Penser les théories du complot : cécité empirique ou défaite de la raison? par Marc Harpon

Opération Lune de William Karel, le célèbre canular documentaire (documenteur) sur la conquête de l'espace.


La science consiste à exercer la pensée sur un matériau de façon à produire des propositions vraies (c’est-à-dire adéquates à leur objet) sur le monde dont ce matériau est un échantillon. Ainsi, la science n’est pas le simple enregistrement de « faits » : enregistrer des faits, c’est remarquer que le soleil se lève tous les jours à l’Est pour se coucher à l’Ouest là où l’héliocentrisme copernicien, exerçant la pensée sur le matériau  perceptif, démontre des vérités qui vont jusqu’à en limiter drastiquement la portée.

Concevoir le savoir comme activité de la pensée permet d’expliquer pourquoi les pseudo-théories de  prétendues disciplines savantes peuvent survivre à la disparition des « petits faits troublants » sur la base desquels les incultes prétendent nier les résultats des sciences véritables, qu’elles soient sociales (comme l’histoire, sans cesse menacée par les boutiquiers de la mémoire, les philistins des petites identités déchues ou les manufacturiers de l’antisémitisme), ou naturelles (comme la biologie, que les marchands de paradis et de bonheur céleste veulent déstabiliser à coups de créationnisme et de dessein intelligent). Si des gens peuvent croire au pouvoir occulte « judéo-maçonique » même en sachant que Léo Taxil était un affabulateur haineux et que les Protocoles des Sages de Sion sont un faux fabriqué par les services secrets de Nicolas II, c’est peut-être parce que leur adhésion à la « théorie du complot » repose plus sur une certaine façon de raisonner sur les « faits » que sur ces « faits » eux-mêmes. D’ailleurs, ces théories émanent souvent de journalistes, c’est-à-dire de gens qui prétendent enregistrer des « faits », mais jamais de sociologues ni d’économistes, même très marqués à droite.

François-Xavier Fauvelle-Aymar a raison lorsque, dans un article sur la façon dont les afrocentristes utilisent des arguments de type conspirationniste pour se dispenser de répondre à leurs adversaires, il explique qu’ils ont un « mode de pensée plus policier qu’ historique » (1).  Fauvelle-Aymar a bien identifié le problème des théoriciens du complot : ce n’est pas seulement qu’ils voient mal (les faits) mais surtout qu’ils (les) pensent mal. Dans un tout autre domaine, William Karel a lui aussi, semble-t-il, compris que la théorie du complot était une pathologie de l’entendement plutôt que de la vue, puisque le célèbre documentaire dans lequel il parodie la paranoïa complotiste, Opération Lune, parvient à « prouver » que les hommes n’ont jamais marché sur la Lune à partir de petits  faits d’autant plus troublants qu’ils sont avérés et présentés en image. En « prouvant » le faux à partir du vrai, Karel montre au spectateur que ce qui emporte la conviction dans le conspirationnisme ce ne sont pas les faits mais la façon dont la pensée s’exerce sur eux.

Autrement dit, la réponse pertinente contre la théorie du complot, mais peut-être aussi contre le créationnisme ou encore l’astrologie et la cartomancie, consiste plus dans la destruction rigoureuse des piliers et des fondements conceptuels de la paranoïa ou de la superstition que dans une accumulation sans fin de faits prouvant la complète fausseté de ces croyances. Mais avant d’attaquer les fondations et les piliers, il faut les repérer. C’est pourquoi, dans une série d’articles à venir, je travaillerai sur la structure interne des théories du complot. Le but ne sera pas directement de les réfuter : les réfutations existent déjà. Elles s’appellent sociologie, économie ou histoire. Le but c’est de comprendre l’inefficacité des réponses les plus solides face aux théories les plus légères. Il ne s’agit pas de réfuter un discours stupide mais de comprendre la “logique” de la stupidité, étudier (les limites de)  la cohérence interne du crétinisme et de ses délires. Qu’est-ce qui ne va pas dans le cerveau d’un conspirationniste ?

Dans ces articles, qui ne seront pas publiés suivant un rythme régulier, le lecteur rencontrera des objets et des outils de réflexion aussi divers que la leçon inaugurale de Roland Barthes au Collège de France,  les systèmes d’équations proposés par Sraffa pour penser la valeur des marchandises, le novlangue de George Orwell, , L’Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault, l’argumentation de type physico-théologique en faveur de l’existence de Dieu, la “loi d’airain des salaires” en économie politique, le structuralisme linguistique et anthropologique, la théorie des champs sociaux chez Bourdieu, la sélection naturelle des papillons dans les forêts anglaises ou encore la théorie des genres littéraires, avec la distinction entre comédie, tragédie et drame, voire même la disparition du score de 400 à la batte au baseball. Tous ces thèmes, d’une façon ou d’une autre, sont susceptibles de nous apprendre quelque chose sur l’une des pathologies politiques les plus inquiétantes de notre temps : la défaite de la pensée, dont le succès renouvelé des théories des complots, tout comme la fin des “idéologies” et la “fin” de l’histoire ou la spiritualité New Age, qui contribuent à la fascisation des esprits, sont les manifestations.

(1) C’est nous qui soulignons

6 Réponses vers “Penser les théories du complot : cécité empirique ou défaite de la raison? par Marc Harpon”


  1. 1 Le Gloahec 21 janvier 2011 à 10:50

    Merci, programme alléchant !

  2. 2 GQ 21 janvier 2011 à 11:37

    Une contribution personnelle à ce programme de recherche dont l’origine est un post sur “changement de société” en 2008 :

    Inconvénients des complots, inconvénients de leurs théories http://reveilcommuniste.over-blog.fr/article-28452291.html

    • 3 Marc Harpo, 21 janvier 2011 à 3:37

      Salut GQ, salut Le Gohalec…

      Merci de votre soutien et de vos commentaires réguliers.

      Petite question à GQ : si je souhaites reprendre un de tes articles, dois-je indiquer tes initiales ou est-ce que je peux publier ton nom? J’ai plusieurs fois renoncé à t’emprunter tes écrits ne sachant pas sous quelle forme je devais en mentionner l’auteur…

      Ceci étant dit, je vous présente me voeux fraternelle pour une bonne année de lutte en 2011…

      Amitiés

      MH

  3. 4 Marc Harpon, 21 janvier 2011 à 3:37

    Salut GQ, salut Le Gohalec…

    Merci de votre soutien et de vos commentaires réguliers.

    Petite question à GQ : si je souhaites reprendre un de tes articles, dois-je indiquer tes initiales ou est-ce que je peux publier ton nom? J’ai plusieurs fois renoncé à t’emprunter tes écrits ne sachant pas sous quelle forme je devais en mentionner l’auteur…

    Ceci étant dit, je vous présente me voeux fraternelle pour une bonne année de lutte en 2011…

    Amitiés

    MH

  4. 5 GQ 21 janvier 2011 à 5:53

    GQ = Gilles Questiaux ( PCF Paris 20)

    pas de problèmes pour reproduire mes textes avec l’une ou l’autre indication.

    J’ai correspondu par mail avec un communiste américain mort de rire parce que pour lui “GQ” signifie “gentlemen’s quaterly”

  5. 6 John V. Doe 21 janvier 2011 à 7:36

    Si je peux me permettre un lien expliquant comment la nécessité de faire sens amène parfois au contresens
    http://owni.fr/2011/01/17/je-veux-une-explication/


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