Vous êtes peut-être marxiste si…vous voulez mettre un terme à l’exploitation des travailleurs

Par David S. Pena, Political Affairs (http://www.politicalaffairs.net/article/articleview/9473/), USA

Traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Chaîne de montage des automobiles Peugeot à Sochaux en 1931

David S. Pena, dans deux numéros successifs de Political Affairs, la revue théorique du Communist Party Of the United States Of America (CPUSA), propose un éclaircissement conceptuel sur la nature, le sens et la portée du concept d’exploitation. Voici la première partie de son article. (Marc Harpon)

Le capitalisme exploite les travailleurs. Puisqu’une vaste majorité de personnes dans notre société capitaliste doivent travailler pour vivre, il n’est pas exagéré de dire que la majorité des gens dans notre pays et dans le monde sont des travailleurs exploités.

Quel sens cela a-t-il de dire que les travailleurs sont exploités? Dans la théorie marxiste, l’exploitation signifie que les travailleurs sont littéralement volés par les capitalistes. Bien sûr, les capitalistes n’admettent jamais cela. Ils prétendent qu’ils donnent à leurs travailleurs un salaire honnête pour un travail honnête, que chacun est payé pour ce qu’il produit et rien de plus. Mais les marxistes disent que ce n’est pas ainsi que les choses se passent.

Les capitalistes ont mis en place un système dans lequel ils (la minorité qu’ils constituent) possèdent les machines, les usines, les fermes et les autres moyens de production nécessaire à la fabrication des moyens de subsistance indispensables, tels que la nourriture, les vêtements, et les logements. Les travailleurs (la majorité) n’ont généralement aucun autre moyen de vivre que de vendre leur capacité de travail. Ils doivent vendre cette capacité (leur force de travail) aux capitalistes dans le but de gagner un salaire. En d’autres termes, ils doivent trouver un emploi. Les salaires sont ensuite employés par les travailleurs pour acheter les produits nécessaires à leur subsistance.

Quelle est la valeur de notre capacité à travailler? D’après Marx, la force de travail de quelqu’un a pour valeur la somme d’argent (ou de marchandises) nécessaire pour le maintenir en vie et en état de travailler. On ne dirait pas une vie digne de ce nom, mais voyons ce qui découle de cette hypothèse.

Imaginez que vous ayez besoin de 50 dollars par jour pour vous nourrir, vous loger et vous habiller. Vous trouvez un emploi dans une usine de pièces automobiles possédée par un capitaliste qui accepte de vous payer 50 dollars pour 8 heures par jour, ou 6,25 dollars de l’heure. Votre journée s’écoule à fabriquer des pièces que le capitaliste vend à l’un des gros fabricants d’automobiles pour 100 dollars la pièce, et vous vous débrouillez pour produire cent pièces par jour. Pensez-y : vous produisez 1,250 dollars de valeur par heure, 10000 dollars par jour et 80000 dollars par mois sur une semaine de quarante heures! Étonnant, n’est-ce pas? Vous avez (vous, le travailleur) la capacité de créer une énorme somme de valeur qui n’était pas là antérieurement. Et c’est l’intérêt du capitaliste que de vous pousser à produire autant qu’ils soit humainement possible, soit en vous forçant à travailler plus d ‘heures par jour ou en vous faisant travailler plus vite- idéalement, pour lui, plus vite et plus longtemps.

Mais il faut éclaircir un point que vous n’avez peut-être pas remarqué. Rappelez-vous que vous produisez 1250 dollars de valeur toutes les heures, ce qui se ramène à environ 20,83 cents par minute. Est-ce vraiment important de le savoir? Absolument.

Et voici pourquoi. A 20,83 dollars par minute, cela vous prend environ 2 minutes et 40 secondes pour produire les 50 dollars qui couvrent votre salaire. En d’autres termes, vous avez à travailler moins de 3 minutes pour produire les 50 dollars qui couvrent votre salaire. Jusqu’ici, tout semble juste et équitable. Vous produisez 50 dollars de valeur par votre travail et c’est exactement ce que vous recevrez. Mais n’oubliez-pas que vous devrez travailler 8 heures pour recevoir ce que vous produisez en moins de trois minutes. C’est l’arnaque et c’est ainsi que vous êtes volé. Pour que le privilège d’avoir un emploi vous rapporte 50 misérables dollars, vous devez accepter de rester 8 heures à l’usine et de produire plus de 1000 dollars de valeur, valeur qui vous est volée par le capitaliste- littéralement volée, parce que le capitaliste la prend sans payer pour l’avoir.

Les capitalistes vous disent sans arrêt que vous êtes payé à hauteur de ce que vous produisez, que vous ête justement récompensé pour le temps que vous donnez, mais en réalité le capitaliste peut vous payer pour moins de trois minutes par jour de travail et vous forcer à fournir plus de sept heures de travail impayé juste pour obtenir un minuscule chèque. Dans notre exemple, si vous aviez été payé pour ce que vous aviez produit, vous vous seriez fait 1250 dollars en une journée. Pensez à votre propre situation au travail et voyez combien elle s’accorde à cet exemple.

Ces 7 heures de temps de travail impayé sont appelées surtravail, et ont produit 1200 dollars de plus-value ; plus-value qui n’existe que pour le capitaliste, non pour le travailleur! Tout ce passe comme si vous payiez plus le capitaliste qu’il ne vous paye. Vous lui donnez du temps de travail gratuit. La société capitaliste dans son ensemble est faite pour donner l’impression que c’est normal et juste, et la police, les tribunaux, l’armée sont mis en place pour assurer la capacité des capitalistes à exploiter le travail. Le surtravail et la plus-value qu’ils produisent sont la source du profit capitaliste. La richesse des sociétés capitalistes repose donc sur le vol des travailleurs, par le surtravail forcé.

Voici un bref coup d’œil sur la façon dont l’exploitation est expliquée dans certains des classiques marxistes, qui sont encore la meilleure source à lire pour une compréhension approfondie de cette question et d’autres aspects du conflit entre le capitalisme et le socialisme. Dans le chapitre II de Socialisme utopique et socialisme scientifique, Friedrich Engels a écrit :

« L’appropriation du travail impayé est le fondement du mode de production capitaliste et de l’exploitation des travailleurs qui se déploie sous ce mode de production ; même si le capitaliste paye la force de travail de son travailleur à sa pleine valeur de marchandise sur le marché, il extrait quand même plus de valeur de lui que ce pour quoi il l’a payé ; et en dernière instance cette plus-value forme les sommes de valeurs qui s’ajoutent sans cesse aux masses sans cesse croissantes de capital entre les mains des classes possédantes. »

Le Capital de Karl Marx est la meilleure source pour une explication technique et poussée de l’exploitation sous le capitalisme. Dans Le Capital, Livre I, chapitre 9, Marx a utilisé le terme de « temps de travail nécessaire » pour désigner la partie de la journée de travail durant laquelle les ouvriers travaillent pour couvrir leurs salaires. Il a appelé le reste de la journée, « la seconde période du procès de production », au cours de laquelle les travailleurs produisent :

« une plus-value qui a pour le capitaliste tous les charmes d’une création ex nihilo. Je nomme cette partie de la journée de travail temps extra, et le travail dépensé en elle, surtravail. [...] Les différentes formes économiques revêtues par la société, l’esclavage, par exemple, et le salariat, ne se distinguent que par le mode dont ce surtravail est imposé et extorqué au producteur immédiat, à l’ouvrier » (1)

Vous êtes révolté par cette extorsion et vous souhaitez y mettre un terme? On dirait que vous êtes marxiste. Vous n’êtes toujours pas convaincu et vous pensez à toutes sortes d’objections? Ne quittez pas. Elles seront traitées le mois prochain.

(1) repris de la traduction Joseph Roy, revue par Marx. Karl Marx, Œuvres, Économie, I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p.770.

11 Réponses vers “Vous êtes peut-être marxiste si…vous voulez mettre un terme à l’exploitation des travailleurs”


  1. 1 Emmanuel Schaer 4 septembre 2010 à 11:26

    Ce raisonnement me semble simpliste et faux car il ne tient pas compte de l’investissement et du savoir-faire nécessaires pour mettre en place et faire vivre l’industrie qui réalise la pièce détachée vendue à bon prix. L’ouvrier ne pourrait pas seul produire cette pièce.

    La part qui pourrait être restituée aux salariés (et aussi aux fournisseurs et à l’Etat), au détriment des actionnaires, c’est le résultat après impôt de l’entreprise.

    Il manque à cet article une compréhension du fonctionnement des organisations qui font l’économie.

    Comme dans le travail intellectuel, un professeur passe plus de temps à préparer son cours qu’à le donner, il y a un arrière-plan.

  2. 2 Pierre M. Boriliens 4 septembre 2010 à 4:50

    @ Emmanuel
    Simpliste évidemment, sans doute parce qu’il faut commencer par le début…

    J’en ai un autre à vous proposer, peut-être plus “incontournable”.
    Imaginez un patron et un ouvrier (salarié), genre petite boîte artisanale qui fabrique par exemple des chaises.
    L’ouvrier peut fabriquer 1 chaise par jour, vendue à 200 €. Il touche un salaire de 50 €. Par ailleurs il y en a pour 50 € de matière première (on peut mettre là-dedans le bois, les clous, du papier de verre, la pub et tout ce qu’il faut encore).
    Donc, à la fin de la journée le patron a gagné 100 €.

    Vous me direz, les impôts, etc. Oui, sans doute, mais la bagnole du patron c’est gratuit (la boîte paye), le repas de midi aussi, etc. (les experts comptables servent à ça !). Au total, ça sera peut-être 90 € au lieu de 100 €.

    De toute façons, au bout de quelques mois, le patron décide d’acheter une scie électrique et une perceuse (investissements amortissables, c’est-à-dire déductibles du revenu imposable). L’ouvrier peut désormais fabriquer 2 chaises en une journée (après lecture du mode d’emploi des machines, c’est-à-dire acquisition d’un nouveau savoir-faire).

    Si on refait le calcul précédent, le patron se retrouve à vendre 2 chaises par jour, il en a pour 100 € de matières premières, son ouvrier touche toujours 50 €…

    Résultat des courses : 250 € de bénéfice au lieu de 100 €.

    Et l’ouvrier en est toujours au même point !

    Bien entendu, on peut tourner ça dans tous les sens, ajouter les correctifs que l’on veut, il n’empêche que ce mécanisme que l’on nomme capitalisme est là et si jamais le patron juge que sa plus-value est insuffisante, il ferme et il monte autre chose (ou la même chose ailleurs, où par exemple la main d’oeuvre est moins chère). En général, il a de quoi, contrairement à son ouvrier qui se retrouve à la porte sans autre forme de procès !

    • 3 dimitri 4 septembre 2010 à 10:23

      Ben non ça marche pas comme cela !
      1. Le petit parton va se faire racheter
      2. L’environnement concurrentiel fait inexorablement baisser son profit (le commentaire de conclusion annule ce qui précède).
      3. Ben la voiture meme si la boite paye, ben c’est de l’argent qu’il n’aura pas dans sa poche.
      4. Les repas de midi ne sont pas déductibles (sauf repas d’affaires et c’est cher et pas dans la poche du pti patron)
      5. Il n’a pas toujours les moyens d’aller en Chine ou en Inde ou ailleur).
      6. En général s’il n’a que quelques employés qu’il connait cela ne lui fait pas “plaisir” de liquider ce qui est souvent l’oeuvre d’une vie.
      7. La simplification ne veut pas dire simplisme, l’article évitait justement les racourcis que vous employez dans votre commentaire.

  3. 4 Emmanuel Schaer 4 septembre 2010 à 6:08

    D’accord avec votre réponse.

    Le capital rapporte plus que le travail, ce qui est une injustice faite aux hommes.

  4. 5 GQ 4 septembre 2010 à 7:42

    le capital ne rapporte rien du tout s’il n’est pas mis en valeur par le travail, il n’y a que le travail qui produise de la valeur. Par contre il faut nuancer l’assimilation de l’exploitation au vol : les financiers volent d’autres capitalistes, les industriels, qui eux exploitent le travailleurs mais ne volent pas (sauf abus il est vrai fréquent, paye en dessous de la valeur de la force de travail), parce qu’ils ont acheté la disponibilité de la force de travail pendant un certain temps pour une paye fixée par le contrat de travail quelle que soit la valeur produite. De plus mettre fin à l’exploitation ne doit pas se confondre avec mettre fin à la production de plus-value. Sinon on tombe dans les impasses de l’économie de pénurie, avec laquelle le Che se débattit quand il était ministre de l’industrie à Cuba, et qu’il constatait que les ouvrier soviétique non exploités produisaient des tracteurs de très mauvaise qualité, comparés aux Caterpillars américains. (voir la biographie de Paco Ignacio Taibo II)

  5. 7 socio13 4 septembre 2010 à 7:45

    PAS LE TRAVAIL? LA FORCE DE TRAVAIL QUI EST LA SEULE MARCHANDISE QUI ait la caractéristique de produire plus de valeur qu’il ne lui en faut pour se reproduire et qui de surcroît conserve la valeur accumulée dans le capital constant ou capital mort. Donc ce qu’explique marx c’est qu’il raisonne sur le cas où le capital paye la force de travail à sa valeur. valeur qui comme toute valeur représente le temps moyen socialement nécessaire qu’il lui faut pour se reproduire (lui et ses enfants), mais la plus value est le fait que justement le travailleur est acheté pour un temps déterminé disons 9 heures et que durant les 6 premières heures il produit assez pour reproduire sa force de travail et les 3 heures supplémentaires sont celles qui donnent donc une plus value, valeur ajoutée.
    le taux de plus value est PV/ CV c’est-àdire plus value ou valeur ajoutée sur masse salariale en gros
    le taux de profit est différent
    PV/ CV+ CC soit CV en gros salaires, CC capital constant les matières premières, les machines, ce que possède le capital.

    confondre travail et force de travail est l’erreur qui rend incompréhensible la démonstration de Marx, résultat on regresse à l’idée proudhonienne du “vol”, non il n’y a pas vol, le capitaliste achète la force de travail à sa valeur, c’est dans la valeur d’usage de la force de travail que réside le secret de la plus value… Et de surcroit il faut de la valeur ajoutée dans la production ne serait ce que pour développer la santé, l’éducation…
    C’est pour ça qu’il y a baisse tendancielle du taux de profit parce que le capitaliste va développer les machines par rapport au CV, le taux de PV augmente et le taux de profit baisse…
    Danielle bleitrach

  6. 9 Marc Harpon 4 septembre 2010 à 10:16

    Cher Emmanuel…

    Le raisonnement n’est pas simpliste mais simplifié à l’extrême, au point de sembler naïf, comme beaucoup trop de textes du CPUSA, je le reconnais. Voici une réponse, elle aussi simplifiée, à vos objections, telles que je les comprends du moins. Une plus ample compréhension de ces questions passe par la lecture des travaux de Karl Marx et Friedrich Engels.

    Qui possède le savoir-faire? Le travailleur. Il est une de ses propriétés. Même en admettant que les produits d’une certaine entreprise ont une certaine facture inégalable, on ne change rien à cela : il a fallu que les nouveaux arrivants apprennent la façon de faire de chez machin ou de chez bidule. Autrement dit, il a fallu un travail de formation. C’est là que le savoir-faire est pris en compte par le marxisme, dans la différence entre travail simple et travail composé : la force de travail est elle-même du travail accumulé, ce qui fait qu’elle a une valeur et que cette valeur est proportionnelle au savoir faire de l’ouvrier.

    C’est pourquoi l’ouvrier qualifié est mieux payé que les autres. Car, ce que ne dit pas cet article c’est que le vol opéré par les patrons n’est pas de la même nature qu’un petit larcin. En fait les patrons paient le travail à sa valeur (à raison de la quantité de travail que contient la force de travail), mais profitent de ce que la valeur qu’a une heure de travail n’est pas la valeur que crée cette heure de travail.

    L’investissement fournit les moyens du travail (locaux, outils, machines, intrants). Autrement dit, il apporte ce qui, dans le procès de production, est purement passif. Pour ajouter de la valeur à cet élément passif, le travail est nécessaire. Si j’achète pour 100 unités monétaires d’ingrédients et que je vends mon gâteau à 110, certes je n’aurais pas pu gagner 10 si je n’avais pas eu mes « matières premières » mais sans le travail, mes ingrédients auraient perdu de la valeur (en pourrissant) au lieu d’en gagner. Le travail vivant est donc nécessaire pour que ne se perde pas la valeur du travail mort contenu dans les matières premières et les outils du travail. Si maintenant je ne possède pas mes moyens de travail (matières premières et outils), je dois livrer mettons 5 euros à mon patron. Ces 5 euros ne sont pas moins tirés de mon travail que si j’avais produit ma marchandise avec mes propres matières premières.

    J’ajoute que si je travaille non pas pour moi mais pour un patron qui me fournit des matériaux (l’objet du travail) et des outils de travail, celui-ci ne peut vendre mon gâteau au-dessus de sa valeur de 110 unités monétaires, car leur marché le lui interdit : si de toute façon le profit s’obtenait en vendant les marchandises au-dessus de leur valeur, il n’y aurait pas de profit du tout (sinon au sens nominal), puisque chacun perdrait d’un côté ce qu’il gagnerait de l’autre. Le profit que prélève le patron est donc nécessairement issu des 10 unités monétaires ajoutées par mon travail.

    Enfin, contrairement à ce que laisse penser ce texte, la fin de l’exploitation ne consiste pas à verser aux travailleurs le « produit intégral du travail ». Dans la Critique du Programme de Gotha, me semble-t-il, Marx réponde à cette revendication naïve : il est nécessaire qu’une partie des richesses crées par le travail soit conservée par la collectivité pour « investir » comme vous dites mais aussi pour assurer la solidarité entre générations par exemple, à travers des fonds de réserves pour les vieux. Les ouvriers ne peuvent donc pas toucher le « produit intégral du travail ».

    Ce texte, avec ses imperfections et les méprises qu’elles suscitent, me persuade de l’importance de la théorie de la valeur. Il me semble, qu’avec celle de l’impérialisme, telle que formulée par Lénine, c’est une des clés indispensables de la compréhension du monde contemporain. Le mérite de ce texte est quand même de susciter cet échange.


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