Les juifs en Europe Occidentale après la Renaissance. La thèse de Sombard, par Abraham Léon (1942)

Ernest mandel et Abraham Léon

On connaît l’artifice classique de la droite extrême : présenter le capitalisme comme incarné par un prétendu “corps étranger” à l’intérieur de la nation et faire passer la lutte contre ce “corps étranger” pour une lutte “socialiste”. C’est ainsi que le nazisme a mis en scène une guerre raciale du sang (allemand) contre l’or (juif), avec les conséquences funestes que l’on sait. Dans le texte qui suit, tiré de La Conception Matérialiste de la Question Juive, Abraham Léon répond à la thèse de Sombard sur la prétendue origine juive du capitalisme. (Marc Harpon)

La découverte du nouveau monde et le formidable courant d’échanges qui s’en était suivi, sonnèrent le glas de l’ancien monde féodal corporatif. L’économie marchande atteignit un stade plus élevé, brisant les résidus des époques antérieures et préparant, par le développement des manufactures et de l’industrie rurale, les bases du capitalisme industriel. La place des anciens centres de l’industrie corporative et du commerce médiéval tombés en décadence, fut prise par Anvers qui devint pendant un certain temps le centre commercial du monde.

Partout, quoique à des époques et dans des formes différentes, le déclin de l’économie productrice de valeurs d’usage avait été accompagné de la décadence de la fonction économique et sociale des Juifs. Une partie importante des Juifs fut obligée de quitter les pays de l’Europe occidentale pour chercher refuge dans les contrées où le capitalisme n’avait pas encore pénétré, principalement en Europe orientale et en Turquie. D’autres se sont assimilés, se sont fondus dans la population chrétienne. Cette assimilation ne fut pas toujours chose aisée. Les traditions religieuses ont longtemps survécu à la situation sociale qui en avait été le fondement. Durant des siècles, l’inquisition a lutté avec acharnement et barbarie contre les traditions judaïques qui se maintenaient dans la masse des convertis.

Les Juifs qui pénétrèrent dans la classe marchande acquirent une certaine notoriété sous le nom de « nouveaux chrétiens », principalement en Amérique et aussi à Bordeaux et à Anvers. Encore, dans la première moitié du XVII° siècle, toutes les grandes plantations de sucre étaient aux mains des Juifs au Brésil. Par le décret du 2 mars 1768, tous les registres concernant les nouveaux chrétiens sont détruits; par la loi du 24 mars 1773, les « nouveaux chrétiens » sont rendus égaux en droit aux anciens chrétiens.

En 1730, les Juifs possèdent à Surinam 115 plantations sur 344. Mais contrairement aux époques antérieures, l’activité des Juifs en Amérique ne portait plus le caractère économique particulier, ne se distinguait en rien de l’activité des chrétiens. Le marchand « nouveau chrétien » se différenciait peu du marchand « ancien chrétien ». Il en était de même du Juif, propriétaire des plantations. Et c’est aussi la raison pour laquelle les distinctions juridiques, religieuses et politiques ont rapidement disparu.

Au XIX° siècle, les Juifs de l’Amérique du Sud n’étaient plus qu’une poignée [1]. L’assimilation des Juifs se poursuivait tout aussi rapidement en France et en Angleterre. Les riches marchands juifs de Bordeaux, dont on disait « qu’ils tenaient des rues entières et faisaient un commerce considérable », se considéraient comme complètement intégrés à la population chrétienne.

« Ceux qui connaissent les Juifs portugais de France, de Hollande, d’Angleterre, savent que, loin d’avoir, comme le dit M. de Voltaire, une haine invincible pour tous les peuples qui les touchent, ils se croient au contraire tellement identifiés avec ces mêmes peuples qu’ils se considèrent comme en faisant partie. Leur origine portugaise ou espagnole est devenue une pure discipline ecclésiastique. » [2]

Les Juifs assimilés de l’Occident ne se reconnaissent aucune parenté avec les Juifs vivant encore dans les conditions de la vie féodale.

« Un Juif de Londres ressemble aussi peu à un Juif de Constantinople que celui-ci à un mandarin de Chine. Un Juif de Bordeaux et un Juif allemand de Metz paraissent deux êtres absolument différents. »
« M. de Voltaire ne peut ignorer la délicatesse scrupuleuse des Juifs portugais et espagnols à ne point se mêler par mariage, alliance ou autrement avec les Juifs des autres nations. » [3].

A côté des Juifs espagnols, français, hollandais et anglais dont l’assimilation complète se poursuit lentement et sûrement, on trouve encore en Europe occidentale, principalement en Italie et en Allemagne, des Juifs vivant dans des ghettos, jouant principalement le rôle de petits usuriers et colporteurs. C’est un reste lamentable de l’ancienne classe marchande juive. Ils sont avilis, persécutés, soumis à des restrictions innombrables.

C’est en se basant particulièrement sur le rôle économique assez important joué par la première catégorie des Juifs que Sombart présenta sa thèse fameuse sur « les Juifs et la vie économique ». C’est dans ces termes qu’il l’a résumée lui-même :

« Les Juifs favorisent l’essor économique des pays et des villes dans lesquels ils s’installent, mènent à la décadence économique les pays et les villes qu’ils quittent. »
« Ils sont les fondateurs du capitalisme moderne. »
« Pas de capitalisme moderne, pas de culture moderne sans la dispersion des Juifs dans les pays du Nord. »
« La marche d’Israël est comparable à celle du soleil; là où il arrive fleurit une vie nouvelle. Tout ce qui s’épanouissait avant, pourrit dans les lieux qu’il a quittés. » [4]

C’est ainsi, assez poétiquement du reste, comme on voit, que Sombart présente sa thèse. Et voici les preuves à l’appui :

1) « Le grand événement mondial dont il faut se souvenir avant tout, c’est l’expulsion des Juifs de l’Espagne et du Portugal (1492, 1495 et 1497). Il ne faudrait jamais oublier qu’un jour, avant le départ de Colomb, de Palos, « pour découvrir l’Amérique » comme on dit (3 août 1492), 300.000 Juifs quittèrent l’Espagne. »

2) Au XV° siècle, les Juifs furent expulsés des villes commerciales les plus importantes d’Allemagne : Cologne (1424-25), Augsbourg (1439-40), Strasbourg (1438), Erfurt (1458), Nuremberg (1448), Ulm (1499), Ratisbonne (1519). Au XVI° siècle, le même sort les frappa dans nombre de villes italiennes; ils furent chassés en 1492 de Sicile, en 1540-1541 de Naples, en 1550 de Gênes et de Venise. Ici également la décadence de ces villes coïncide avec le départ des Juifs.

3) Le développement économique de la Hollande à la fin du XVI° siècle se caractérise par l’essor du capitalisme. Les premiers Marranes portugais s’établissent à Amsterdam en 1597.

4) Le bref épanouissement d’Anvers comme centre du commerce mondial et comme bourse mondiale se situe exactement entre l’arrivée et le départ des Marranes.

Ces preuves essentielles de la thèse sombartienne se laissent réfuter assez aisément.

Il est absurde de :

1) Voir dans la simultanéité du départ de Christophe Colomb « pour découvrir l’Amérique » et l’expulsion des Juifs d’Espagne, une preuve de la décadence des pays qu’ils ont quittés.

« Non seulement l’Espagne et le Portugal ne tombèrent pas en décadence au XVI° siècle, sous Charles Quint et Manuel, mais atteignirent au contraire à l’apogée de leur histoire. Même au début du règne de Philippe II, l’Espagne est encore la première puissance en Europe et les richesses du Mexique et du Pérou qui y sont acheminées sont incommensurables. [5]»

Cette première preuve sombartiste est basée sur une contrevérité criante.

D’ailleurs, les chiffres qu’il fournit sur la répartition des réfugiés juifs venant d’Espagne, contribuent à démolir sa thèse. D’après lui, sur 165.000 expulsés, 122.000 ou 72 % ont émigré en Turquie et dans les pays musulmans. C’est donc là que l’ « esprit capitaliste » des Juifs aurait dû produire les effets les plus importants. Faut-il ajouter que, même si l’on peut parler d’un certain essor économique de l’Empire turc sous Soliman le Magnifique, ce pays est resté, jusqu’aux temps les plus récents, le moins accessible au capitalisme et que, par conséquent, les rayons du soleil s’y sont montrés… très froids ? Il est vrai qu’un nombre assez important de Juifs (25.000) s’est établi en Hollande, à Hambourg, en Angleterre, mais peut-on admettre que la même cause ait produit des effets diamétralement opposés ?

3) La coïncidence que Sombart aperçoit entre le déclin des villes allemandes s’explique facilement par un renversement de la relation causale. La ruine de ces villes n’a pas été provoquée par les mesures prises contre les Juifs; ces mesures furent au contraire l’effet du déclin de ces villes. D’autre part, la prospérité d’autres cités ne fut pas le résultat de l’immigration juive, mais cette dernière se dirige tout naturellement vers les villes prospères.

« Il est évident que le rapport de cause à effet est contraire à celui de Sombart. » [6].

L’étude du rôle économique des Juifs en Italie et en Allemagne à la fin du XV° et du XVI°, siècles confirme pleinement cette façon de voir. Il est clair que les Monts-de-Piété, les affaires des usuriers juifs étaient supportables aussi longtemps que la situation économique de ces villes était relativement bonne. Toute aggravation de la situation rendait le fardeau de l’usure intenable et le courroux de la population se dirigeait en premier lieu contre les Juifs.

4) L’exemple de la Hollande n’infirme pas, il est vrai, la thèse de Sombart, mais il ne la confirme pas non plus. Si l’on admettait même que sa prospérité fût favorisée par l’arrivée des Marranes, rien ne nous y autoriserait encore d’en voir la cause dans leur arrivée. Et comment expliquer, en se basant sur ce critère, la décadence de la Hollande au XVIII° siècle ? Il semble d’ailleurs qu’on s’exagère le rôle économique des Juifs en Hollande. A propos de la Compagnie hollandaise des Indes orientales dont l’importance pour la prospérité de la Hollande fut décisive, Sayous dit :

« Les Juifs n’ont, en tout cas, aucun rôle dans la formation de la première société anonyme par actions vraiment moderne: la Compagnie hollandaise des Indes orientales; ils n’ont souscrit qu’à peine 1 % de son capital social et ils n’y ont pas joué un rôle important dans son activité durant les années suivantes. »

Faut-il continuer ? Faut-il montrer le développement économique important de l’Angleterre précisément à l’époque postérieure à l’expulsion des Juifs ?

« Si la relation causale établie par Sombart était vraie, comment expliquer qu’en Russie et en Pologne, où le peuple méridional du « désert » était le plus nombreux, son influence sur les peuples nordiques n’ait nullement produit d’épanouissement économique ? » [7].

La théorie de Sombart est donc complètement fausse [8]. Sombart prétend traiter du rôle économique des Juifs, mais il le fait d’une façon complètement fantaisiste, en arrangeant l’histoire à sa façon. Sombart présente une thèse sur les Juifs et la vie économique en général, mais il ne s’occupe que d’une période très restreinte de leur histoire.

Sombart bâtit une théorie sur les Juifs en général et la vie économique, mais il ne s’occupe que d’une minorité de Juifs occidentaux, de Juifs en voie de complète assimilation.

En réalité, même si le rôle des Juifs occidentaux eût été tel que Sombart le présente, encore eût-il fallu en faire abstraction pour la compréhension de la question juive à l’époque actuelle. Sans l’afflux des Juifs orientaux en Europe occidentale au XIX° siècle, les Juifs occidentaux se seraient depuis longtemps complètement fondus dans le milieu ambiant [9].

Encore une remarque au sujet de la théorie de Sombart : si les Juifs constituaient un tel bienfait économique, si leur départ provoquait l’effondrement économique des villes et les contrées qu’ils quittaient, comment expliquer leur persécution continuelle dans le bas Moyen Age ? Expliquer ces persécutions par la religion ? Mais alors, pourquoi la position des Juifs avait-elle été si solide en Europe occidentale dans le haut Moyen Age et en Europe orientale jusqu’au XIX° siècle ? Comment expliquer la prospérité des Juifs durant de longs siècles dans les pays les plus arriérés de l’Europe, en Pologne, en Lituanie ? La puissante protection qui leur était accordée par les rois ? Expliquer la différence de la situation des Juifs par la différence d’intensité du fanatisme religieux ? Mais comment admettre que ce fanatisme religieux soit précisément le plus intense dans les pays les plus développés ? Comment expliquer que ce soit précisément au XIX° siècle que l’antisémitisme se développe le plus fortement en Pologne ?

Il s’agit donc de chercher les causes de la différence existant dans l’intensité du fanatisme religieux. Et on est ainsi ramené à devoir étudier les phénomènes économiques. La religion explique les persécutions antijuives comme la vertu dormitive explique le sommeil. Si les Juifs avaient vraiment joué le rôle que Sombart leur attribue, on aurait du mal à comprendre pourquoi le développement du capitalisme leur fut tellement funeste [10].

Il est donc inexact de voir dans les Juifs les fondateurs du capitalisme moderne. Les Juifs ont certainement contribué au développement de l’économie échangiste en Europe, mais leur rôle économique spécifique cesse précisément là où commence le capitalisme moderne.

[1] « Il y avait au XIX° siècle, dans les Républiques de l’Amérique espagnole, des centaines de Juifs, commerçants, propriétaires fonciers et aussi soldats, mais qui ne savaient plus rien de la religion de leurs pères. » M. Philippson, Neveste Geschichte des judischen Volkes, 1907-1911, p. 226.

[2] Lettre de quelques Juifs portugais à M. de Voltaire. En Angleterre, « certains de ces Juifs espagnols se convertirent au christianisme… Des familles qui sont devenues célèbres par la suite dans le monde entier: les Disraëli, les Ricardo, les Aguilar ont ainsi abandonné le judaïsme. D’autres familles séphardites furent lentement assimilées par la société anglaise ». Graetz, Histoire juive, tome VI, p. 344.

[3] Lettre de quelques Juifs portugais à M. de Voltaire.

[4] Werner Sombart, Les Juifs et la vie économique, trad. fr., Paris, 1923.

[5] L. Brentano, Die Anfänge des Kapitalismus, p. 163.

[6] L. Brentano, Die Anfänge des Kapitalismus

[7] L. Brentano, op. cit., p. 163.

[8] « Le livre de M. Sombart sur les Juifs comporte une interminable série d’erreurs graves; on dirait le développement rigoureux d’un paradoxe par un homme ayant le génie des exposés très larges… Comme tout paradoxe, il ne contient pas que des idées fausses; sa partie relative à l’époque actuelle mérite d’être lue, bien qu’elle déforme assez souvent les caracteristiques du peuple sémite. Sa partie historique, en tout cas, est presque ridicule… Le capitalisme moderne est né et s’est développé d’abord au moment où les Juifs, repoussés partout ou presque, n’étaient pas en état de devenir précurseurs. » (E. Sayous « Les Juifs », in Revue économique internationale, Bruxelles, 24e année, vol. 1, n° 3, mars 1932, p. 533).

[9] Voir plus loin Chapitre IV, II.

[10] Dans l’histoire, « la position des Juifs au Moyen Age est comparable sociologiquement à celle d’une caste hindoue, dans un monde sans castes. … On ne trouve aucun Juif parmi les créateurs de l’organisation économique moderne, les grands entrepreneurs. Le fabricant juif, par contre, est un phénomène moderne ». Max Weber, Wirtschaftsgeschichte, pp. 305-307.

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