Bilan 2010 : Crise ivoirienne et démocratie en Afrique, par Raphaël Mvogo

source :  Le Quotidien du peuple

Episode douloureux d’un cycle de scrutins présidentiels en 2010 dans six pays, pour la plupart dans une situation de crise ou de post-conflit, la Côte d’Ivoire, après la Guinée, le Burundi ou le Rwanda dans des proportions variées, confirme la tradition d’une démocratie houleuse depuis l’ouverture politique de 1990 en Afrique, analysent des observateurs.

« Ce qui se passe en Côte d’Ivoire et tout récemment en Guinée appelle quelques remarques de fond. Le premier élément, c’est qu’on s’aperçoit que la ritualisation démocratique à travers par exemple les élections n’a pas produit pour autant des initiés à ce système de gestion de la cité en Afrique », a commenté à Xinhua Laurent Mbassi, analyste politique enseignant à l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC) à Yaoundé.

« Le deuxième élément, c’est celui de se demander si en définitive l’option électorale règle la question nationale en Afrique. Je ne pense pas. Les élections en Afrique, sur la base occidentale, c’est-à-dire sur la base d’une démocratie concurrentielle, ne correspondent pas à notre vision des choses qui est plutôt d’ordre consensuel », a-t-il ajouté, précisant que le pouvoir en Afrique est un fait de partage plutôt que de domination.

LE NOUVEAU BLOCAGE EN CÔTE D’IVOIRE RESULTANT D’UNE ELECTION

Censée sortir la Côte d’Ivoire, coupée entre le Nord (63% du territoire) sous contrôle rebelle et le Sud sous contrôle gouvernemental, d’un conflit civil déclenché en septembre 2002 à la suite d’un coup d’Etat manqué contre le régime du président Laurent Gbagbo, au pouvoir depuis 2000, l’élection présidentielle organisée en deux tours, le 31 octobre puis le 28 novembre, a finalement débouché sur une épreuve de force entre le chef de l’Etat sortant et son rival Alassane Ouattara.

Trois ans après l’accord politique du 4 mars 2007 à Ouagadougou au Burkina Faso entre Laurent Gbagbo et l’ex-chef rebelle Guillaume Soro, devenu Premier ministre, ce scrutin a réveillé les vieux démons de la division et de la haine. Face au chef de l’Etat sortant, proclamé élu par le Conseil constitutionnel, Alassane Ouattara se prévaut aussi d’une victoire annoncée par la Commission électorale indépendante (CEI) et du soutien de puissances étrangères puis des Nations Unies.

« L’angle principal de construction d’une lecture de la réalité ivoirienne post-électorale aujourd’hui devrait être, si on a du bon sens, celui de l’intangibilité de l’ordre constitutionnel. Cela signifie que quelle que soit la situation d’un pays, quelles que soient ses réalités, quelles que soient ses difficultés et quels que soient les acteurs qui s’en disputent le contrôle, ils doivent avoir une référence unique : la loi fondamentale », analyse M. Mbassi.

Selon lui, le nouveau blocage en Côte d’Ivoire résulte d’une élection, attendue depuis 2005, qui comporte « un certain nombre de non-dits qui ne sont pas suffisamment évoqués. Lorsqu’on n’a pas la souveraineté économique et la vision géostratégique, il est difficile d’être maître de son processus électoral, parce qu’il y a toujours des facteurs externes qui s’y impliquent et faussent quelque peu le jeu », allusion aux jeux troubles d’acteurs étrangers.

GUINEE: UNE PROBLEMATIQUE LOCALE ET AFRICAINE

Ainsi également de la Guinée-Conakry où il aura fallu une interminable confrontation de trois mois, ponctuée de reports et de violences, pour départager le vainqueur final, l’opposant historique Alpha Condé, et l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, symboles marquants des clivages sociaux et idéologiques entre les deux grands groupes ethniques du pays, les Peuls et les Malinké.

Elu avec 52,52% des voix le 7 novembre, selon les résultats officiels, Alpha Condé était arrivé deuxième au premier tour avec 18%, derrière Cellou Dalein Diallo, 43% au premier tour et 47,48% au second tour. Convaincu d’avoir été privé d’une victoire le 27 juin, l’ex-chef du gouvernement et ses partisans avaient donné du fil à retordre à leurs rivaux en organisant un blocage institutionnel systématique de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), accusée de fraudes en faveur d’Alpha Condé.

Dans ce pays, observe Laurent Mbassi, « on est parti sur la base de plusieurs programmes et de plusieurs partis. Mais dès que le premier tour est passé et qu’il a fallu aller au second tour avec deux candidats, on est revenu à une problématique locale, africaine et compréhensible, entre Peuls et Malinké. Il n’était plus question de programmes et de vision de la Guinée ». Pendant des mois, la Guinée, dirigée par un gouvernement de transition depuis la tentative d’élimination de Moussa Dadis Camara en 2009, a retenu son souffle.

BURUNDI: UN BOYCOTT ET UN CLIMAT D’INSECURITE

Au Burundi, les observateurs redoutent des risques d’une nouvelle dégradation du climat politique au lendemain d’un important processus électoral en 5 étapes : les élections municipales le 24 mai, la présidentielle le 28 juin, les législatives et les sénatoriales le 23 juillet, puis les collinaires le 7 septembre.

Boycottés par la plupart des partis d’opposition, ces scrutins ont permis la consolidation au pouvoir du Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD) du président et ancien chef rebelle Pierre Nkurunziza, réélu avec 91,62% des voix pour un nouveau mandat de 5 ans, une victoire rejetée par une coalition de l’opposition, l’Alliance des démocrates pour le changement (ADC-Ikibiri).

Deuxième consultation populaire depuis la fin officielle en 2006 de la guerre civile (300.000 morts, de source onusienne) au Burundi déclenchée après l’assassinat en octobre 1993 du premier président hutu de ce pays, Melchior Ndadaye, ces élections se sont en outre soldées par le contrôle de l’Assemblée nationale (Parlement) par le CNDD-FDD, par 80 sièges de députés sur 106, et du Sénat par 32 sièges sur 34.

« Si certaines forces politiques ne se sont pas présentées, c’est qu’elles estimaient qu’elles n’avaient pas encore pansé leurs plaies d’une part et que surtout, le processus tel qu’il était mis en place, leur était défavorable. La légitimité ou la crédibilité d’un tel pouvoir est tout à fait relative dans la mesure où à tout moment un certain nombre de données de seconde zone peuvent remonter à la surface et créer une escalade de violences », estime Laurent Mbassi.

Selon le rapport de la Mission d’observation électorale de l’Union européenne (UE), « seule la campagne pour les élections communales, d’ailleurs aux allures de campagne présidentielle, a connu une forte participation de tous les acteurs politiques. Les autres campagnes se sont déroulées dans un environnement caractérisé par le blocage politique et un climat d’insécurité grandissante avec un nombre d’arrestations politiques ».

L’OPTION ELECTORALE NE VIDE PAS LA QUERELLE NATIONALE EN AFRIQUE

Au Rwanda où quelque 800.000 personnes périrent dans un génocide sans égal en 1994, Paul Kagame, au pouvoir depuis 2000 et élu pour la première fois en 2003, a été réélu le 9 août avec 93,08% des suffrages pour un nouveau mandat de 7 ans, mais suite à une élection marquée par des violences et des assassinats parmi lesquels celui d’André Kagwa Rwisereka, alors vice-président du Parti vert démocratique.

Pour Laurent Mbassi, « que ce soit au Burundi ou tout à côté au Rwanda, il y a un certain nombre de cicatrices d’ordre régional qui sont encore très fortes qu’il faut essayer de panser de façon concertée, harmonieuse, permanente et subtile avant de lancer en tant que tel un processus électoral. C’est un peu la même situation en Côte d’Ivoire où le pays a subi une partition, coupé en deux entre le bloc nord et le bloc sud avec tout ce que cela peut également impliquer comme confrontation ethnique ».

« Ces dimensions-là n’ont pas été réglées. Mais on a poussé les uns et les autres à s’orienter vers les élections. L’option électorale ne vide pas la querelle nationale en Afrique. Il faut d’abord une discussion profonde entre acteurs, un brassage réel entre régions, entre ethnies avant de s’avancer vers les élections », insiste l’analyste politique.

En Tanzanie en revanche, la réélection le 31 octobre pour un nouveau mandat de 5 ans de Jakaya Kikwete par 61% des voix contre 26% à son challengeur Wilbrod Slaa, et l’élection d’Ali Mohamed Shein à la présidence de Zanzibar, a connu une expérience de vote sans remous.

C’est aussi le cas au Burkina Faso où Blaise Compaoré, au pouvoir depuis l’assassinat de son ami et compagnon d’armes Thomas Sankara le 15 octobre 1987, a été réélu avec 80,15% des voix, bien que quatre de ses six adversaires aient dénoncé « l’absence de crédibilité du vote ».

En 2011, le continent vibrera au rythme d’un autre marathon électoral, beaucoup plus important, avec plus de dix rendez-vous au programme. De nouveaux défis démocratiques en perspective.

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2 commentaires

  1. Point de vue intéressant, merci.

  2. TREVE DE MYSTIFICATION!!!

    A NOUS TOUS !!!

    NE NOUS LAISSONS PLUS PIEGER PAR LES MOTS

    NOUS AVONS ETE SUCCESSIVEMENT TRAITES DE :
    1°)-« SAUVAGES »

    2°)-« PAIENS »

    3°)-« COLONISES »

    4°)-« SOUS-DEVELOPPES »

    Et aujourd’hui

    5)°-« DE NON DEMOCRATES »

    ET DEMAIN DE QUEL QUALIFICATIF NOUS AFFABULERONT-ILS POUR NOUS CULPABILISER ?

    Ca SUFFIT !!!

    ASSUMONS-NOUS

    ET LANCONS LE MOT DE CAMBRONNE A CEUX

    QUI VEULENT NOUS DONNER DES LECONS ET AUX VICIEUX QUI , HYPOCRITEMENT , RENDENT HOMMAGE A LA VERTU !!!

    Sans succomber à une vision réductrice de l’Histoire, on ne peut manquer de noter que ces « déterminations »

    Ont correspondu à des ères historiques et ont servi de justification aux turpitudes, couvrant ainsi d’un manteau vertueux ce que l’Histoire a de tragique :

    – Le 1°et le 2° ouvrent la voie aux CONQUISTADORS , qui peuvent ainsi, en toute bonne conscience, massacrer ou réduire en esclavage Nègres et Amérindiens

    pendant que les MISSIONNAIRES, soucieux du salut des âmes s’efforçaient de les tirer des affres de l ’enfer.

    Et cette période correspond aussi au génocide dans le Nouveau Monde et à l’appropriation de terre arables : « quand vous êtes arrivés, constatèrent les Haïtiens, vous

    Aviez la Bible et nous les terres, aujourd’hui vous avez les terres et nous la Bible »

    Peut-on , en effet, laisser la liberté et la propriété à ceux dont Montesquieu , disait IRONIQUEMENT dans « l’ESPRIT DES LOIS » :

    « Ceux dont il s’agit sont noirs des pieds jusqu’à la tête ; ils ont le nez si écrasé qu’il est impossible de les plaindre

    On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir… »

    – Le 3° correspond à l’ère des ADMINISTRATEURS , des COLONS et des INSTITUTEURS. Nous n’insisterons pas parce que la période est assez connue

    – Le 4° a vu le règne DES ECONOMISTES et DE ASSISTANTS TECHNIQUES …

    – voici 5° venu l’ère DES « BONNES CONSCIENCES » soutenues par les JURISTES formés à leur école et à leur image

    QU’INVENTERONT-ILS DEMAIN et quand nous considéreront-ils comme DES ETRE HUMAINS?

    Cette rétrospective et hélas trop cursive éveillera, on l’espère, notre esprit critique et ne fera plus de nous les « dindons de la farce » » ou plutôt les naïfs de la dialectique des nantis

    Car, comme disait Keynes, « ce sont les idées et non les intérêts constitués qui, tôt ou tard, sont dangereuses pour le bien comme pour le mal ».


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