Cuba : les nombreux problèmes du travail politique et idéologique, par Yaima Puig Meneses et Marina Menendez Quintero

source : Trabajadores, lundi 30 janvier 2012, pages 3 et 4

traduit de l’espagnol, présenté et annoté par Marc Harpon pour Changement de Société

La presse cubaine traite énormément de la Conférence du Parti Communiste de Cuba, qui vient de s’achever. L’article ci-dessous résume les débats menés au sein de la Commission Deux, qui, le week-end dernier, a réuni 219 délégués et une trentaine d’invités. Il témoigne de l’existence de discussions à l’intérieur du Parti, que nie le mythe d’une société entièrement soumise à la « dictature des frères Castro ». Ainsi, un militant soulève la question de savoir si la réhabilitation du travail indépendant- et de l’embauche de salarié par les petites entreprises privées promues ces dernières années- ne risque pas de favoriser le retour de l’exploitation de l’homme par l’homme. L’intervenant, lui-même travailleur indépendant, ne remet probablement pas en cause les réformes en cours, que tous les cubains savent indispensables, mais demande s’il faut bien faire de nécessité vertu socialiste.  Que ce militant ait été élu comme délégué au Congrès, suggère que ses inquiétudes sont partagées par certains à l’intérieur du PCC, ce qui plaide encore une fois contre l’idée d’un parti monolithique. Par ailleurs, le fait que Trabajadores relaie ainsi la question et les réponses qu’elle a suscitées indique qu’il s’agit d’une préoccupation de certains secteurs du lectorat et, plus largement de la société cubaine, qu’il est urgent de rassurer On notera l’amabilité manifeste avec laquelle la question a été traitée par les membres de la Commission. La fin de l’article porte sur la presse et suggère que le débat initié à ce sujet à la fin de l’année dernière par Guillermo Rodriguez Rivera, philologue à l’Université de La Havane, est en train de porter ses fruits. Sur ce débat, Changement de Société avait publié trois textes, dont une traduction abrégée d’un article de Rodriguez Rivera et la réponse de Vladia Rubio, journaliste à la très prestigieuse revue Bohemia.

Le dialogue sur la persuasion et les rapports horizontaux entre le Parti et la population, l’intérêt qu’il y a à donner l’exemple, la lutte contre les discriminations, la responsabilité journalistique et le niveau de la production culturelle, qui contribuent à éliminer la bassesse, sont quelques unes des idées les plus vivement débattues durant les riches débats de la Commission Deux de la Première Conférence Nationale du Parti, sur son travail idéologique et politique.
Entre autres thèmes essentiels débattus, s’est distingué celui du renforcement de l’unité nationale autour du Parti et de la Révolution, unité au nom de laquelle il est indispensable de resserrer les liens permanents avec les masses et de renforcer le travail politique et idéologique de personne à personne, de manière créative, de même que d’accroître la participation consciente, active et transformatrice du peuple dans la mise en œuvre des Lineamientos de la Politica Economica y Social del Partido y de la Revolucion [le texte approuvé lors du Sixième Congrès du PCC, ndt]
C’est ce qu’affirme le Rapport Final, après l’évocation, entre autres questions importantes, du caractère éthique et productif du travail comme forme de contribution consciente à la société et de l’importance de la lutte contre le gaspillage comme source de revenus, de la lutte contre les préjugés et les conduites discriminatoires pour garantir l’unité de tous les patriotes, de la consolidation de la politique culturelle ainsi que des façons pour nos médias de remplir plus efficacement leur fonction.
L’horizontalité du dialogue et l’écoute et la persuasion qu’elle permet, d’après l’invitée Mariela Castro [1], a été, avec la question du meilleur moyen d’articuler la relation avec les jeunes, qui ne s’identifient pas toujours, d’après un délégué, avec les codes employés pour s’adresser à eux, un des aspects débattus au sujet du travail politique et idéologique.
Néanmoins, le travail politique et idéologique constitue un concept qui, d’après d’autres participants, implique une conjonction d’actions.  L’importance de l’exemple personnel dans ce travail pour qui s’en acquitte est un élément essentiel pour « entraîner » les masses, a signalé la déléguée Maria del Carmen Concepcion. Tout ce qui se fait pour la Révolution est valable dans la mesure où on donne l’exemple, a ajouté Miguel Diaz-Canel, membre de la présidence de la Commission et le délégué Abel Prieto [2] a fait de même sur l’importance du débat. De la même manière, les participants ont rappelé que le dialogue comprend non seulement les rencontre « en face à face » mais aussi l’échange avec les institutions.
Précisément, le chapitre II du Document de Base de la Conférence fait référence à l’objectif du Parti de développer le travail politique et idéologique de façon créative, différenciée, personnalisée et permanente, sur la base de la connaissance des spécificités de chaque lieu, avec l’utilisation de méthodes et moyens de communications plus diversifiés et efficaces.
La mise en oeuvre travail politique et idéologique, préoccupation du délégué Marino Murillo Jorge, qui a souligné l’importance d’une application adéquate au milieu des transformations en cours dans l’économie cubaine, a également fait l’objet d’une analyse. Murillo a rappelé ceux des principes contenus dans la résolution approuvée par le Sixième Congrès du Parti qui sont importants en la matière : que personne ne soit laissé en arrière et que les Lineamientos sont l’expression de la volonté du peuple de moderniser le modèle économique sans permettre le retour en arrière antisocialiste.
Approuvant l’objectif de favoriser la participation consciente du peuple à la mise en œuvre des Lineamientos de la Politica Economica y Social del Partido y de la Revolucion parce qu’en eux réside la soutenabilité et la préservation de notre système social, Murillo a expliqué qu’une question centrale était celle de savoir quoi faire.
Là se trouve l’essentiel, a précisé Esteban Lazo Hernandez, membre de la présidence, qui a déclaré qu’il s’agissait d’accroître le rôle du Parti en tenant compte de l’économie et du développement du pays.
Sur les travailleurs indépendants
Le Parti doit se donner pour tâche de s’occuper des travailleurs indépendants, a affirmé, à un autre moment du débat, la déléguée Mercedes Lopez Acea, qui a indiqué que, dans la capitale seulement, ils étaient 94 989. Ce chiffre permet de mesurer la contribution de leur travail à l’augmentation des biens et des services offerts à la population, ce qui permet à l’Etat de se concentrer sur les activités stratégiques. Cela prouve clairement que l’apport de ces travailleurs est nécessaire et important, a précisé Lopez Acea, qui a affirmé que le travail du Parti les concernant s’améliorerait à mesure que se développerait l’échange avec ce secteur, parce qu’il faut l’écouter et lui apporter l’instruction dont il a besoin sur la pertinence de sa mission.
Si nous parvenons à les conduire au respect rigoureux de leurs devoirs quotidiens, de manière consciente et modeste, si nous reconnaissons leur travail quand les choses sont bien faites et si nous leur expliquons  pourquoi ils doivent remplir leurs obligations vis-à-vis de l’État, nous leur montreront le respect dû à  tous les cubains, a-t-elle déclaré.
Les différences immenses entre ces citoyens et ceux qu’appauvrit le système capitaliste avaient été expliquées par plusieurs camarades, quand le délégué Angel Bueno, travailleur indépendant dans la municipalité de Marianao, à La Havane, a manifesté son inquiétude concernant le fait que cette forme de travail affaiblissait la lettre de la Constitution, qui prohibe « l’exploitation de l’homme par l’homme ».
La question, légitimement acceptée, a fait l’objet d’une réponse de Caridad Diego, également membre de la présidence de la Commission, qui a rappelé que l’article 14 de la Constitution établissait la propriété de l’État sur les moyens de production fondamentaux et que, de ce fait, les nouvelles mesures introduites concernant le modèle économique n’étaient pas en contradiction avec la constitution, indépendamment du fait que l’embauche d’un travailleur indépendant ne prive pas ce dernier de ses droits. L’embaucher et utiliser sa force de travail ne signifie pas l’exploiter, a-t-elle précisé.
Le travailleur embauché bénéficie quand même des services de santé, d’éducation et de culture, entre autres droits dont jouissent tous les cubains : cela n’est possible que dans une société socialiste, a expliqué un autre délégué
Marino Murillo, quant à lui, a expliqué que la redistribution dans la société de la valeur qui se crée au travers de ces nouvelles formes de gestion [le travail indépendant, ndt] les différencie également de ce qui se passe dans le monde capitalisme.
Néanmoins, l’arrivée de ces nouvelles modalités du travail exigera des changements dans le Code du Travail cubain et la possibilité n’est pas exclue que, sur ce sujet et sur d’autres, des transformations de notre constitution ne deviennent nécessaires plus tard.
La participation et la transparence
L’accent a également été mis dans les débats sur les avancées réalisées dans le sens de la participation de tous ceux qui veulent construire la Révolution, indépendamment de leurs croyances religieuses, de leur orientation sexuelle, de leur race, de leur identité de genre, concept dont l’inclusion dans l’objectif a été suggérée par Mariel Castro et que le Rapport Final recommande de prendre en compte dans la mise en œuvre de ce qui aura fait consensus à l’issue de la Conférence.
Sur ce thème, le délégué Miguel Barnet [2] a rappelé que le socialisme est incompatible avec la discrimination, en évoquant les paroles de Fidel dans sa lettre au Congrès de l’UNEAC, affirmant que tout ce qui renforce la Révolution sur le plan éthique est bon, et tout ce qui l’affaiblit est mauvais.
De la même manière, Eusebio Leal a reconnu les avancées de notre Révolution quant à la participation de tous les citoyens à sa construction, pour laquelle nous avons dû affronter les préjugés et les conduites discriminatoires.
Allant plus loin, Abel Prieto a salué l’importance de l’objectif  de stimuler le développement de la critique artistique et littéraire franche et ouverte, et a insisté sur les forces et les faiblesses du travail culturel, qui doit gagner en qualité, préserver notre identité et respecter les traditions.
En ce sens, l’invité Danylo Sirio a signalé la responsabilité de nos médias dans la promotion de programmes équilibrés et intelligents [4], qui contribuent réellement à élever le niveau culturel de notre peuple. Pour cela, il est nécessaire que nous travaillions tous très dur, a-t-il précisé.
Évoquant notre presse, la déléguée Barbara Betancourt a salué les efforts de nos journalistes et de s sources officielles d’information pour supprimer les manques actuels, qui empêchent à la population de recevoir plus d’informations sur notre quotidien et nos problèmes internes.
Lazaro Barredo, quant à lui, a rappelé que ce problème concernait la société dans son ensemble, puisque la presse n’est que le reflet de notre société et que les médias sont des instruments essentiels pour mettre en œuvre la politique du Parti, ce qui, estime-t-il, n’a pas toujours été suffisamment compris.
Une des causes de ce problème est que la politique de la Révolution concernant la presse n’a pas toujours été assumée comme telle par le Parti lui-même et, par conséquent, nous avons rencontré des problèmes d’autocensure et d’incapacité de nos médias à rendre compte de certains phénomènes, et de mauvaise volonté des sources officielles, qui ne permettent pas toujours d’accéder à une information adéquate et précise.
L’absence de figures de proue du côté des dirigeants mas aussi les faiblesses de beaucoup de journalistes ont été citées par Barredo parmi les facteurs qui empêchaient de faire de l’information un bien public.
Sur ce thème, le délégué Rolando Alfonso Borges a signalé que s’il faut un vrai changement de mentalité et des actions concrètes précises, c’est à la presse qu’il revient de faire des efforts, pour parvenir à remplir son rôle véritable dans la société.
Abel Falcon, délégué de la province de Villa Clara, a relayé la préoccupation de nombreux journalistes qui pensent nécessaire qu’on explore la possibilité de créer un instrument juridique pour faciliter l’accomplissement de la politique d’information.
Sur ce point, le Rapport Final de la Commission reconnaît la nécessité d’exiger de la presse comme des sources officielles qu’elles accomplissent leurs tâches respectives pour que le journalisme cubain soit plus objectif, adéquat, cohérent et transparent. 219 délégués ont participé aux débats de cette Commission, ainsi que 30 invités.
Durant sa session, le samedi 28 janvier au Palacio de Convenciones de La Havane, il y a eu 54 interventions concernant le contenu des 33 objectifs [du document de base] qu’analysait la Commission Deux, et 9 d’entre eux ont été modifiés, selon le Rapport Final.

[1] Fille du Président Raul Castro, Mariela Castro est une sexologue réputée et une militante des droits des minorités sexuelles. Elle dirige le Centre National de la Santé Sexuelle à La Havane et fait partie de la direction de la World Association for Sexual Health.
[2] Ecrivain cubain, ancien président de l’UNEAC (voir note 3), membre du Parti Communiste de Cuba, Abel Prieto est député à l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire et Ministre de la Culture de la République de Cuba.
[3]Anthropologue et écrivain, Miguel Barnet est un des plus importants intellectuels cubains. Il est le président de l’UNEAC, l’Union Nationale des Artistes et des Ecrivains de Cuba. Changement de Société a déjà publié sur l’UNEAC.
[4] « Sin chabacaneria », littéralement, « sans grossièreté ». Danylo Sirio fait probablement référence au vif débat provoqué par la diffusion d’un clip particulièrement obscène à la télévision cubaine à la fin de l’année 2011, et plus généralement à la vagueunderground du reggaeton, qui a inquiété l’an dernier au point de faire l’objet de discussions à l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire l’été dernier.

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