La députée argentine de trente-trois ans n’a pas connu les années noires de la dictature et le vol des bébés enlevés à leurs mères emprisonnées. Jusqu’à ce qu’elle devienne, il y a six ans, le 781ème enfant de disparus à être retrouvé. dossier transmis par Maurice Lecomte pour changement de société.
Voici en quels termes Maurice présente l’intérêt du dossier et je partage sa préoccupation, parce qu’il ne s’agit pas seulement de l’argentine mais de nos propres institutions françaises et du fait que la politique doit être une éthique. Deux fondamentaux de notre blog.
J’ai trouvé intéressant cet article de l’Humanité d’aujourd’hui. Je n’étais pas au courant de cette pratique de vol d’enfants de personnes assassinées par nos soins.
J’ai ensuite trouvé par internet cette vidéo en 4 parties portant sur une intervention de Victoria Donda à l’invitation du Parti de Gauche, qui d’entrée semble plus intéressé par le caractère de masse que de classe, mais c’est intervention qui m’intéresse. J’en ai effectué la transcription de la dernière partie. Plusieurs choses ont attiré mon attention ;
- C’est au sein de la population pauvre et au chômage, des jeunes et des femmes notamment, que les organisations de masse et de classe dont parle l’intervenante, se sont construites et développées par un lent et long travail de résistance pour une survie digne.
- La souveraineté est visée tant pour ce qui concerne l’objet spécifique du mouvement que l’unité en vue de la souveraineté nationale et régionale (Amérique latine).
- Notre attention est attirée sur la situation faite aux immigrés en Europe et sur le rôle joué par nos propres institutions, ici l’armée, dans la situation faite aux peuples dominés par l’impérialisme dont nous sommes de fait partie prenante.
- Il me parait intéressant de pointer que cette partie de l’intervention se fait en réponse à une intervention venue de la salle, « et bon tu disais … », ce qui tend à renforcer la pertinence de mon point précédant notamment.
- Il est question de morale de notre encadrement politique. Je relève qu’à Cuba, ils estiment aussi que la question morale est importante, pour ne pas dire déterminante, dans la construction de la politique mise en place.
Analia découvre à l’âge de vingt-sept ans qu’elle est un bébé volé de la dictature «Au nom de mon peuple”
argentine. C’est votre oncle qui a dénoncé et programmé les assassinats de votre père, son frère, et de votre mère, militants de gauche. C’est lui encore qui vous a confié à une famille proche du régime, et qui a élevé votre soeur, Daniela… À la lecture de votre ouvrage (1), on est frappé par l’horreur de votre histoire. Comment Victoria le vit-elle?
VICTORIA DONDA.
(Hésitations). L’être humain a une capacité énorme à tolérer dès lors qu’il n’est pas seul. Adolfo –je n’aime pas l’appeler mon oncle – a dénoncé mon père. Il était présent lorsque l’on torturait ma mère qui était enceinte de moi. Il a agi ainsi parce qu’il était partie intégrante d’un projet politique. Ma mère en revendiquait un autre. Ma lecture consiste à comprendre qu’un collectif a souffert parce qu’un autre a joué avec la condition humaine au nom d’objectifs politiques. C’est pourquoi il est très important de contextualiser. Sinon, on ne comprendrait pas comment le berceau de la Révolution française de la liberté, l’égalité et la fraternité, a engendré des colonies sanguinaires en Afrique. On ne comprendrait pas que les forces armées françaises ont massacré en Algérie, et ont ensuite enseigné la torture aux forces armées argentines. Les sociétés française et argentine sont distinctes mais elles se connectent sur le modèle économique.
« Il ne s’agissait pas pour moi d’être deux femmes à la fois, mais de faire en sorte qu’Analia et Victoria vivent paisiblement dans un même corps », écrivez-vous…
VICTORIA DONDA.
Je ne suis pas une bête mythologique à deux têtes. Je construis au quotidien mon identité et ce, depuis mon enfance, parce qu’on m’en a laissé la liberté. Ce tout est partie intégrante de mon combat. C’est aussi la reconnaissance de celui de mes parents.
L’écriture de cette autobiographie a-t-elle constitué une sorte de thérapie?
VICTORIA DONDA.
Non ! En 2005, après un entretien accordé à un journal, tout le monde parlait de mon histoire comme si elle était unique. Et cela m’a dérangé. Mon histoire fait partie de l’histoire d’un peuple. J’ai voulu la raconter mais dans le contexte argentin. J’ai voulu parler du néolibéralisme, de ces femmes et de ces hommes qui ont barré les routes du pays, les Piqueteros, de ces organisations sociales qui ont pallié l’absence d’un État. Mes parents n’ont rien à voir avec mon militantisme. J’avais quinze jours lorsqu’ils m’ont séparé du sein de ma mère. Je m’en tiens au lieu dans lequel je vis, et je lutte. Cela correspond à ma manière de voir le monde. Il y a ceux qui ont la capacité de détourner les yeux et dire qu’ils n’ont rien vu. Certains dépriment, en se disant que ce monde ne sert à rien. Et d’autres disent qu’ils veulent le changer. J’en suis. Bertolt Brecht a dit :
« Il y a des hommes qui luttent un jour et qui sont bons. Il y en a d’autres qui luttent un an et sont meilleurs. Il y en a qui luttent pendant des années et sont excellents. Et puis il y en a qui luttent toute leur vie, ceux-là sont indispensables. »
Mes « vieux » ont été des indispensables. Je souhaite l’être aussi mais parce que j’en ai décidé ainsi.
Pourquoi, en 2010, les poursuites judiciaires contre les criminels des dictatures sont-elles encore entravées?
VICTORIA DONDA.
En Argentine, a prévalu la théorie des deux démons qui reposait Sur l’idée qu’un commandement armé en combattait un autre. Puis nous nous sommes réconciliés. Dans une vraie démocratie, le contexte aurait dû être analysé : il y a eu un État terroriste dirigé par des militaires mais également des civils qui faisaient partie du pouvoir économique et politique, appuyé par l’Église. L’objectif de la dictature n’était pas d’assassiner 30 000 personnes mais bel et bien un projet économique. Si, dans les années soixante-dix, il n’avait pas existé des organisations politiques opposées au néolibéralisme, il n’y aurait pas eu de dictature.
Néanmoins en matière de procès, l’Argentine fait figure d’exemple sur le continent.
VICTORIA DONDA.
C’est un orgueil. L’Argentine démontre que la justice n’est pas négociable. On ne transige pas avec l’impunité. Certains avaient proposé de tenir des procès dits de la Vérité où les militaires se contenteraient de reconnaître leurs crimes. Sans plus. Mais le peuple argentin s’y est opposé. Nous vivons une situation bien meilleure qu’en 2003, après l’annulation des lois de point final (lois d’impunité). Même si lorsque je suis arrivée à la Chambre des députés, je me suis retrouvée face à des élus qui avaient été fonctionnaires lors de la dictature. C’est très difficile. Mais la politique implique un niveau d’exposition, et une capacité de tolérance. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que chacun sait de quel côté il se trouve.
Que pense l’élue et militante de gauche que vous êtes, des transformations politiques à l’œuvre sur-le continent?
VICTORIA DONDA.
L’Amérique latine n’a jamais connu meilleures conditions pour construire la souveraineté. C’est le trait commun aux projets politiques des différents pays. Certains sont plus en avance que d’autres en matière de distribution des richesses et de démocratie. Mais il reste entendu dans tous ces pays, à l’exception de la Colombie ou du Pérou, qu’il est impossible d’avancer en dehors du bloc latino-américain. Nos économies, si l’on excepte la compétition que se livrent l’Argentine et le Brésil, sont complémentaires. Ce bloc unitaire et puissant n’a pas encore vu le jour à cause des intérêts et des antagonismes locaux. Quel intérêt le Chili avait-il de signer un traité de libre-échange avec les Etats-Unis ? La Concertation (coalition de centre gauche) a perdu les élections après la défection de l’appui populaire. La droite comme une partie de la gauche sont au pied du mur lorsqu’elles abandonnent certains principes comme la souveraineté…
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR CATHY CEÏBE
(1) Victoria Donda, « Moi Victoria, enfant volé de la dictature argentine ». Éditions Robert Laffont, 267 pages, Paris, 2010. 20 euros.
L’Humanité du 18 août 2010
L’Humanité du 18 août 2010
Transcription de la « part 4 » de la vidéo ; « Violations des droits de l’homme »
http://www.dailymotion.com/video/xd94wh_v-donda-part-1-lautre-gauche-en-arg_news
http://www.dailymotion.com/video/xda085_part-2-l-autre-gauche-en-amerique-l_news
http://www.dailymotion.com/video/xd9z3l_part-3-l-autre-gauche-en-amerique-l_news
http://www.dailymotion.com/video/xd9yde_part-4-violations-des-droits-de-l-h_news
Je n’ai pas traité là des droits de l’homme, mais de la violation des droits de l’homme dans le contexte de la dictature, il y a 30 ans.
Depuis 25 ans que la dictature est terminée en Argentine, c’est ce gouvernement qui en a le plus fait sur la question des droits de l’homme. Evidemment tout n’est pas fait et il reste des choses à faire, parce que les contradictions dont je vous ai parlé, qui traversent le gouvernement existent aussi en cette matière. Le premier point est la décision que ce gouvernement a pris d’annuler la loi d’amnistie qui s’appelait ‘’devoir d’obéissance(1)’’. C’était une loi qui empêchait d’initier des processus judiciaires. Donc maintenant, depuis 2003 on peut entamer des procès. Parallèlement le gouvernement s’est allié avec des partis de droite qui avaient carrément soutenu la dictature dans les provinces et qui avaient mis dans leurs listes aux élections des personnes qui avaient été de hauts fonctionnaires de la dictature, ce qui du coup a induit une discussion dans le mouvement des droits de l’homme en Argentine, qui est sans fin.
Donc en gros pour résumer, notre position a été d’applaudir les avancées qui avaient été obtenues tout en nous opposant aux alliances qui avaient été réalisées par Kirchner. La proposition que nous avons faite pour cicatriser cette période de l’histoire, pour la fermer, a été de proposer, en début de la mandature, une loi pour interdire aux personnes qui avaient été condamnées pour délit de violation des droits de l’homme pendant la dictature de participer à des postes gouvernementaux et même de se présenter aux élections, parce qu’on avait été choqués par l’élection en 2005 de ‘’Michael Acopade ( ?)’’, qui était quelqu’un qui a torturé plus de 20 personnes, quelque chose qu’on savait. En Argentine, comme ailleurs, les députés jouissent d’une immunité et la raison pour laquelle ce type s’est fait élire, c’est pour jouir de ce statut immunitaire, et du coup, ça devenait extrêmement difficile de réunir les témoignages dans un procès où l’accusé était de toute façon protégé par l’immunité. Je dis cela pour expliquer pourquoi on a proposé cette loi qui peut paraître un peu dure. Il y a aujourd’hui 392 personnes inculpées pour délit d’atteinte à l’humanité en Argentine, 40 condamnations, 30 000 disparus. Il a eu 500 centres clandestins de détention, donc 500 centres de concentration et 400 personnes en procès. Soit, il manque des gens à inculper, soit, il a des centres qui étaient auto-gérés quoi ! En réalité, il a aujourd’hui 6 500 personnes qui ont été dénoncées pour ce type de fait, donc on voit que le travail judiciaire n’est pas encore à son terme. Et en plus, il faut rajouter à ça les fonctionnaires civils de la dictature.
Et, bon tu disais que c’était passé de mode en Europe, je ne sais pas, mais je pense que ça ne devrait pas l’être. Et de ce point de vue, moi je suis assez fière d’être argentine, parce qu’en Argentine, on a montré que c’était possible d’avancer.
Et à travers cette question, finalement on juge aussi de la morale de notre encadrement politique. Bon, vous savez que je suis ici en tournée pour promouvoir un livre. Quand j’étais en Espagne, il y a un mois, les journalistes étaient estomaqués de ces histoires d’appropriation d’enfants pendant la dictature. Ce qui les surprenait c’était qu’en Espagne aussi, il y avait eu des enfants volés pendant le franquisme. Et là, ils commençaient à dire, ah,… qu’est-ce qu’il fait froid, …oh… la météo.
Et pareil avec les journalistes italiens quand je leur demandais leur avis sur les ghettos construits par Berlusconi pour enfermer les immigrés. Ici, en Europe, c’est évident qu’aujourd’hui, la question du traitement des immigrés prend des proportions telles que vraiment il faut trouver une réponse à ça. Et la réponse ne peut pas être la xénophobie.
Et par exemple ce livre peut aussi être l’occasion pour les français de découvrir (2), de se poser la question de savoir quel a été le rôle de l’armée française dans l’instruction, la formation des militaires argentins. Je pense finalement qu’il y a assez peu de différence entre celui qui apprend à un autre de torturer et celui qui, in fine torture, et tant que les violations aux droits de l’homme continueront, je ne vois pas comment ce sujet peut passer de mode.
(1) http://risal.collectifs.net/spip.php?article2184
(2) Voir aussi ; « Curieuse myopie de l’Europe à propos de l’Amérique latine »
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