Le nom le plus souvent prononcé par les commentateurs depuis la publication des premiers résultats de l’élection présidentielle est celui de Grzegorz Napieralski, qui a de façon surprenante conquis la troisième place avec 14% des voix.
Article sur les élections présidentielles polonaises de Piotr Ikonowicz, juriste, dirigeant du Parti de la nouvelle gauche et président de la Chancellerie de justice sociale (association d’aide juridique et militante aux sans abris et aux victimes du non respect du code du travail).
Traduit par Bruno Drweski
J’ai posé la question à un jeune membre de la commission électorale du centre ville de Varsovie pour qui il allait voter. Ce jeune homme, étudiant en physique, m’a répondu que, en tant que libéral, il était plutôt tenté de voter pour Bronislaw Komorowski le candidat du parti libéral PO, Plateforme civique, mais qu’en finale il s’était décidé à appuyer le candidat de l’Alliance de la gauche démocratique SLD, Napieralski. Pour quelle raison ? Car il est moins conservateur et plus anticlérical. Le fait que Komorowski n’ai pas gagné dès le premier tour est dû à l’irruption d’un électorat jeune, qui a réagi à la campagne électorale rafraichissante, progressiste et très respectueuse du candidat de la gauche.
Certains sondages donnent à Komorowski un avance de 12 points sur le candidat du parti Droit et Justice PiS, qui a remplacé son frère mort tragiquement dans une catastrophe aérienne, d’autres ne lui donnent que 5% d’avance. D’une façon ou d’une autre, les prétendants au fauteuil présidentiel n’ont pas attendu avant de faire des avances à Napieralski. Komorowski a déclaré qu’une gauche était indispensable en Pologne, tandis que Kaczynski a remercié Napieralski pour sa proposition d’une Table ronde de la santé publique. Jusqu’à présent, les deux principaux candidats ont joué au jeu de celui qui va commettre la première erreur et ont évité toute parole dure, et toute déclaration claire. Il aurait été en effet inconvenant de s’étriper dans le contexte de la tragédie de Smolensk et de celui des inondations. Mais toutefois, pour le second tour, les deux candidats vont devoir s’affronter en tête à tête, et parler des importantes questions sociales et économiques, en ne pouvant plus masquer ces débats derrière une phraséologie de concorde nationale.
Il suffit à cet effet de rappeler les deux principaux slogans des candidats pour comprendre le degré de vide offert lors du premier tour par les deux candidats Kaczynski et Komorowski. Komorowski proclamait « La concorde construit », ce à quoi Kaczynski ne pouvait qu’acquiescer, et Kaczynski lui a répondu sans confrontation que « C’est la Pologne qui est la plus importante », ce que bien sûr le vieux conservateur et père de cinq enfants qu’est Komorowski ne pouvait évidemment qu’approuver.
C’est sur ce fond donc, que le candidat de la gauche, qui exige la ratification par la Pologne de la Charte des droits fondamentaux, la légalisation du remboursement de la fécondation In Vitro, le retrait de l’enseignement de la religion dans les écoles, la légalisation de l’avortement et le retour dans les écoles des cabinets de médecins scolaires est apparu doublement clair dans ses choix, en proposant une tonalité de débat à la fois conciliatrice dans sa forme et radicale sur le fond.
Mais Napieralski était cependant un cavalier solitaire, qui n’a même pas reçu l’appui de son parti. Le politicien populaire de gauche Wlodzimierz Cimoszewcz a appelé à voter lors du premier tour directement pour le candidat de PO, et l’ancien président de la République de Pologne Kwasniewski ainsi que les bonzes de son parti ne l’ont pas aidé dans la campagne. Malgré cela, Napieralski a répondu au défi, et a mené une campagne courageuse, qui a étonné son propre parti, non seulement à cause de son caractère rafraichissant et efficace, mais à cause de son caractère de gauche, ce dont son parti était jusqu’à présent très éloigné.
Car c’est la SLD qui a envoyé les armées polonaises en Irak et en Afghanistan, alors que Napieralski exige leur retrait, position qui a été ouvertement critiquée dès la première soirée électorale télévisée par Kwasniewski. La Charte des droits fondamentaux, c’est le postulat d’aller dans la direction d’une Europe sociale, ce que les politiciens dominant de la SLD ont toujours considéré comme une impossibilité due au fait que la Pologne est trop pauvre pour être sociale.
Si les sondages à la sortie des urnes annonçant une différence de quelques pourcents entre les principaux candidats se confirment, c’est la participation électorale au second tour du 4 juillet qui décidera du résultat. Les électeurs de PO sont issus des milieux favorisés et apparemment une grande partie d’entre eux sera en vacance à ce moment.
Mais seuls 25% des Polonais profitent des vacances. Le reste, c’est la Pologne B, une Pologne pauvre, embauchée selon des contrats poubelles, recevant des salaires peu élevés et qui vote plutôt pour PiS. Ce qui peut être décisif. Il ne faut pas non plus s’attendre à un déplacement mécanique des électeurs de gauche en faveur de Komorowski, car Napieralski a lui même annoncé que pendant la période précédant le second tour, il avait l’intention de poursuivre ses activités en voyageant à travers la Pologne pour rencontrer les électeurs et leur demander pour lequel des deux candidats restant ils comptaient voter.
C’est pour lui une excellente occasion de renforcer sa position, car les yeux de l’opinion publique seront tournés sur ce « faiseur de roi ». D’après les sondages actuels, deux tiers des électeurs de Napieralski déclarent leur désir de voter pour Komorowski, mais c’est quand même un tiers qui est prêt à le faire pour Kaczynski. Ce serait donc une faute que de se prononcer pour un des deux candidats, car, par un tel commerce des voix, il risquerait de mécontenter les gens. Napieralski se comporterait intelligemment si, en fin de compte, il appelait les gens à voter selon leur conscience.
Mais, si l’on veut réaliser le programme progressiste de la gauche tel qu’il l’a formulé pendant la campagne, le candidat de la SLD devra reconstruire et même construire à partir des fondations sa base politique. Kwasniewski a fait déjà part de son espoir que le chef de la SLD donne en « démocrate » au main de l’appareil de son parti les tractations à mener avec PO. Napieralski ne doit cependant rien à cet appareil, et ce serait une faute de sa part s’il permettait qu’on mette son succès et celui de sa formation aux enchères dans le but d’obtenir quelques avantages ponctuels en se réfugiant dans les bras du groupe politique le plus puissant. La victoire de Komorowski, en particulier dans le cas d’une victoire nette de sa part, aboutirait aussi en fait à amoindrir la position de la SLD en tant que troisième force distribuant les cartes.
Nous nous trouvons donc devant un débat présidentiel intéressant, dans lequel on aura face à face, Bronisław Komorowski, un homme mal préparé, ce qu’on a pu constater par ses multiples gaffes lors de la campagne électorale, et Jaroslaw Kaczynski, un politicien conservateur qui, suite à la mort de son frère a rejeté le langage de l’agressivité et du conflit, qui possède un quotient intellectuel beaucoup plus élevé et une préparation sur les dossiers incomparablement meilleure que l’oncle jovial Komorowski. Et l’arbitre dans ce débat, ce sera le jeune politicien d’une gauche, qui jusqu’à récemment était rejetée dans les poubelles de l’histoire par les deux principales formations politiques du pays. Et le résultat de moins de 2% du candidat paysan allié à PO dans la coalition gouvernementale, Waldemar Pawlak, semble plutôt montrer que lors des prochaines élections parlementaires, il n’y aura plus que trois et non quatre partis représentés, puisque le parti paysan PSL descend dans tous les sondages au-dessous de la barre éliminatoire des 5%. Est-ce qu’une telle troisième force pourra déboucher sur la naissance d’une gauche européenne moderne sous la direction de son leader Napieralski, c’est à voir, mais le premier pas dans cette direction a déjà été fait.
Piotr Ikonowicz
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