Mes chers amis, le cable qui relie l’Algérie à la France pour internet n’est pas tout à fait réparé mais cela va déjà mieux et je puis vous écrire. Cela faisait plus de vingt ans que je n’avais pas mis les pieds en Algérie mais je n’ai pas été si dépaysée que cela, certes on construit beaucoup mais toutes ces constructions donnent une impression d’inachevé, chacun rêve d’un palais familial mais attend d’avoir l’argent nécessaire pour entamer une autre tranche de travaux, tandis que la précédente rouille et s’empoussière. Les fers du beton à vif se découpent sur un pan de mosaïques et des colonnes trop frèles sont surmontées d’élégants chapiteaux corinthiens. La brique et le parpaing encore nus sont altérés de crépi. Alger est une ville qui a soif, soif d’idéal, soif de vertu mais la vie et ses compromissions, la survie tout simplement, guident les pas au quotidien et on vaque avec le sentiment que quelque chose s’est défait. Pour qui connait les villes du Tiers Monde Alger est comme les autres: surpeuplée, envahie d’enfants en survêtements addidas (en fait made in China), pourtant elle est aussi relativement ordonnée et prospère. Rien à voir avec Caracas ou le centre de mexico, sans parler de Port au Prince dont la saleté et le misérable désordre des étalages serrent le coeur. Alger n’a pas l’élégance et la maniaque propreté cubaine mais on subodore vaguement comme à Cuba une organisation, une discipline et pour tout dire cela ressemble au centre ville de Marseille à s’y méprendre.
Mes amis chez qui je loge, des profs d’université, m’expliquent que la misère se voit dans les campagnes. Officiellement il y a 35% de chômeurs en fait beaucoup plus. Nous passons d’ailleurs une matinée à escalader les rues algéroises (Alger est en gradins comme Marseille) pour tenter de retrouver un cadre de l’ANPE parce qu’un jeune cousin vient d’être licencié de son entreprise et que la famille cherche du travail pour lui.
En avril il y a les élections présidentielles, tout le monde paraît désabusé. J’interroge “Pour qui allez-vous voter?” “probablement blanc! Il n’y a personne d’autre en réalité que Bouteflika mais il a perdu le punch de jadis et surtout il n’a pas joué le jeu démocratique selon les amis, il a transformé la Constitution pour se représenter et alors que la campagne électorale n’est pas ouverte il monopolise les ondes et la télévision. Ce milieu universitaire est comme toujours assez particulier, il reflète un mécontentement diffus, celui des diplômés qui n’ont pas d’avenir et dans le même temps les traduits en termes spécifiques: les contradictions de l’arabisation de l’université, l’absence de véritable démocratie, les méfaits du clientélisme. Et puis comme je suis dans un nid de franc mécréants, la dénonciation de l’hypocrisie religieuse.
Je pense à la colère de Jean Sénac :”J’ai vu la joie, l’honneur, la beauté n’être plus Q’un masque délavé sur la plus lamentable racaille. Avant même de prendre corps Ici l’âme s’est écroulée“.. Il n’y a rien de tel qu’un projet socialiste avorté et dont subsistent les traces pour laisser ce sentiment d’amertume, les Algériens sont des héros déchus. pour m’expliquer cela l’ami chez qui je loge me donne à lire un livre iranien de Sadegh Hedayat: Hâdji Aghâ.(Phébus) C’est la représentation du tartuffe, le faux dévot qui n’est que corruption et méchanceté. En signe de représaille mon ami a décidé d’être blasphémateur et son épouse hurle moiti riant, moitié inquiète”je ne veux pas aller en enfer à cause de toi!”
Ce que je ressens est au fond une formidable vitalité et une exigence morale qui n’existent plus chez nous, ils ont le ”vice” socialiste ancré au coeur. les communistes sont divisés, le parti semble s’être écroulé sous ces divisions et pourtant l’influence reste. Est-ce la lutte pour l’indépendance, les tentatives socialistes, ou l’influence française mais l’égalitarisme est là… Et tout ce qui l’empêche est déchéance. C’est vraiment étrange, difficile à pénétrer, une des presses les plus libres du monde arabe et de multiples partis et pourtant pas de véritable opposition. Au point que mes amis refusent de s’abstenir, ils vont voter blanc puisque l’opposition veut qu’ils s’abstiennent, comprenne qui pourra.
Mais il existe aussi la conscience que l’Algérie est dans le monde arabe une exception. Certes le pays a suivi les directives du FMI mais il demeure la sécurité sociale, l’éducation, l’oeuvre de Boumedienne. Il y a aussi le soulagement d’être sorti des années terribles des attentats, du terrorisme : “on partait le matin sans savoir si on reviendrait vivant le soir”
Il y a me semble-t-il deux questions clés qui passionnent beaucoup plus que toutes les autres, la situation économique et le problème de la Palestine. Il est vrai que je suis partie à la recherche de contacts sur ce dernier problème, et on trouve ce que l’on cherche… mais les Algériens ont une grande colère contre ce qui vient de se passer à Gaza. Les reponsabilités ? Il y a bien sûr les israéliens inhumains, mais aussi les Etats-Unis sans qui rien ne pourrait avoir lieu. Et les Arabes, l’Egypte, les Saoudiens jouissent d’un grand mépris, la querelle actuelle entre le Maroc et l’iran est attribuée à la volonté des Etats-Unis. Si Bouteflika est estimé c’est qu’il a toujours été clair sur son soutien à la cause palestinienne. Rachida, une ancienne militante communiste va voter pour lui à cause de cela. Elle méprise les “démocrates” qui émettent des réserves sur le hamas et qui ne se préoccupent pas des difficultés du peuple.
En apprenant que je suis d’origine juive tous mes interlocuteurs sont trés contents, honnêtement à l’inverse de ce qui se passe en Europe, je ne sens pas le moindre antisémitisme au contraire, il m’expliquent qu’il ont toujours vécu avec les juifs, qu’il est incompréhensible que ceux-ci aient choisi de partir avec les Français, c’était leur pays, tout ça c’est la faute au décret Crémieux qui en accordant la citoyenneté française aux juifs et en la refusant aux musulmans a introduit des divisions. Ils discutent entre eux et disent que les juifs qui prennent position pour les palestiniens sont comme les “porteurs de valise” de la guerre d’Algérie, au début une minorité agissante mais qui va en entraîner d’autres.
J’apprends qu’un congrès se prépare pour décembre 2009 à l’Université d’Alger autour de la palestine, je vais voir l’universitaire qui en est le maître d’oeuvre. C’est une palestinienne exilée, une sociologue. Là c’est le choc, cette femme ressemble à beaucoup de membres de ma famille paternelle, elle est litteralement écrasée de douleur. Nous discutons tout l’après-midi et souvent elle me répète: “nous avons toujours vécu en bonne intelligence juifs, musulmans et chrétiens, pourquoi nous faire du mal à nous ? Nous ne demandons pas que ceux qui sont là partent mais il faut arrêter d’en faire venir, il faut nous restituer dans nos droits.” Je la trouve étrangement modérée, à sa place j’en virerais pas mal à coup de pied dans le cul si je le pouvais. Mais tout tient sans doute à ce “si je le pouvais”… Je m’engage auprès d’elle à l’aider dans ce congrès et quand nous nous quittons nous tombons dans les bras l’une de l’autre. Elle m’a donné envie de me battre pour la cause palestinienne, alors qu’en france à cause de ces imbéciles sinon de judéophobes à tout le moins de ceux qui sont convaincus du “caractère progressiste” de l’identification juif et sioniste en développant la haine entre les deux communautés, c’est-à-dire plus de la moitié des pseudos défenseurs de la cause palestinienne j’ai envie de fuir. Quelle bande de cons…
Ici je me sens comme à l’origine de mes engagements communistes durant la guerre d’Algérie prête à porter toutes les valises que l’on daignera me confier. J’ai un autre avantage, je suis marseillaise ce qui est considéré ici comme la 49 ème willaya (département)d’Algérie. C’est fou le nombre de gens qui ont la double nationalité. Mes amis ne cessent de se téléphoner, ils parlent un langage étrange moitié français, moitié arabe et ils m’expliquent que les gens du Golfe méprisent les Algériens et les considérent comme des occidentaux… Pour eux leur arabe c’est du français.. Ils le leur rendent bien et les accusent de trahir les Palestiniens…Il est vrai que cela donne à peu près “chouf(regarde) tomobile, avion, sac, etc… sans parler de “tourn rond point” prononcé avec un fort accent arabe… on peut comprendre que les Saoudiens aient des doutes…
Je voudrais ajouter que comme d’habitude je tente de m’initier à l’Algérie par des lectures, je suis repartie par des terres connues, les plus grands Kateb Yacine et Mohammed Dib, j’aimerais bien vous présenter des textes de ce dernier moins connu en France que le premier. Puis j’ai découvert une revue trés intéressante Naqd (la critique) avec des gens trés engagés. C’est ma méthode de contact, lire les oeuvres, écouter la musique, regarder, cotoyer des gens et nous trouver des objectifs d’action communs…
Que vous dire quel est le sens du voyage? “Tu t’occupes parce que tu te crois plus malin que beaucoup, tu réussiras certainement et tu prouveraq ta valeur, alors tu dévoileras tous les mensonges… TU seras entendu. Mais tu sais que ce n’est pas vrai” “Une angoisse qu’il ne cherchera pas à affronter s’emparera de lui et il cédera à la mélancolie qui allait plus tard dévaster l’empire des Abassides. Déclin, le sublime se paie de son âme. la solitude est une mise en demeure. une habitude. ” C’est ce qu’éprouve le poète persan Omar Khayyam, jouisseur installé avec Haasan As-Sabbah, le vieux de la montagne, le fondateur de la secte des assassins, leur rencontre dans la forteresse est aussi pour l’écrivain Habib Tengour qui l’imagine un teléscopage des époques, un glissement d’objet, qui enrichit le registres des significations multiples de ce qu’il contemple comme moi entre laïcité et religion, décolonisation, socialisme et immigration, arabe, français, on aime pour mieux se séparer, pour s’ouvrir au temps et à l’espace de l’autre…
Danielle Bleitrach
PS l’extraordinaire tolérance de ce peuple m’émeut: je suis allée me baigner à Tippaza, j’étais bien la seule de mon espèce, la plupart des femmes étaient voilées, et aucun algérien ne serait entré dans l’eau au mois de mars. Et bien à la sortie du bain, les femmes voilées me souriaient gentiment… J’avais un peu honte et je craignais de les choquer mais elles ne m’en ont rien laissé voir.
0 Réponses vers “Quelques notes sur un voyage en Algérie par danielle bleitrach(1)”