Je suis grosso modo d’accord avec tout ce qui a été dit ici(l’article trop c’est trop, débrouillez-vous sans moi…), mais je voudrais apporter quelques compléments. Car pour ce qui est du conflit autour de la Palestine, même les plus rationalistes d’entre nous, parmi lesquels j’essaie de me compter, ne sont pas vraiment en état de faire la distinction entre l’analyse sociale et politique de la chose, et le rapport conscient ou inconscient aux mythes qui touchent tous les êtres humains qui, de près ou de loin, ont subi l’influence des cultures mosaïque (israélite), chrétienne ou musulmane, dans leurs fondements religieux, ou dans leurs métamorphoses modernistes, laïcistes et rationalistes. Admettre que le religieux et le mythe se manifestent jusque dans l’athéisme le plus radical constitue la grande découverte du XXe siècle, par observation des processus sociaux et historiques.
Sinon, pourquoi des sionistes majoritairement athées au départ se seraient-ils plus attachés à la « terre d’Israël » plutôt qu’à l’Ouganda, au Frajland australien, au Birobidjan, etc pour leur projet « national » ?
Le sionisme moderne constitue une des multiple variante d’un projet ethniciste, idée à la mode dans l’Europe bourgeoise et coloniale de la fin du XIXe siècle, particulièrement sous sa forme « allemande », « biologique », radicale, post-1871. Les sionistes sont donc à ranger dans la catégorie des mythes nationaux « rationalisés » issus du XIXe siècle européen et qui ont mené, entre autres, à la Première Guerre mondiale. Dans le cas sioniste, ce fut plus tragiquement encore, car ce fut une idée projetée hors d’Europe, dans une région à coloniser. D’où le drame qui s’ensuit jusqu’à aujourd’hui.
Mais il faut rappeler aussi que la première source de l’idée sioniste n’est pas laïque moderniste nationaliste, mais vient de Cromwell et des protestants anglo-saxons qui ont imaginé que le « retour des juifs à Sion » était nécessaire bibliquement parlant. Leurs descendants, ce sont les chrétiens-sionistes des USA qui, à coup de folies, ont encore plus compliqué la situation à l’ère Bush, non seulement en Israël-Palestine, mais en Irak, en Iran, etc, car ils attendent « l’Armagedon », la lutte finale entre ce qu’ils appellent « le bien » et le « mal » qui selon eux pourrait être une guerre atomique finale annonçant le retour de Jésus sur terre allant châtier les musulmans et les impies (!!!). Ce sont des fous, mais des fous puissants qui accompagnent les neocons, qui, eux, sont liés aux milieux du business, et qui sont généralement des ex-gauchistes rationalistes retournés dans le camp du capitalisme impérialiste. Un tandem qui n’a pas disparu avec l’avènement d’Obama !
Le problème qu’il faut comprendre, et dépasser aussi, c’est que, vu l’histoire des Juifs EN EUROPE depuis la fin du XIXe siècle et surtout l’extermination hitlérienne, le sionisme qui était minoritaire chez les juifs, est devenu majoritaire, tout au moins en apparence (mais les apparences comptent !), par étapes, après 1945, 1948 et 1967. Il faut absolument comprendre la douleur juive qui peut expliquer ce processus, qui est allé de pair en plus avec la déstructuration sociale du prolétariat juif d’Europe centrale. Aujourd’hui les juifs doivent faire l’effort de prendre du recul par rapport à tout cela, en faisant ce que les Français, les Anglais, les Allemands, les USAméricains ont tant de mal à faire avec leurs propres pulsions dominatrices. Mais dans le cas juif, ce travail est plus difficile à faire car c’est avec le sentiment de ne pas avoir de base de repli consensuelle et sure. En ce sens là, leur situation peut être comparée avec celle, qui était tragique aussi il faut le dire, des Afrikaners d’Afrique du Sud, sans patrie garantie de repli « au cas où ». Il fallait bien évidemment dénoncer l’horreur de l’apartheid, mais cela ne devait pas nous empêcher de constater le sentiment des Afrikaners d’être piégés en Afrique, depuis les massacres que leur avaient fait subir les colonialistes anglais au début du XXe siècle. Ils semblent s’en être sortis, mais ce ne fut pas facile.
Par ailleurs, puisqu’on parle de mythe, il faut bien sûr être prudent avec cela, mais on ne peut pas nier d’un revers de main le fait que les êtres humains aiment les mythes et en éprouvent souvent le besoin. Un juif, y compris athée, a le droit de ressentir un sentiment particulier envers la terre où est née l’idée monothéiste sous la forme que nous lui connaissons depuis, idée dont il fut longtemps le dépositaire. Et il a donc le droit de désirer une présence israélite à Jérusalem (sous quelle forme ? cela reste à définir) et ce droit doit être pris en compte et garanti. Je pense en revanche aussi que les juifs (religieux ou athées) devraient prendre en compte le fait que le temple de Jérusalem a déjà été reconstruit. Ce sont les deux mosquées du mont du Temple. Car, comment expliquer la construction de ces deux monuments sublimes de l’art humain, sans référence à la tradition biblique ? C’est bien là la victoire « universelle » de cette tradition. Les chrétiens n’ont pas voulu respecter cela, et ce sont les musulmans qui ont « reconstruit » le temple à l’emplacement du temple. Et qui trouvent donc particulièrement ingrat le comportement des sionistes qui oublient de les respecter, eux qui ont « reconstruit » la présence symbolique des prophètes israélites en Palestine (là encore, ce sentiment existe chez un musulman croyant comme chez un athée). Et ce sont aussi les musulmans qui ont donné naissance, grâce à l’influence en Europe de la culture musulmane, aux bases des idéologies modernes, partant de la Renaissance vers le siècle des Lumières. Est-on passé pour autant du mythe à la rationalité pleine et entière au cours d’un processus historique cohérent et sans contradictions ? Nous nous trouvons là devant un vaste chantier de réflexion qui interpelle les rationalistes.
Mais qui explique aussi pourquoi le conflit du Moyen-Orient soulève tant de passions, pour des raisons conscientes, mais aussi inconscientes, là encore y compris chez les athées qui ne peuvent regarder la Palestine comme ils regardent le Congo (trois millions de morts au cours des 20 dernières années !!! Qui en parle ?).
Par ailleurs, s’il n’existe pas de « peuple juif » au sens ethnique du terme (voir Shlomo Sand), il existe non pas une, mais des cultures juives, et en particulier il existe (existait ?) une culture yiddish …qui a été exterminée par Hitler et dont des pans entiers ont aussi été détruits par les sionistes (qui haïssaient le yiddish au profit de l’hébreu) …Mais tout cela n’est pas totalement perdu car peu de gens savent qu’il existe toujours en Russie une Région autonome juive au Birobidjan à la frontière chinoise ayant comme langue officielle la langue yiddish et que, là-bas, on assiste même à une timide renaissance de cette culture. Et dans les quartiers juifs de New York, on parle encore yiddish.
bruno Drewski j’ai beaucoup à te répondre. Tu expliques que l’irrationnel du mythe par exemple religieux se mêle à la rationalité, ce serait la grande découverte du XXe siècle. Découverte de qui ? de l’école de francfort? Adorno en coquetterie avec heidegger ? je dirais les choses autrement, et ma référence sera un marxiste qui a beaucoup travaillé sur l’utopie, Ernst Bloch. Il ne s’agit pas d’irrationnel, il s’agit de l’Histoire, de la transcendance de l’individu, et s’il faut dénoncer la religiosité, il faut conserver le rôle de l’utopie, ce qui le permet c’est justement l’activité politique ou la médiation concrète, ce sur quoi on doit agir dans la réalité.
Ce que j’ai tenté de voir dans notre livre Cuba, Fidel et le Che est justement la manière tout à fait originale dont Fidel en privilégiant le politique, le point concret sur lequel il faut agir, donne tout son sens à l’utopie qui chez lui est non seulement marxiste mais martienne (de josé marti).
Je pense que si l’on veut agir efficacement sur la question palestinienne il ne faut pas tout confondre mais chercher “la contradiction principale” et comment elle se présente pour mieux rassembler et en particulier empêcher que l’on glisse vers de nouveaux fascismes… mais j’explique un peu tout cela dans mon dernier texte sur Communisme, dirigeant-dirigé…
Comme toi l’idée du birobidjian me séduit mais je sais que c’est aussi un mythe, il faut affronter le problème autrement.
cela dit merci ce que tu dis est toujours passionnant et permet d’éclairer le débat..;
mais je pense que ce que je devrais faire en te répondant c’est m’attacher aux faits et par exemple tenter à travers eux d’éclairer la raison pour laquelle non seulement l’URSS a été la première à reconnaitre israêl mais comme l’a reconnu ben Gourion, ce sont les tchèques qui ont apporté le plus d’armement à la lutte contre les britanniques.
Comme je ne crois pas à l’antisémitisme de Staline, en tout cas pas assez pour impulser chez lui une attitude politique, je pense que son problème est beaucoup plus le fait que pour rallier l’ukraine et d’autres pays, en particulier d’Europe centrale, il faut un peu faire oublier le lien juif bolchevicks. Tu noteras qu’en dehors de la Pologne où il existait une résistance nationale et communiste et les juifs avaient été totalement exterminés, si on prend des pays comme la Hongrie ou la Roumanie, au départ les dirigeants communistes sont trés marqués par leur origine juive. Donc rallier à l’URSS et à son domaine d’Europe passe au moins par l’assimilation, alors pourquoi cet épisode vers israêl alors que tous les marxistes se sont méfiés non seulement du sionisme mais de l’idée de peuple et de nation juive (moi je sépare les deux, c’est un peuple caste au départ qui après est périodiquement comme le dit Sartre fabriqué par l’antisméitisme). Mais ce statut est une vrai problème. C’est vrai dès le départ avec l’histoire du Bund (dont kautsky disait que c’était des sionistes qui avaient le mal de mer), les juifs sont trop nombreux dans l’internationale social démocrate, (un peu comme dans le parti communiste argentin, je plaisante mais à peine) pour encourager une autonomie… Au lieu de tout voir dans un parrallélisme entre antisémitisme religieux et tsaristes et communisme, il faut resituer à chaque fois les enjeux politiques concrets… Hier comme aujourd’hui.
Et tenter d’aller au-delà de la souffrance juive qui est bien réelle mais ne saurait servir d’explication pour tout et surtout pour oublier que ceux qui souffrent aujourd’hui ce sont les palestiniens…
peut-être faut-il s’interroger sur la manière dont se constituent les identités par opposition “le moi se pose en s’opposant” disait Fichte… Et comment dans les périodes d’incertitudes, de crise on a besoin de construire des identités mythiques sur des boucs émissaires, ce qu’il faut dénoncer comme le fit jadis Politzer contre l’idéologue nazi Rosenberg, il faut revendiquer le rationalisme et là opposer sans cesse à une souffrance abstraite et prétexte la souffrance politique réelle des palestiniens. C’est ce qu’aurait fait un Politzer , sans aller jusqu’à la monstruosité du nazisme, peut-être tout collectif a-t-il tendance à cela. le christianisme (saint Augustin, Pascal) a souvent exprimé l’idée que les juifs devaient exister dispersés , isolés, comme la preuve de la vérité de l’ancien testament donc du nouveau et du monothéisme. On retrouve cette idée chez cet abominable léon Bloy, quand on vous construit une identité pareille c’est dur d’y échapper, et alors que la base matérielle en disparaissait historiquement avec la disparition du peuple caste, ont surgi ces mythes… Je ne m’y résigne pas et je ne confond pas cet irrationnel avec l’utopie… parce que la mythologie a des conséquences concrètes et doit exiger donc des mesures bien réelles comme les sanctions internationales.
Enfin bruno pour changer de sujet, ne trouves-tu pas étrange que toi et moi qui sommes deux communistes considérions que le changement de secrétaire du PCF, le pseudo congrès, les atermoiements pitoyables, tout cela nous indiffère à ce point?
danielle bleitrach
Vous avez très mal digéré vos lectures.
Vous mélangez tout
Exemples : les deux mosquées n’ont rien à voir avec la Bible ou presque
Vosu confondez comme beaucoup athées et anti-cléricaux
Et, en prime, vous oubliez la satisfaction égocentrique d’être chef de Ben Gourion et, à la place du Khalife, de Bégin.
Tu ouvres beaucoup de pistes Danielle (comme moi !) et il faudrait tout un livre pour que nous abordions ces sujets. Pourquoi pas ?
Je crois néanmoins que l’idée selon laquelle il existe une “théologie politique de la modernité” à base plus ou moins inconsciemment religieuse, y compris chez les athées les plus conséquent, mérite d’être étudiée suite aux expériences du XXe siècle et leur caractère souvent de “croyance” pas toujours très rationnelle. Ce qui dépasse le cadre de la question juive examinée ici.
Pour ce qui est du rôle des juifs dans le mouvement communiste, en Pologne, sous Staline, les dirigeants d’origine juive furent là aussi très nombreux (Berman et Radkiewicz à la sécurité, Minc à l’économie, etc.) et les officiers polonais formèrent dans les années 1946-1948 les cadres militaires de la Haganah au camp de Bolkow en Basse-Silésie (avant la guerre ce sont aussi des officiers polonais qui formaient les cadres de …l’Irgoun, vu que c’était la droite qui gouvernait alors la Pologne). Ce qui montre que l’appui des démocraties populaires au sionisme n’a pas commencé en 1948, mais dès 1945. Alors que, jusque là, le sionisme était radicalement combattu dans le mouvement communiste comme une forme de nationalisme petit-bourgeois. La Pologne fut avec la RDA le seul Etat à l’époque stalinienne à refuser de lancer la campagne “anticosmopolite” à relent antisémites (…moyennant quoi, elle eut lieu en Pologne en 1968 sous le nom “d’antisioniste”). La forte présence de juifs d’origine dans le mouvement communiste s’explique par différentes raisons, dont bien sur ce statut instable de “peuple caste”, et aussi le fait que, avec le capitalisme périphérique à l’Est, les masses juives sont devenues des “luftmenschen” comme on disait en yiddish, des personnes qui étaient trop urbanisées pour pouvoir avoir recours à l’agriculture d’autosubsistance survivante encore pour un temps, et pas assez encore industrialisées pour trouver un véritable boulot. Donc entre les deux, ils occupaient la position la plus visiblement inconfortable, qui mettait particulièrement à nu le processus de désagrégation capitaliste sans même ouvrir de véritable progrès. Il ne leur restait dès lors que de se “projeter” vers un “patrie idéale” : cela pouvait être “la patrie du socialisme”, “l’Amérique et son mythe” ou “le foyer national juif”. Il restait toujours aussi pour les plus traditionalistes la possibilité de continuer à “attendre le messie” et le paradis éternel !!! Cela explique que le communisme à l’Est n’ai pas seulement atteint chez les juifs, le prolétariat industriel comme chez les autres, mais la masse des “luftmenschen” ou les “petits intellectuels” sans débouchés. Les chômeurs diplômés en surnombre.
Pour ce qui est des deux mosquéesde Jérusalem, ce que je dis c’est ce que disent beaucoup de penseurs musulmans : L’islam a mené à terme le cheminement prophétique et il a donc reconstruit le temple de Salomon qui est aux yeux des musulmans un prophète musulman (et israélite aussi bien sûr). J’en ai moi même discuté avec des oulémas qui estiment que c’est l’islam qui est l’aboutissement de la religion mosaïque et qui reconnaissent leur origine dans Jérusalem. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi Mahomet aurait annoncé avoir effectué son voyage nocturne au paradis à partir du rocher sacré de Jérusalem si ce rocher n’avait pas été sacré pour lui auparavant. Et qui l’a rendu sacré si ce n’est Salomon et Abraham ? …Mais nous entrons ici dans la théologie… ce qui est loin en principe de nos préoccupations. …Encore que si l’on se réfère à la thèse de la “théologie politique de la modernité” tout serait lié …
mais c’est un autre sujet.
PS. Pour ce qui est du changement de secrétaire du PCF, cela nous indiffère effectivement, parce que nous percevons sans doute que cela n’aura strictement aucune importance. L’histoire se fait désormais ailleurs. Ce qui ne veut pas dire que dans la base du PCF il n’y a pas d’éléments utiles, courageux et créatifs qui réapparaitront ici ou là, lorsque les luttes seront au rendez-vous de l’histoire. Mais l’appareil des notables étriqués et sans imagination (sans parler du manque de courage) n’a pas beaucoup plus d’importance au regard de l’histoire du peuple réellement existant que celui du PRG. Qui en parle dans le peuple de France ?