au troisième trimestre de 2011. Businessweek explique comme suit comment les entreprises continuent de jouir de leurs profits pendant que les salaires déclinent :

"Les compagnies améliorent leurs marges et génèrent des profits tandis que la croissance du salaire pour le travailleur américain traîne derrière les prix des biens et des services. D’année en année, la hausse du soi-disant indice des prix des consommations de base [core consumer price index], qui ne comprend pas les aliments aux prix volatiles et le carburant, s’élève au-dessus de celle des rémunérations horaires perçues durant les quatre derniers mois. En janvier, la salaire horaire moyen a grimpé de 1,5% au-dessus de son niveau d’un an plus tôt, tandis que l’inflation sur les produits de base atteignait 2,3%."

« Une large part de la surperformance des profits a été due au fait que les marges augmentent » a déclaré Michael Feroli, économiste en chef à JPMorgan Chase & Co à New York. « Les entreprises ont été capables de maintenir les prix au même niveau alors que les salaires baissaient ». Tout en profitant aux entreprises, le déclin des salaires relativement aux prix ne laisse rien présager de bon concernant la soutenabilité de la croissance économique, puisque les consommateurs pourraient finalement être forcés à limiter leurs dépenses, a déclaré Feroli. Les entreprises ont également été lentes à redéployer leurs profits sous forme de nouvelles embauches

« Jusqu’ici ce qui s’est passé, c’est que le gouvernement a été capable d’intervenir pour soutenir l’achat immobilier par diverses baisses de charges et diverses augmentations des prestations sociales » a dit Feroli « Cela a genre permis à tout le truc de fonctionner, mais on peut craindre que les dépenses ne commencent à décliner avec le coup porté aux salaires»

En d’autres termes, en ce qui concerne le monde des affaires, les choses vont très bien. Les conditions économiques lui permettent de supprimer de la masse salariale tandis que les diminutions d’impôts et la dépense sociale assurent une demande suffisante. Ainsi marche la « reprise ».

Les travailleurs comprennent de plus en plus que le système ne marche pas pour eux ; leurs sacrifices sont transformés, pour les entreprises, en profits assez satisfaisants pour ceux d’en haut qu’ils n’aient aucun intérêt à chercher le changement. Ici et là, la résistance populaire s’est manifestée. Mais jusqu’ici, la pression populaire n’a pas été assez forte pour vraiment secouer les dirigeants économiques ou politiques et les faire sortir de leur contentement.

Que faudra-t-il pour que cela change ? Nous pouvons tirer une leçon importante de la publication par Wikileaks de plus de 5 millions de courriers électroniques dérobés par les Anonymous sur les serveurs de Stratfor, l’entreprise de renseignement et d’information. Comme l’expliqueun article publié sur le blog des Yes Men |1] :

Les courriers électroniques, qui révèlent toutes sortes de choses, des sinistres tactiques d’espionnage aux combines et délits d’initiés avec Goldman Sachs (voir plus bas), contiennent aussi plusieurs discussions sur les Yes Men et les militants de Bhopal. (Les militants de Bhopal demandent justice pour la catastrophe de la fuite de gaz à Bhopal en Inde en 1984, qui a provoqué des milliers de décès et de blessures et touché près d’un demi-million de personnes et causé es dégâts environnementaux durables).

Beaucoup des courriers électroniques liés à Bhopal, adressés par Stratfor aux directeurs des relations publiques de Dow et de Union Carbide, révèlent des inquiétudes concernant le fait que, d’ici au vingt-cinquième anniversaire du désastre, la question de Bhopal ne donne lieu à une critique systémique effective du pouvoir des multinationales, et formulent des hypothèses sur la question de savoir pourquoi cela n’est pas encore arrivé- ouvrant une fascinante fenêtre sur ce qu’au moins certains dirigeants d’entreprises craignent le plus de la part des militants. »

« [Les militants de Bhopal] ont faits de petits pas dans le sens d’une action plus générale mais n’ont jamais été bien loin dans ce sens -celui de l’idée que « Dow et les autres » aient été responsables des « autres Bhopal » » explique Joseph de Feo, mentionné par une source en ligne comme un « Informateur » de Stratfor.

« Peut-être que les Yes Men sont allés extrêmement loin. Ils ont avancé à leur façon un argument- celui que le problème ce sont les entreprises en tant qu’elles font partie d’un tout plus vaste [sic] », a écrit Kathleen Morson, Directrice chargée de l’analyse des politiques chez Stratfor.

« A moins d’un mois [du vingt-cinquième anniversaire] on s’attendrait à ce que les acteurs majeurs- en particulier Amnesty- se déconnectent de Bhopal pour en faire une question plus large. Je n’en vois aucun signe » écrit Bart Mongoven, le Vice-Président de Startfor, en novembre 2004. « S’ils ne se débrouillent pas pour utiliser le vingt-cinquième anniversaire élargir le débat, ils n’en auront probablement jamais la capacité ».

Mongovent spécule même sur la coordination de campagnes militantes qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. « La Campagne Chevron [en Equateur] est remarquablement semblable à [la campagne Dow] dans le caractère irréaliste de ses revendications. Est-ce un remake ou une façon de tirer les leçons de l’échec de Bhopal ? Suis-je aveugle à un élément crucial ou à une campagne d’envergure en gestation ? La campagne contre Dow a-t-elle été plus efficace que je ne le pense ? » C’est comme si Mongoven supposait que les deux campagnes étaient dirigées depuis le même quartier général militant. Tout comme Wall Street a laissé s’exprimer à certains moments sa peur du Mouvement Occupy Wall Street, ces fuites semblent montrer que le pouvoir des entreprises est par-dessus tout effrayé par tout ce qui révèle « le tableau d’ensemble » et des « questions plus larges », c’est-à-dire par tout ce qui met en lumière un comportement systémique criminel. « La critique systémique pourrait conduire à des changement de politiques qui pourraient défier le pouvoir des entreprises et les profits d’une façon vraiment significative », remarque Joseph Huff-Hannon, Directeur pour l’Analyse politique du Yes Lab.

Ainsi, ce qui effraie vraiment le pouvoir, ce n’est pas l’indignation populaire face à une injustice particulière, ni même les pénalités financières découlant de cette injustice, mais plutôt que, d’une façon ou d’une autre, les gens en viennent à voir un schéma de fonctionnement qui lie entre elles toutes ces injustices, révélant un système sous-jacent d’exploitation de classe. Plus clairement, ceux qui détiennent le pouvoir craignent qu’une population consciente en vienne à comprendre le besoin de défier et de transformer le capitalisme. Il n’y a pas de doute que c’est pour cela qu’ils craignent le mouvement Occupy Wall Street. Et c’est pourquoi nous avons besoin de faire en sorte que nos efforts d’organisation et de résistance soient menés de façon à contribuer à la promotion de cette compréhension.

[1] Les Yes Men sont deux militants et humoristes américains spécialisés dans le canular politique. Ils sont les fondateurs du Yes Lab.

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1 commentaire

  1. et oui, c’ est bien de lutte de classe qu’ il s’ agit,
    Mais en France côté Pcf et Cgt ce "vilain" concept " lutte de classe " a disparu, et est l’objet de risée des bureaucrates de ces organisations ………… ne parlons pas d’ autres organisations se disant à gauche.
    Je constate cependant ici ou là, sa résurgence, au coin d’ une phrase, devant l’ évidence des politiques menées en occident contre les salariés et la vantardise des extorqueurs grands actionnaires.


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