La Turquie et la porte du Caucase du Sudpar Gaïdz Minassian, Chercheur au GAP-DRIS (Groupe d’Analyse Politique – Défense, Relations Internationales, Sécurité) à l’université Paris X Nanterre

carte-turquie-21La guerre des Cinq jours entre la Russie et la Géorgie a marqué un tournant dans la politique sud-caucasienne de la Turquie. Neutre dans ce conflit entre deux de ses partenaires, Ankara a tiré profit du coup de force russe. La Turquie a obtenu des Etats sud-caucasiens et de la Russie leur accord sur le projet de plateforme de stabilité et de coopération régionale. En quelques semaines, Ankara a signé un partenariat stratégique avec la Russie, consolidé ses relations militaires avec l’Azerbaïdjan et renforcé ses liens avec la Géorgie. Quant aux relations turco-arméniennes, elles se dégèlent lentement. Depuis 1993, la Turquie a fermé sa frontière avec Erevan pour deux raisons : solidarité avec l’Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabakh contre l’Arménie ; hostilité à toute reconnaissance du génocide arménien de 1915. Or, en quelques mois, une lueur d’espoir est apparue. Après la première visite d’un chef d’Etat turc en Arménie le 6 septembre 2008 pour assister au match de football Arménie-Turquie, Erevan et Ankara ont signé une déclaration conjointe le 22 avril 2009 à propos de la mise en place d’une « feuille de route » en vue de normaliser leurs relations. La « diplomatie du football » a donc fait effet, le dialogue est engagé. Et pourtant, en dépit de progrès stratégiques indéniables, la Turquie n’a toujours pas de politique régionale dans le Caucase du Sud.

 

Les trois vecteurs de pénétration dans le Caucase du Sud
La Turquie appréhende le Caucase du Sud comme un espace connu mais instable duquel elle entend affirmer un statut de puissance. Pour cela, Ankara se fonde sur trois ressorts. Le premier est l’héritage du passé. L’isthme caucasien n’est pas une terra incognitae pour la Turquie : existence de communautés turcophones, poids de l’ottomanisme, réveil de la mémoire turque tournée vers l’Asie et guerres contre la Russie. Depuis la chute de l’URSS, la Turquie s’est préoccupée de la paix dans le Caucase. Elle a également tenté de stabiliser sa périphérie en multipliant les médiations régionales. Mais, globalement, la Turquie dont le voisinage sensible constitue une menace pour la paix en Europe n’ignore pas qu’à l’heure où les négociations d’adhésion à l’UE ralentissent, elle doit avant tout sécuriser ses frontières pour mieux protéger celles de l’Europe.
Outre son influence dans la sphère turcophone, la Turquie se fonde également sur des relations privilégiées avec la Russie pour avancer ses pions. Longtemps ennemis, Turcs et Russes partagent une volonté commune de construire un monde multipolaire : les premiers réfléchissent en termes de zones d’influence et les seconds poursuivent une diplomatie d’autonomisation à l’égard des Etats-Unis en s’activant dans plusieurs dossiers (Iran, Syrie-Israël, Irak, Liban, Palestine-Israël). La Turquie et la Russie ont toutes les deux exprimées leurs réserves quant à la prochaine signature du partenariat oriental entre l’Union européenne et six ex-républiques soviétiques, dont les trois du Caucase. La Russie prétend y voir une atteinte à son pré carré ; la Turquie s’en méfie car elle craint d’y être associée comme solution de rechange à son intégration à l’UE. Turcs et Russes ont des intérêts communs autour du bassin de la mer Noire et au nom de leur partenariat énergétique, les anciens rivaux sont entrés dans une logique de compromis depuis les années 2000. Avec pragmatisme, Ankara reconnaît à Moscou un rôle prééminent dans la région même si Turcs et Russes n’ont pas la même lecture des convulsions du Caucase du Sud.
Enfin, face aux trois marchés émergents, la Turquie apparaît comme la première puissance occidentale. Après le BTC et le BTE, la Turquie compte sur le projet de ligne ferroviaire Bakou-Tbilissi-Akhalkalaki-Kars pour conforter sa politique d’attraction. En 2007, la Turquie est devenue le deuxième fournisseur (10,9%) et le premier client de l’Azerbaïdjan (17,4%). En 2005, Ankara était la deuxième source des importations géorgiennes (15,2%) et la première destination des exportations de Tbilissi (13,2%). La Turquie s’intéresse d’autant plus à ces trois économies qu’elle défend le projet de gazoduc Nabucco, soutenu par les Occidentaux et censé relier l’Asie centrale à l’Autriche via la Turquie. En dépit des difficultés – manque de moyens et de réserves gazières – Ankara tient à ce pipeline pour conforter son statut de pays de transit énergétique. Les Turcs utilisent par ailleurs ce projet pharaonique pour peser sur le processus d’adhésion à l’UE. Ils entendent aussi synchroniser la réalisation de ce projet en normalisant leurs relations avec l’Arménie et en favorisant un règlement du conflit du Haut-Karabakh sans contrarier leur allié, l’Azerbaïdjan. Ce dessein ambitieux traduit cependant une faiblesse : Ankara n’a pas de stratégie régionale dans le Caucase du Sud.

 

De l’absence de politique régionale efficace

 

Pendant longtemps, on a parlé de croix géopolitique avec un axe horizontal Turquie-Géorgie-Azerbaïdjan contre un axe vertical, Russie-Arménie-Iran. Or, non seulement il n’y a pas d’alliances trilatérales formelles, mais en plus le Caucase du Sud n’existe pas en tant qu’unité stratégique, économique et politique. La Turquie préfère un voisinage avec des Etats du Caucase du Sud faibles plutôt qu’une frontière directe avec une Russie forte et prédatrice. Cette matrice explique cependant un grand nombre de dynamiques. Tous les projets de coopération régionale soutenus par la Turquie et les Occidentaux tiennent à l’écart la Russie et l’Arménie. La Russie, l’Arménie et l’Iran ont répondu en créant un partenariat stratégique : Erevan étant le seul pays membre de l’OTSC (Organisation du Traité de sécurité collective) frontalier de l’Iran et Téhéran étant le seul débouché économique stable d’Erevan. Les trois Etats s’entendent également sur l’approche du conflit du Haut-Karabakh : une Arménie avec le Haut-Karabakh est une garantie de sécurité pour la Russie et l’Iran, alors qu’un Azerbaïdjan comprenant cette province est une menace pour la Russie et l’Iran.
Or, la logique de ces deux axes renferme ses propres limites. Dans la guerre des Cinq jours, l’Azerbaïdjan et la Turquie n’ont pas soutenu leur partenaire géorgien. La Turquie a fait état de ses réserves quant à la signature d’un MAP entre l’OTAN, la Géorgie et l’Ukraine. Par ailleurs, six mois après la guerre des Cinq jours, la Turquie, la Russie et les trois Etats du Caucase du Sud ont tenu leur première réunion les 26-27 janvier 2009 à Istanbul, dans le cadre du projet de plateforme de stabilité et de coopération du Caucase. La Turquie a pour ambition de favoriser le règlement des conflits régionaux, notamment celui du Haut-Karabakh. Membre du groupe de Minsk co-présidé par la France, la Russie et les Etats-Unis et chargé par l’OSCE de régler la crise du Haut-Karabakh, la Turquie soutient l’Azerbaïdjan dans sa volonté de recouvrer son intégrité territoriale. Sur la table des négociations, un compromis appelé « Processus de Madrid » aurait été trouvé : retrait des forces arméniennes des territoires azéris, statut provisoire du Haut-Karabakh avec à terme un référendum d’autodétermination, déploiement d’une force internationale de paix et retour des réfugiés et déplacés. Face à la lenteur du processus, la Turquie tente de changer le format des négociations et veut démontrer aux Azéris que ces derniers ne seront pas sacrifiés sur l’autel du rapprochement turco-arménien.
Depuis un an, il semblerait que les présidents arménien et azéri soient disposés à faire bouger les lignes dans le sens de la paix. Comment expliquer cette inflexion illustrée par trois rencontres Sarkissian-Aliev en moins de six mois et à quelques jours d’un nouveau tête-à-tête à Prague début mai ? Y’a-t-il eu un effet Kosovo ? Non. L’Arménie n’a pas reconnu l’indépendance du Haut-Karabakh et encore moins celles du Kosovo, de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Quant à l’Azerbaïdjan, le pouvoir se méfie de la politique à géométrie variable des Russes reconnaissant l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud tout en affirmant leur attachement à l’intégrité de l’Azerbaïdjan. Le projet d’un peace pipeline comme socle de la paix régionale pourrait expliquer ce frémissement. Certains observateurs évoquent la possibilité de faire transiter Nabucco par Erevan. Tout le monde y trouverait son compte, même la Russie qui contrôle l’ensemble du parc énergétique arménien et qui considère l’Arménie comme « sa Kaliningrad du Sud ». Or, Bakou pratique la surenchère. Il accuse Moscou d’avoir livré de l’armement à l’Arménie en 2008 pour une somme de 800 millions de dollars. La Russie a démenti, mais l’affaire a porté un coup au « partenariat stratégique » bilatéral. Bakou veut également obtenir des Etats-Unis des garanties sur son intégrité territoriale.
Turcs et Arméniens ont-ils dessiné les contours de leur réconciliation avec la déclaration conjointe de Berne le 22 avril 2009 ? Trop tôt pour l’affirmer mais cette démarche saluée par la communauté internationale se heurte à des problèmes de confiance et de méthode. La Turquie a signé ce texte sur la mise en place d’une « feuille de route » dans l’espoir de voir Erevan faire des concessions sur la reconnaissance du génocide. L’Arménie ne pose aucune condition à la normalisation et se dirait prête à participer à une commission intergouvernementale, y compris sur le passé, si Ankara ouvre inconditionnellement sa frontière. Depuis l’affaiblissement de la Géorgie, l’Arménie veut renforcer son poids régional. Et à l’heure de la crise économique mondiale, Erevan compte sur l’ouverture d’une route avec Ankara pour relancer son économie et jouir d’une plus grande légitimité après la journée meurtrière du 1er mars 2008 (1) en Arménie. La Turquie, de son côté, nie toujours la réalité du génocide, mais laisse sa société civile se saisir de cette question, manière de lever le tabou arménien, de dépolitiser le contentieux de 1915 et d’anesthésier la diaspora arménienne. Ankara poursuit également un programme de développement de ses provinces orientales.
Ce dialogue naissant soulève d’autres enjeux. Qui de la Russie ou des Etats-Unis va parrainer ce processus de normalisation ? Depuis un an, la Russie a phagocyté la diplomatie de l’Arménie. Moscou veut ouvrir l’Arménie sur la Turquie pour affaiblir le corridor géorgien. La Russie veut contenir le nationalisme arménien et empêcher toute reconnaissance du génocide par Washington dont le geste pourrait séduire la société arménienne et déplacer le curseur du Caucase du Sud vers les Etats-unis. Or, Washington a saisi le double jeu de Moscou dans cette affaire arméno-turque. Barack Obama s’est personnellement investi dans la déclaration turco-arménienne du 22 avril 2009 et tout en ne changeant pas sa position sur la réalité du génocide, le nouveau locataire de la Maison-Blanche n’a pas prononcé le « G word » comme disent les Turcs, lors de son voyage à Ankara début avril, ni dans sa déclaration le 24 avril, jour anniversaire du génocide. Les Etats-Unis comptent sur la Turquie dans la guerre en Afghanistan et au Proche-Orient. Ankara peut se féliciter d’avoir dissuadé l’administration Obama, connue pour son arménophilie, de reconnaître le génocide, ce qui à ses yeux aurait suffi à interrompre le dialogue arméno-turc. 

 

(1) Après la proclamation des résultats des élections présidentielles du 19 février 2008, des opposants ont appelé à manifester pour protester contre les résultats qu’ils considéraient comme truqués. De violents affrontements eurent lieu avec la police qui se soldèrent par 10 morts (8 civils, 1 militaire et 1 policier)

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