(Political Affairs, http://www.politicalaffairs.net/article/articleview/9528/ )
Traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société
David S. Pena poursuit ici le difficile exercice de pédagogie marxiste commencé dans Political Affairs, le mensuel du Communist Party Of The United Sates of America. La tâche n’est pas simple. L’exemple de la parente assistante sociale, par exemple, manque un peu de pertinence : il ne distingue pas nettement les heures supplémentaires, entendues comme le temps de travail situé au-delà de la limite légale, et le travail extra ou surtravail, qui se définit comme le temps situé au-delà de la limite économique d’avec le temps de travail nécessaire. Mais mieux vaut une explication maladroite que pas d’explication du tout.(Marc Harpon)
L’article du mois dernier traitait de l’exploitation des travailleurs sous le capitalisme. Revoyons donc brièvement les principaux points traités, et, ensuite, nous considèrerons certaines objections au point de vue qui affirme que capitalisme exploite les travailleurs.
Les capitalistes veulent maximiser les profits, et il le font en exploitant la classe ouvrière. La méthode de base du capitalisme consiste à payer aux ouvriers le plus bas salaire possible (aussi proche que possible du simple minimum vital) tout en forçant leurs employés à exécuter la masse de travail la plus élevée possible. Plus précisément, les capitalistes essaient de maximiser la valeur qu’ils tirent des gens sous la forme du bien ou du service qu’ils produisent, en augmentant le temps qu’il leur faut travailler au-delà de ce qui est nécessaire pour que leur production couvre leur salaire.
Par exemple, le mois dernier, nous avons étudié le cas d’un ouvrier fabricant des pièces automobiles et payé 50 dollars par journée de huit heures. Ce travailleur était capable de produire 50 dollars de valeur en à peu près 3 minutes. Par conséquent, cela a pris au travailleur un temps insignifiant pour produire assez de valeur pour couvrir son salaire de la journée. Si on considère seulement ces trois minutes, il semble qu’il y ait un échange égal entre l’ouvrier et le capitaliste. L’ouvrier a produit 50 dollars de valeur en marchandise et sera payé 50 dollars en retour. Mais n’oubliez-pas, notre ouvrier d’usine doit reste sur la chaîne de production beaucoup plus longtemps- encore 7 heures et 57 minutes- pour simplement obtenir les 50 dollars. Si cela avait été un échange égal, dans lequel l’ouvrier aurait gagné exactement ce qu’il produit, la journée de travail se serait achevée après ces trois minutes. Mais s’il en était ainsi, le capitaliste ne ferait aucun profit, et la maximisation des profits est l’objectif même de la production capitaliste. Près de 10 000 dollars de plus-value ont été produits durant les plus de 7 heures supplémentaires où le travailleur a été forcé de rester au travail. Le capitaliste vole cette valeur au travailleur, le travailleur n’est jamais payé pour l’avoir produite. Ce vol de plus-value est ce que signifie le terme d’ « exploitation capitaliste ».
Dans la théorie marxiste, le temps que l’on doit travailler pour couvrir son propre salaire est appelé temps de travail nécessaire. Le temps supplémentaire, durant lequel on est forcé de continuer à travailler pour recevoir un salaire, est appelé temps de surtravail et la valeur produite durant ce temps est appelée plus-value. Durant le temps de surtravail, on travaille gratuitement parce que le capitaliste vole le temps et le produit qui en résulte sans rien payer pour cela. Dans le but de maximiser le profit, les capitalistes essaient de minimiser le temps de travail nécessaire et de maximiser le temps de surtravail, pour qu’ils tirent parti de la plus-value qui en résulte. C’est pourquoi les capitalistes essaient sans cesse de maintenir les salaires aussi bas que possible, de prolonger la durée de la journée de travail, et d’accroître, par l’accélération des cadences, la quantité de travail que l’on doit accomplir en un temps déterminé. Cette intensification du travail est ce que les capitalistes ont réellement en tête quand ils parlent comme si de rien n’était d’ « augmenter la productivité ».
L’idée que les travailleurs sont exploités et sont littéralement les victimes d’un vol dans le cadre de leur travail soulève de nombreuses questions et objections possibles. Voyons-en quelques unes parmi les plus communes.
« L ‘exploitation ne s’applique pas à moi parce que je ne travaille pas dans une usine. »
Si vous êtes l’un des nombreux travailleurs qui ne travaillent pas sur une chaîne de montage, vous pouvez penser que vous n’êtes pas exploité. La notion marxiste de l’exploitation ne s’applique-t-elle qu’aux travailleurs d’usine? Soit par exemple une caissière dans un supermarché, un clerc ou une secrétaire dans un bureau, ou un serveur ou une serveuse dans un restaurant ou un bar. Cela n’est pas évident au premier coup d’oeil mais les magasins, les bureaux et les restaurants sont tout comme les usines en ce sens qu’ils sont des entreprises commerciales qui produisent et vendent un produit physique ou un service- souvent les deux- dans le but de maximiser le profit capitaliste. Le type de commerce ne compte pas vraiment. Dans le but de maximiser le profit, tous les commerces doivent exploiter la capacité des travailleurs à produire de la plus-value.
Par exemple, un supermarché propose un large choix de produits alimentaires en un seul lieu, et il produit certains produits sur-place, comme par exemple de la viande de boucher, des pâtisseries et des plats préparés. Il fournit également un service et, plus largement, une « expérience d’achat ». Le rayon quincaillerie, le rayon viandes, le rayon conserves, la pâtisserie, le traiteur, et les bornes de prix sont autant de postes sur la « chaînes de montage » qui produit l’expérience d’achat pour le client et le caddie plein de marchandises qui passe la porte est le terme du processus. Le travail de la caissière est d’accomplir le dernier geste du procès de production, dernier geste qui prend la forme d’un échange monétaire rapide et précis avec le client.
Maintenant, si vous avez déjà travaillé comme caissière, vous avez probablement remarqué que le gérant ajuste constamment le planning de façon à ce que, quel que soit le moment, il y ait aussi peu de caissières présentes que possible et que chacune ait, pour faire face au nombre de clients, à travailler à la vitesse maximale. Avez-vous remarqué que votre lieu de travail a toujours l’air agité et semble manquer de personnel alors même que l’augmentation des effectifs et le ralentissement des cadences auraient en fait pour conséquence une amélioration du service? Avez-vous remarqué que votre gérant devenait très nerveux à chaque fois que les choses ralentissaient un peu et que les caissières avaient quelques minutes à ne rien faire? C’est parce que le gérant doit vous maintenir au travail en permanence à un rythme élevé durant toutes vos heures de service. N’oubliez pas que le travail des gérants est de minimiser le temps de travail nécessaire, le temps qui permet de produire assez de valeur pour couvrir votre propre salaire, et maximiser le temps de surtravail, qui est le temps que vous passez à travailler gratuitement pour produire le profit qui va tout droit dans la poche du capitaliste. La période de surtravail est d’autant plus longue que vous travaillez vite, et la plus-value que vous produisez grandit d’autant plus.
Cela ne fait aucune différence que vous travailliez dans une usine, un bureau, un supermarché ou un restaurant. L’exploitation capitaliste se fait de la même façon, pour vous comme pour n’importe quel autre travailleur. Pensez-y quand vous êtes au travail et interrogez-vous sur la façon dont cela s’applique à votre activité particulière. Et souvenez-vous en la prochaine fois que votre patron se met à offrir des récompenses pour « le plus grand nombre d’articles passés par heure », « le plus grand nombre de clients servis par roulement» ou de « la dactylo la plus rapide ». Une fois que vous comprendrez vraiment comment marche votre boulot, vous ne le regarderez plus jamais de la même façon.
«Rien de cela ne s’applique à moi parce que je suis un travailleur diplômé en col blanc qui gagne un salaire mensuel et pas une rémunération horaire. »
Cela ne fait aucune différence que vous soyez payé à l’heure ou au mois, diplômé ou non. Voici un exemple de la façon dont l’exploitation fonctionne dans le monde des cols-blancs. J’ai une parente qui est employée comme assistante sociale dans une clinique de dialyse qui appartient à une multinationale à but lucratif qui possède des cliniques dans le monde entier. Elle est titulaire d’un DEA ; elle est censée travailler 40 heures par semaine, et elle gagne 40 000 dollars par an (à peu près 19 dollars de l’heure). D’après le U.S Census Bureau, le revenu par tête dans ce pays se situe autour de 39750 dollars par an. Elle a donc un salaire moyen, rien d’énorme, mais rien de catastrophique non plus.
Comment une grosse compagnie extrait-elle le maximum de valeur de ses employés en col blanc? C’est très simple : elle transforme ce salaire moyen en un salaire inférieur en faisant pression sur leurs travailleurs et en imposant d’énormes charges de travail qui provoquent une accélération brutales des cadences.
Quand notre assistante sociale a commencé à travailler elle avait une semaine de 40 heures, mais si vous avez été un travailleur en col blanc, vous savez que c’est sans les heures supplémentaires et qu’on attend de vous que vous fassiez autant d’heures qu’il en faut pour achever le travail. Elle a vite découvert qu’il était physiquement impossible de faire toutes les estimations, enquêtes, consultations, de remplir les formulaires pour des traitements ou pour une aide financière, de constituer des dossiers, d’entrer des données, des contrats de mobilité, etc, en 40 heures. Elle faisait ce boulot depuis moins d’un an. Elle a commencé avec 92 patients ; ce nombre s’est vite élevé à 110, lui laissant moins de 22 minutes par semaine pour s’occuper de chaque patient- et on continue de lui ajouter des patients et des obligations. Elle et ses collègues, les diététiciens, assistantes sociales, et même le premier échelon des cadres, tous se trouvent dans la même situation, et tous sont soumis aux menaces et à l’intimidation permanentes des patrons pour qu’ils parviennent à abattre leurs charges de travail impossible.
Ce sont là les conséquences de cette exploitation. Ma parente donne régulièrement 55 heures ou plus par semaine pour le salaire de 40000 dollar pour lequel elle était censée travailler 40 heures par semaine. Cela abaisse sa paye horaire de 19 dollars de l’heure à 14,55 dollars de l’heure. C’est nettement en-dessous du salaire horaire moyen aux Etats-Unis, qui, d’après le BureauOf Labor Statistics, est justement de 19 dollars par heure. Pour cet boulot peinard en col blanc.
« Je ne suis pas exploité parce que je travaille dans le secteur public. »
Considérez les écoles publiques. En tant qu’institutions publiques à but non-lucratif, elles n’ont pas à extraire de profit de leurs employés ou à rendre des profits à des propriétaires capitalistes. En ce sens, il n’y a pas d’exploitation capitaliste dans le système scolaire. Mais nous vivons dans une société capitaliste avec une culture capitaliste. Comme des îles dans la mer capitaliste, les institutions non-capitalistes subissent les attitudes et méthodes du capitalisme, et elles doivent lutter pour survivre dans une société capitaliste. Les capitalistes ne demandent pas mieux que de privatiser toutes les institutions publiques, afin de pouvoir en tirer toute cette plus-value inexploitée. Imaginez combien ils feraient de profit si les enseignants pouvaient être traités comme des travailleurs d’usines et les élèves comme des clients.
C’est pourquoi nos institutions publiques subissent les attaques permanentes des capitalistes qui dirigent notre société. Ils vident les poches de nos écoles en imposant l’austérité budgétaire et ensuite ils les calomnient dans les médias pour leurs échecs inévitables, échecs programmés d’avance par les capitalistes. Et oui, vous l’avez deviné, leur solution pour ces crises organisées dans le système public d’éducation et d’autres secteurs est toujours le même : la privatisation.
La pression pour privatiser et promouvoir une gestion semblable à celle des entreprises capitalistes pénètre dans nos institutions publiques. Si vous avez déjà travaillé dans le secteur public, vous vous êtes probablement demandé pourquoi vos chefs râlent toujours en disant que « Si on était dans une entreprise, on coulerait » ou « Il faut commencer à faire tourner ce service comme une entreprise ! ». Et si vous êtes professeur dans une école publique, vous vous demandez sans doute pourquoi les effectifs sont toujours trop élevés, les salaires gelés, les programmes allégés, et le personnel en baisse- pas seulement pendant les crises économiques, mais en permanence. C’est en partie l’influence de la propagande capitaliste sur des administrateurs ignorants et faibles qui ne peuvent imaginer aucune autre façon de faire. C’est aussi le besoin inévitable de se plier aux budgets limités imposés par la société capitaliste. Donc, même si les institutions publiques ne sont pas des entreprises capitalistes, elles sont de plus en plus dirigées comme si elles en étaient. Techniquement, ce n’est pas de l’exploitation capitaliste, mais ça y ressemble vraiment pour le travailleur.
« Rien de cela ne s’applique à moi car j’appartiens à un syndicat »
Les syndicats n’éliminent pas l’exploitation, mais ils en diminuent l’intensité et la dureté. En luttant pour des salaires plus élevés, de meilleurs avantages sociaux, et des conditions de travail plus humaines, ils mettent des limites à ce que les capitalistes peuvent voler et ils atténuent certaines des plus brutales méthodes d’exploitation. Mais, encore une fois, ils ne mettent pas un terme à l’exploitation. La clé pour abolir l’exploitation c’est d’éliminer totalement la capacité des capitalistes à voler la richesse crée par les travailleurs. Cela ne s’accomplira pas tant que les entreprises productives ne seront pas prises aux capitalistes et placées sous une forme de contrôle et de propriété publiques, qui distribue la richesse par un processus démocratique conçu pour maximiser le bien-être de toute la société. Cette forme de société est appelée socialisme, et les syndicats joueront un rôle majeur dans sa construction. Le socialisme sera traité dans un article à venir.
« L’exploitation est empêchée par le salaire minimum et la journée de huit heures »
Comme les syndicats, de telles lois et régulations entravent l’exploitation capitaliste, mais elles n’y mettent pas un terme. Les capitalistes continuent à exploiter les travailleurs en faisant entrer de plus en plus de tâches dans la journée de 8 heures, parfois par une véritable intimidation et des méthodes esclavagistes, et parfois à l’aide d’ordinateurs, de chaînes de montage automatisées, et d’autres types d’appareils. Ils contournent également les lois sur les salaires et le temps de travail à un point tel qu’il y a actuellement plusieurs millions de travailleurs dans notre pays qui travaillent pour moins que le salaire minimum et pour plus de huit heures par jour.
« Comment pouvez-vous dire que je suis exploité alors que mon patron ignore tout du temps de travail nécessaire, de la plus-value et de tous ces trucs théoriques? »
Pour extraire la plus-value, les patrons n’ont pas besoin de connaître quoi que ce soit à l’économie marxiste, ni même à l’économie capitaliste. Tout ce qu’ils ont à faire, c’est de vous faire travailler dur tout le temps et de continuer à trouver des moyens de vous faire travailler encore plus dur.
C’est juste une façon de faire ancrée dans la société capitaliste. Dans la plupart des cas, ils n’ont pas besoin d’y penser. Mais je vous garantis que quelque part au siège de la compagnie, il y a une armée d’économistes et de comptables qui savent exactement ce qui se passe. Ils ne le pensent peut-être pas en termes marxistes, mais ils savent que le but est de vous faire travailler le plus longtemps et le plus rapidement possible pour le plus bas salaire que vous puissiez accepter. C’est même une science. Ils savent à la seconde près à quel rythme il faut travailler et au centime près à quel niveau doit descendre votre paye pour maximiser la plus-value qui est extraite de votre travail.
« Comment pouvez-vous dire qu’on est exploités alors que dans d’autres pays les gens sont moins bien lotis que nous? »
Dans les sociétés capitalistes avancées comme les Etats-Unis, on peut trouver de larges poches de pauvreté, de détresse, de violence, d’exploitation, et de déchéance humaine, qui sont aussi dures que n’importe où dans le monde, mais en même temps il est vrai que les travailleurs moyens des pays avancés ont des niveaux de vie plus élevés que ceux des pays moins développés. Les travailleurs des pays avancés sont les plus productifs du monde, donc l’intensité de leur exploitation (le niveau de plus-value qu’ils produisent par heure de travail) est en réalité beaucoup plus haut que dans la plupart des pays. Mais les salaires sont plus élevés dans le monde développé et les méthodes d’exploitation ne sont pas aussi brutales physiquement. C’est en large part grâce à des décennies de luttes menées par les travailleurs organisés et d’autres forces progressistes pour atténuer la brutalité de l’exploitation et améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière. Mais c’est fini. Les capitalistes des pays avancés essaient plus que jamais de pousser les niveaux de vie aussi bas que possible. Ils ont bien réussi à ce jeu au cours des 30 à 40 dernières années. Aux Etats-Unis, par exemple, ils ont décimé le mouvement ouvrier, dévasté les écoles publiques, pratiquement éliminé la sécurité de l’emploi et les pensions, repoussé les législations étatiques et fait stagner les salaires réels au cours des 30 dernières années. Ils n’ont toujours pas réussi à nous faire tomber à des niveaux d’ensemble comparables à ceux de l’ex URSS et du Tiers-Monde, mais ils sont en train d’y travailler.
L’autre aspect, plus laid, de la relative mais fragile aisance des travailleurs des pays développés est que le capitalisme est un système global conçu pour extraire le maximum de richesses du reste du monde et de les mettre entre les mains des capitalistes des pays avancés. Alors que les travailleurs des pays développés subissent l’exploitation, les travailleurs du reste du monde subissent surexploitation. Les capitalistes des pays développés ont volé de si étourdissantes quantités de richesses aux travailleurs du reste du monde- par l’agression brutale soutenue par la force militaire et d’autres formes d’exploitation trop barbares pour être tentées dans leur pays d’origine- qu’il peuvent se permettre de jeter quelques miettes aux travailleurs de chez eux pendant qu’ils pillent le travail des ouvriers de l’étranger.
Cela nous conduit au sujet de l’impérialisme, qui sera traité dans l’article du mois prochain.

tres interessant ton article, merci du partage
merci pour cette histoire, ça nous permet de découvrir plusieurs choses et riche en actualité