« Parce que la démocratie, ça ne tombe pas du ciel. Ca nemarche pas tout seul : il faut y réfléchir pour la préférer. Il faut faire un travail critique permanent. »
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Ce texte est un extrait de l’une des conférences gesticulation de Franck Lepage. Vous pouvez prendre le relais si vous le voulez en actionnant le lien y afférent !
Pour lire l’intégralité ; http://www.scoplepave.org/docus/FL_incultures1_txt.pdf
Ou l’écouter ; http://www.scoplepave.org/conf_vid.html
Changement de Société remercie Maurice Lecomte d’avoir proposé ce texte.
L’indignation de Christiane Faure.
« En 1940, Monsieur, j’étais jeune professeure de français au lycée de jeunes filles à Oran, en Algérie. Lorsque l’état français a promulgué les lois portant statut des Juifs en France. La première chose que l’on nous a demandé… Nous avons reçu un jour une circulaire nous demandant de dresser les listes des élèves juifs de notre établissement, afin qu’ils soient expulsés. Puisque l’état français avait décidé que les Juifs n’auraient plus le droit de bénéficier de l’instruction publique. »
C’était compliqué » à l’époque, d’un seul coup des français découvraient qu’ils n’étaient pas français. Pas évident à comprendre !
Elle m’a dit :
« Monsieur, j’étais horrifiée ! Mais j’étais plus encore horrifiée quand je me suis rendue compte que j’étais la seule à être choquée ! Toutes mescollègues m’ont dit : Christiane qu’est-ce qu’on peut faire ? On ne peutrien faire à ça, c’est une loi ! Et puis, si on ne désigne pas les Juifs, c’est nous qui allons êtres renvoyées ! Est-ce que tu seras plus utile une foisque tu seras renvoyée ? Et puis, tais-toi, tu vas avoir des ennuis ! Tu vas être déportée ! »
Et Christiane Faure me raconte : « Monsieur, nous avons fait les listes.
Et moi, j’ai regardé mes jeunes élèves descendre la colline d’Oran avec leurs petites blouses roses sous le bras. Et j’ai pleuré, Monsieur. Et je me suis dit que plus jamais, je ne pourrais être enseignante, plus jamais.
J’enseignais Diderot, Rousseau, Montesquieu, Voltaire… ! Monsieur,sachant les enseigner, nous aurions dû savoir les défendre !»
Alors, elle me raconte qu’elle résiste. Oh, pas grand chose : elle donne des cours en cachette aux jeunes élèves juives chez elle. Ca se sait, on la menace. On lui dit qu’elle va être déportée. Mais l’Algérie est libérée très tôt.
L’Education Nationale en remplacement de l’Instruction publique
En 1942, le gouvernement provisoire de la République Française s’installe à Alger et un nouveau ministre - non plus de l’instruction publique, mais de l’éducation nationale - décide de constituer un cabinet. Il va chercher un philosophe qui s’appelle Jean Guéhenno, qu’on a un peu oublié aujourd’hui, proche du parti communiste : un type important à l’époque. Il va chercher d’autres personnes : Messieurs Bayen, BadventetMademoiselle Christiane Faure !
Mademoiselle Christiane Faure rentre donc dans le premier cabinet qui va reconstituer un « Ministère de l’éducation nationale ». Parce que ce n’est plus un problème d’instruction. Avec Auschwitz, avec le nazisme, on sait désormais que ce n’est pas parce qu’on est instruit, qu’on préfère nécessairement la démocratie au fascisme ! Et qu’on peut être parfaitement instruit et être un nazi. Il y a dans l’intelligentsia française, il y a parmi les plus hauts dignitaires allemands, des gens qui ont un très haut niveau d’instruction.
Et ça, Mesdames et Messieurs, c’est un traumatisme pour ce ministère ! Parce qu’il est désormais obligé d’accepter une idée toute simple, que Monsieur le Marquis de Condorcet avait déjà exprimée en 1792, quand il avait présenté son plan d’éducation à l’assemblée. Condorcet avait dit :
« Attention, si vous vous contentez de faire de l’instruction des enfants, vous allez simplement reproduire une société dont les inégalités seront désormais basées sur les savoirs ! ».
Si vous voulez fabriquer une république et une démocratie, il vous faut donc un deuxième volet. Il vous faut faire de l’éducation politique des adultes ! Parce que la démocratie, ça ne tombe pas du ciel. Ca nemarche pas tout seul : il faut y réfléchir pour la préférer. Il faut faire un travail critique permanent.
Et donc, en 1944, Mesdames et Messieurs, en France, on crée dans le Ministère de l’éducation nationale une chose incroyable, pour laquelle ilaura fallu une Shoah de vingt millions de morts pour qu’on accepte cette idée ! Cette idée toute bête, qu’il est de la responsabilité de l’état de prendre en charge l’éducation politique des adultes!
Une direction de l’Education Populaire et des Mouvements de Jeunesse.
Et comme on ne peut pas faire de l’éducation politique avec des enfants, on va en faire avec les « jeunes ». Attention, ne faites pasd’anachronisme, Mesdames et Messieurs : en 1944, quand on parle d’un « jeune », ça veut dire que ce n’est plus un enfant, mais que c’est devenu un adulte ! Un jeune en 1944, ça a 21 ans !Aujourd’hui, quand on parle d’un jeune, c’est un adolescent d’origine immigrée dans une tour de quinze étages avec les lacets défaits et la casquette en arrière ! Mais à l’époque, ils ne sont pas là : on n’a pas fait venir leurs parents pour les employer dans nos usines, on n’a pas construit les cages à poules de quinze étages. Ca va venir après, cette définition du jeune ! Quand un homme politique aujourd’hui parle d’un jeune, il parle rarement d’un type qui a 21 ans, une cravate et qui étudie à Sciences Politiques !
Donc, à côté des grandes directions classiques de ce ministère, la direction du Primaire, la direction du Secondaire, la direction duSupérieur, la direction des Arts et Lettres – on va y revenir à celle-là ! – etla direction de l’Education Physique et des Activités Sportives… on crée une toute nouvelle direction en 1944. Qu’on appelle une direction de « l’Education Populaire et des Mouvements de Jeunesse ». Car, évidemment, on ne va pas confier ce travail d’éducation politique à des enseignants : on va le confier aux cadres des mouvements de jeunesse !
Et Mademoiselle Faure est chargée de ça, chargée de recruter des instructeurs nationaux d’éducation populaire. Elle va aller chercher, dansce que l’on appelle à l’époque, « la culture populaire ». C’est un truc qui a disparu depuis que maintenant il y a la culture. La culture a cessé très rapidement d’être populaire chez nous. Chez vous, en Belgique, c’est encore très populaire ! Chez nous, c’est très élitaire. .
On va donc chercher des gens du cinéma, des professionnels. Monsieur Chris Marker en fera partie un jour ; de la radio : MonsieurPierre Schaeffer, qui va créer Radio France. On va chercher des gensdu théâtre : Monsieur Hubert Gignoux ; on va chercher des gens du livre,des écrivains. On va chercher des économistes, on va chercher desethnologues, on va chercher des professionnels du champ culturel !
A l’époque, la culture, c’est une grande chose, Malraux n’a pas encore ratatiné cela aux beaux-arts ! On va donc voir ces gens et Mademoiselle Faure leur demande à tous : « Est-ce que vous accepteriez de sacrifier votre carrière pour venir créer, inventer de toutes pièces, les conditions d’une éducation politique des jeunes adultes en France ?»
Ils sont dix-huit à embarquer. L’une d’entre elle, Mademoiselle Nicole Lefort des Ylouses – que j’ai rencontré - me raconte que, quand elle voitMademoiselle Faure pour la première fois, elle est terrorisée. Elle demande à Mademoiselle Faure : « Maisen quoi va consister mon travail ?» Mademoiselle Faure lui répond : « Mademoiselle, si vous ne le savez pas, vous n’avez rien à faire ici ».
On allait demander à ces gens d’inventer. C’était quelque chose qui ne s’était encore jamais fait ! C’est-à-dire le travail critique de ladémocratie ! Et c’était une responsabilité d’Etat!
La guerre froide amène le sabordage de cette direction de l’Education Populaire par son absorption dans la direction de la Jeunesse et des Sports
Alors ils se mettent au travail. Mais la guerre froide arrive. Et figurez-vous que les communistes aimeraient bien mettre la main sur cette « direction de l’éducation politique des jeunes ». Les gaullistes ne sont pas chauds de voir un communiste s’occuper de l’éducation politique des jeunes français et les communistes ne veulent surtout pas que ce soit un gaulliste qui s’occupe de l’éducation politique des jeunes, etc. etc.
Or, ce sont les gaullistes qui vont gagner. Mais ce sont les communistes qui sont rapporteurs du projet à l’assemblée nationale.
Et mademoiselle Faure me raconte qu’en 1948, les communistes, voyant qu’ils ne pourront pas mettre l’un des leurs dans la direction, préfèrent - plutôt que ce soit un gaulliste - préfèrent tout saboter et empêcher ça ! C’est un choix politique. Ils ont peut-être eu raison, peut-être eu tort, on ne sait pas.
Elle me raconte que Monsieur Roger Garaudy, en 1948, déclare, à la stupeur générale, en pleine chambre, que le groupe communiste propose pour mesure d’économie publique de fusionner la toute jeune « Direction de l’Education Populaire des Mouvements de Jeunesse » avec la gigantesque « Direction de l’Education Physique et des Activités Sportives ». Pour créer une très bizarre, très curieuse, très improbable « Direction Générale de la Jeunesse et des Sports ». Matrice du ministère qui existe encore actuellement chez nous et dont les fonctionnaires, soixante ans après, se demandent encore ce que peut bien vouloir dire « jeunesse et sports ». Est-ce que ce sont des jeunesqui font du sport ? Bon, le sport, on voit ce que c’est, mais alors la jeunesse?Comprenez bien, Mesdames, Messieurs, que « jeunesse et sports », c’est un anti-concept. Jeunesse et sports, c’est un truc inventé pour tuer du politique et pour dire : il n’y aura pas d’éducation politique des jeunes Français.
Ce n’est pas grave, ils font du kayak, c’est déjà ça !
C’est le premier avortement de ce projet indispensable. Mais il va y avoir un deuxième avortement : Jean Guéhenno, quand il voit ça, donne sa démission. Il comprend.
Christiane Faure entre parenthèses en Algérie dans une direction d’éducation populaire rescapée
Christiane Faure, elle, quand elle voit ça, elle dit : «Ok. Je pars en Algérie». Parce qu’en Algérie, elle va diriger une direction d’éducation populaire qui n’est pas rattachée aux sports ! Elle me raconte, pendant cette journée insensée où je n’ai pas eu le droit de l’enregistrer, elle me raconte qu’elle va faire un travail avec les soldats du contingent. Ils vont écrire sur ce qu’ils vivent. On va la traiter de communiste, c’est une fonctionnaire d’état.
Elle va faire du théâtre en arabe avec les Arabes en pleine guerre d’Algérie : l’OAS veut la tuer, elle et son équipe ! Elle va monter desspectacles : elle fait venir 200 chevaux pour monter « La Tentation de laCroix », pour monter les pièces de Roblès. Elle fait venir 200 chevaux sur le port de Mers El-Kebir avec toute la population ! Bien avant le Puydu Fou chez nous, avec l’autre-là.
Elle me raconte ça. Elle raconte, raconte, et moi je m’accroche pour en garder le plus !
Et pendant ce temps-là, en France, les instructeurs de l’éducation populaire n’ont plus qu’une seule idée : c’est se sauver du sport ! On leurconstruit, en 1948-49, des « centres régionaux d’éducation populaire et sportive ». Ils arrivent, ils regardent et disent : « Bonjour, où est le théâtre ? » « Euh… ben, il y a le gymnase. Vous n’avez qu’à mettre des rideaux ! » « Où est la salle de cinéma ? » « Eh bien. il y a le gymnase. » « Oui mais, où est l’atelier d’arts plastiques ? » « Il y a legymnase. »
Le Ministère de la Culture
Ils ont compris qu’il faut qu’ils s’en aillent. Alors, ils écrivent un livre en 1954, dans lequel ils réclament d’avoir leur propre direction, leur propre administration et ils appellent ça « Pour un ministère de la Culture ». Mesdames et Messieurs, un « ministère de la Culture » en 1954, c’est très-très culotté ! Parce qu’il n’y a eu, à ce moment de l’Histoire, que trois ministères de la culture dans le monde. Un chez Hitler, un chezMussolini et un chez Staline. Pour une raison assez simple à comprendre : c’est que la notion même de ministère de la culture est totalement incompatible avec l’idée de démocratie.
Je ne vous parle pas d’un secrétariat d’Etat aux Beaux arts, qui pensionne des artistes officiels comme c’est le cas aujourd’hui ! Je ne vous parle pas de ça. Je vous parle d’un vrai « Ministère de la Culture ».
Parce qu’un Ministère de la Culture, cela veut dire que l’état dit le sens de la société, et ça, c’est la définition du fascisme.
Mais eux se disent qu’il doit y avoir moyen d’avoir un ministère de la culture démocratique. Ce sera forcément un ministère qui va travailler la question démocratique en permanence. Ce serait un ministère de l’éducation populaire.
Vous voyez bien comment aujourd’hui ce ministère prétend travailler la question démocratique. ! Il est là pour nous faire croire à la démocratie en faisant pipi par terre ! Mais eux, à l’époque, ils utilisent le théâtre, ils utilisent le cinéma, ils utilisent tout ce qu’aujourd’hui déteste le ministère de la culture ! « On ne doit pas utiliser le théâtre pour parler de la vie des ouvriers ! Ca, c’est tuer l’art ! L’art n’a pas à servir une cause sociale !» Tout le discours d’aujourd’hui.
Et je demande à Mademoiselle Faure : « Mais est-ce que vous aviez des contacts avec Mademoiselle Jeanne Laurent ? » Mademoiselle Laurent dirige la direction des Arts et Lettres. Son problème à elle, Jeanne Laurent, ce sont les Beaux Arts. Voilà, c’est les Beaux Arts, c’est bien : il faut financer les artistes ! C’est très bien. C’est elle qui va donner sa première subvention à Jean Vilar pour faire le festival d’Avignon.
A côté de Jean Vilar, il y a un type dont vous n’avez jamais entendu parler, c’est Jean Rouvet. Lui, c’est un instructeur d’éducation populaire. Il va construire le festival d’Avignon, les CEMEA à Avignon, tout ça.Vous croyiez que c’était Jean Vilar qui avait tout fait ? Evidemment, onvous a toujours dit la vérité à vous !
Ils veulent donc un ministère de la culture ! Et ils pensent à Albert Camus pour être leur ministre. Camus à l’époque a dirigé une maison de la culture en Algérie, a créé un théâtre qui s’appelle « le théâtre du travail ». Vous imaginez ? Un gars qui milite pour la création collective, contre la création individuelle, bref… Un anti-Malraux. Et Camus est marié à la sœur de Mademoiselle Faure. Mais peu importe. C’est vrai, peu importe, Mademoiselle Faure est la belle- sœur de Camus, on ne va pas passer la nuit dessus !
Camus se tue en voiture.
Et là-dessus, en France : un putsch. En 1958, un général prend le pouvoir en France. Vous connaissez son discours célèbre : « Pourquoi voulez-vous, qu’à 77 ans, je devienne un dictateur ?»
Et ce général a dans ses valises, un admirateur forcené, un chantre : André Malraux. Complètement dingue selon les uns, totalement génial selon les autres. Attention, je ne suis pas en train de parler de Malraux-écrivain : il a eu le Goncourt en 1937 « Chen soulèverait-il la moustiquaire etc. » (La condition humaine).
Je vous parle de Malraux-ministre ! Moi si, aujourd’hui en France, on veut confier un ministère à Houellebecq, j’émigre au Venezuela ! Mais bon, De Gaulle veut un ministère pour Malraux.
Malraux est shooté à une idée et une seule. L’idée de « La grandeur de la nation française ». Malraux se perfuse à la France, se drogue à la France(Pas seulement à ça, d’ailleurs) ! C’est pour cela qu’il adore De Gaulle, c’est un authentique mégalomane.
Malraux est un hurluberlu génial et rigolo qui fait rire absolument tous les députés ! Il a été ministre de l’information sous la 4ème république et De Gaulle veut lui confier un ministère ! Et Debré, le père du fils actuel, est complètement embêté avec ça : donner un ministère à Malraux ! Il va donc voir Malraux. Vous savez, à cette époque - on sort de la 4ème république - les ministères durent trois semaines à peine !
Il va voir Malraux et il lui dit : « Monsieur Malraux, voilà : le Général voudrait vous confier un ministère. Qu’est-ce que vous souhaitez être comme ministre ? ». Et Malraux répond : « Je veux être ministrede la jeunesse ».
Alors, Mesdames, Messieurs, faites très attention ! En 1958, il y a eu trois ministères de la jeunesse dans le monde. Un chez Hitler, un chez Mussolini et un chez Staline.
Hé oui ! Parce qu’un ministère de la jeunesse, dans ces années-là, ce n’est pas du tout le ministère rikiki des adolescents en banlieues qu’il faut calmer ! C’est pas ça, « ministère de la jeunesse » ! Ca veut dire : « ministère de la société civile » ! Dedans, vous avez l’éducation nationale, les affaires sociales. Une espèce de gigantesque ministère de la pâte à modeler sociale, c’est ça, le ministère de la jeunesse! EtMalraux veut ça.
Malraux est un authentique mégalomane, un vrai ! Génial, mais mégalo. Et il veut ça ! Donc, on lui répond : « Non-non-non ! Le fascisme, ce n’est pas encore très loin ! » On lui dit : « Non-non-non ! On ne va pas faire un ministère de la jeunesse en France ! »
Alors, Malraux fait un deuxième choix. Il dit : « Je veux être ministre de la recherche ». L’élite, là, avec la bombe atomique ! Avec les scientifiques,les trucs… ! On lui dit qu’il n’a pas les compétences.
Alors, il fait un troisième choix. Il dit : « Je veux être ministre de la télévision». Debré se dit : « Non ! Non ! Non ! » Il y a quatorze postes de télé en France en 1958,vous voyez le genre ! – ça fait rigoler absolument tout le monde la télévision ! Tout le monde parie cinq ansmaximum sur cet objet-là : une boîte en bois avec une nana qui parlededans et une horloge pour donner l’heure!…
Debré ne comprend absolument pas ce que peut être un ministre de la télévision. Il ne voit pas du tout ! Malraux, lui, a compris. Malraux estgénial. Dangereux, mais génial. Malraux a déjà compris et il veut être ça : il veut être ministre de la télévision. Et on lui dit non, parce qu’on ne sait pas à quoi sert un ministère de la télévision. Donc il boude !
Debré retourne voir De Gaulle, De Gaulle enguirlande Debré, De Gaulle pique une colère en disant : « J’exige un ministère pour Malraux ! ».
Vous remarquerez que Malraux n’a pas demandé à être ministre de la culture. Evidemment, vous, vous croyez que c’est Malraux qui a inventé le ministère de la culture. C’est normal on vous a toujours dit la vérité. Lavérité officielle, vous n’avez jamais entendu la plus petite contre-vérité sur la question. Malraux, il n’y avait même pas pensé à être ministre de la culture. Ce n’est pas Malraux qui a fabriqué ce ministère, c’est un personnage beaucoup plus discret et beaucoup plus puissant quis’appelle Emile jean Biasini. On va y venir… patience.
Le Ministère de la Culture en Janus évacuant l’Education populaire au profit de l’emprise bourgeoise. Emile Jean Biasini & l’Ecole Nationale d’Outre-Mer
Debré a lu la brochure de Robert Brichet, qui a remplacé Christiane Faure à Paris. Il a lu la brochure des instructeurs, qui s’appelle « Pour unministère de la culture ». Coïncidence incroyable ! Et Debré se dit : « Jevais proposer à Malraux un ministère des affaires culturelles, ça va l’occuper trois semaines ! » Il retourne voir Malraux et lui dit : « MonsieurMalraux, est-ce que vous accepteriez d’être ministre des affairesculturelles ? ». Et Malraux accepte, ben tiens !
Malraux accepte, mais il faut lui donner des fonctionnaires ! Et personne ne veut aller travailler chez Malraux. Personne. Il y en a même un, célèbre aujourd’hui, qui y va en cachette à condition que ça n’apparaisse pas dans son dossier ! Personne ne veut aller se ridiculiser chez Malraux dans un ministère grotesque.
Et donc, on lui construit son ministère, on va chercher au ministère de l’industrie, le cinéma, on va chercher les Arts et Lettres à l’éducation nationale – normal : on lui donne les Beaux-Arts ! – et puis, on lui donnel’éducation populaire, on lui donne les CEMEA, les maisons de jeunes qui sont déjà au point, la ligue de l’enseignement, les francs et franches camarades, peuple et culture. Tout ça. ! Et puis, on lui donne lesinstructeurs nationaux d’éducation populaire… et Mlle Faure revient d’Algérie et elle intègre le cabinet de Malraux pour construire enfin un vrai ministère de l’éducation populaire.
On lui donne tout ça et là, nos instructeurs se disent : « Ca y est, on a gagné, on a notre ministère de la démocratie ! On l’a ! »
Pierre Moinot – qui est à l’académie française aujourd’hui. Christiane Faure, et d’autres se mettent au travail pour fabriquer un ministère de la culture qui est un ministère de l’éducation populaire.
Et bien, non. Ils n’ont pas gagné. Parce que, comme on ne trouve pas de fonctionnaires pour les donner à Malraux, on va lui chercher des fonctionnairesdont personne ne veut : les fonctionnaires rapatriés de la France d’Outre-mer. C’est-à-dire tous les fonctionnaires qui sont virés par la décolonisation: des gars qui reviennent du Tchad, etc. Type… pas très à gauche - je ne sais pas comment vous dire ça ! – plutôt le volet « aspect positif de la colonisation », vous voyez… Des gars formés à une école terrible, qui s’appelait - qui n’existe plus - l’ENFOM : l’école nationale de la France d’Outre-mer. Donc des types qui sont habitués à travailler vite, beaucoup plus vite qu’un fonctionnaire français, à construire des ponts, des routes, des ponts, des routes, des ponts, desroutes, à défendre la culture française, la grandeur de la France, lapuissance de la France, etc.
Ces gars qui reviennent du Tchad : « Chez Malraux, chez Malraux. ! » Et c’est eux, Mesdames et Messieurs, c’est eux - parce qu’ils sont terriblement efficaces – qui vont construire le ministère de Malraux. Malraux est incapable de construire un ministère. Incapable. Malraux, le jour où il essaye de défendre son budget à l’assemblée nationale – son budget, ses sous ! – il lit trois lignes et il dit : « Et euh… et j’en passe et ça lasse. » ! Et il jette les feuilles en l’air et fait : « Antigone est entrée. » Comme ça ! Et tous les députés reviennent, pour écouter Malraux ! C’est authentique !
Donc, ce n’est pas Malraux qui a fait le ministère de la culture. Ce sont ces fonctionnaires-là. Mais la première décision de Biasini - Emile JeanBiasini, au moins vous aurez entendu son nom pour ceux qui ne leconnaissaient pas ! Un type très, très important, très puissant ! Il varester très discrètement : on va le retrouver sous Mitterrand commedirecteur des grands travaux. C’est le type qui va surveiller Jack Lang…- et donc, ce gars-là va tout de suite comprendre l’intérêt du programme des maisons de la culture. L’intérêt pour l’état. Pour la puissance del’Etat.
Et il va complètement détourner le projet que Christiane Faure et les autres ont commencé à écrire. Une maison de la culture, avec Christiane Faure et les instructeurs, c’est une maison où tout le peuple, toutes les associations, les ont le droit de venir, c’est leur maison.
Avec le troisième projet, celui que va rédiger Biasini, le peuple n’a pas le droit de mettre les pieds dans une maison de la culture. Ca n’est pas pour le peuple, ça n’est pas pour les pouilleux! Ce ne sera pas le hangar des galas de fin d’année en tutus roses des associations de parents d’élèves !
Une maison de la culture version Biasini, ça va être là où l’on va montrer l’élite, la puissance de la France : « La France du haut ! » Vous avez remarqué que le peuple est en bas en général ? « Les plus hautesoeuvres de l’humanité et d’abord de la France » ! Et la première décision de Biasini, c’est de virer l’éducation populaire : il comprend tout de suitece que c’est ! Tout de suite. Il dit à Debré : « Vous me reprenez ça, vous me le renvoyez à Jeunesse et Sports. » Debré râle, mais accepte.
Mesdames, Messieurs, le deuxième avortement de ce projet incroyable d’une direction de l’éducation politique, une direction de la démocratie, s’appelle « ministère des affaires culturelles » ! Mademoiselle Fauredégoûtée rejoint « Jeunesse et Sports », cette fois-ci pour toujours. Elley finira sa carrière en 1972 en refusant de parler d’éducation populaire.
« L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en n’ont pas voulu. Ca n’intéresse plus personne aujourd’hui. Au revoir. »
Ce ministère va faire des dégâts absolument considérables, mais va devenir un ministère idéologiquement très important.
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