Hypothèses rapides sur les transformations gouvernementales à Cuba par danielle Bleitrach

logo2-501Il me semble que cette restructuration gouvernementale témoigne de ce que Raoul a toujours exprimé: on ne remplace pas Fidel. C’est pourquoi il faut bien resituer ces modifications selon nous dans plusieurs perspectives: la première est justement la transition institutionnelle post Fidel. Et à ce titre il va y avoir en septembre octobre un événement important c’est le congrès du parti communiste. La seconde perspective est la nécessité de réformes qui avaient été interrompues par les contraintes de la période spéciale et qu’il faut mettre en oeuvre pour accroître l’efficacité surtout dans la situation de crise mondiale. Enfin la troisième perspective est celle des négociations avec les Etats-unis à propos du blocus.


Dans notre livre Cuba, Fidel et le Che  ou l’aventure du socialisme, il y avait un chapitre consacré à la sucession de Fidel. Le personnage de Fidel est celui de fondateur de république. Je l’avais comparé à quelqu’un comme Georges washington, les citoyens des Etats-unis avaient un moment pensé à faire de ce dernier un roi et ils inventèrent la fonction présidentielle pour lui. Après Fidel, disions-nous il faudra renforcer les institutions parce qu’on ne remplace pas Fidel et il y aurait même eu un danger d’institutionnalisation de la fonction dans une Amérique latine où existe toujours la tentation du caudillo.

Il est clair qu’une nouvelle étape a été franchie avec ce remaniement ministériel, sans doute Fidel et Raoul l’ont-il pensé ensemble mais Fidel a décidé de s’effacer et il ne doit pas y avoir des gens susceptibles de prétendre être ses héritiers, d’avoir recueilli sa pensée et d’en être les dépositaires pour s’imposer au gouvernement légitime, c’est le peuple cubain qui en est l’héritier, le dépositaire comme il l’est de la pensée de José Marti. Après son retrait ce sont les Institutions cubaines telles qu’elles sont prévues par la Constitution qui doivent fonctionner et pas des gens qui en se réclamant de lui prennent un mode de fonctionnement personnel. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut interpréter le remplacement de  Carlos Lage dans sa charge de premier ministre. Celui-ci a été l’artisan des réformes économiques à Cuba durant la période spéciale à la chute de l’ex-Union Soviétique. Il conserve son poste de vice-président du Conseil d’Etat et il sera remplacé comme chef de cabinet par  José Ricardo Guerra, qui a été secrétaire de Raúl Castro quand il était ministre des Forces Armées(1). L’entourage direct de Lage est remplacé également au profit de gens avec qui Raoul a l’habitude de travailler. Pourtant si Lage n’est plus premier ministre  il conserve un rôle politique mais pas dans l’exécutif et dans ses décisions .   Felipe Pérez Roque est lui réellement hors gouvernement . La presse occidentale qui rend compte de ces changements déclare qu’ il a longtemps passé pour un dauphin de Fidel dont il était trés proche mais ce sont pures extrapolations.

Fidel  n’a jamais désigné d’héritier, Raoul était constitutionnellement prévu pour lui succéder de par ses fonctions, et de toute manière le sucesseur réel ne peut pas être un homme puisqu’il est difficile d’en trouver un de cette envergure, il n’y a donc pas de “dauphins”  mais la nécessité de mettre en place  des institutions gouvernementales collégiales et  le parti. Il est probable que depuis un an - et le processus avait commencé sous Fidel lui-même- , le parti a du connaître de profonds bouleversements. Le congrès du parti communiste , le premier depuis quatorze ans témoignera de l’ampleur de ce qui s’est réalisé durant ce temps. Mais sur toutes ces questions je vous renvoie à notre livre. Je me contenterai de répéter que nous sommes dans une institutionnalisation, ce qu’affirme d’ailleurs le communiqué du gouvernement “l’institutionnalisation est un des pilliers de l’invulnérabilité de la révolution sur le terrain politique”.

Donc si certains commentateurs ont voulu voir dans ce remaniement une “fin du fidélisme” et le début du raulisme, ils ont à la fois tort et raison selon moi: raison parce qu’il  est clair que passer du fondateur de république à la république elle même nécessite l’institutionnalisation et que celle-ci transforme les postes et donc ceux ou celles qui les occupent mais il ne s’agit pas comme le laissent entendre certains commentaires d’une sorte de “coup d’Etat” ou même d’effacement, mais bien de décisions, d’orientations discutés de longue date avec une année d’expérimentation. Cela s’est fait avec l’accord de Fidel à partir du moment où il a quitté  le pouvoir et ce n’est pas un hasard, outre le fait que cela était prévu par la Constitution, s’il l’a laissé à Raoul et pas à “un dauphin” quelconque, c’était la garantie de créer des institutions correspondant à une nouvelle étape de la Révolution, de l’indépendance nationale qui se confond avec le socialisme pour l’île. La pensée de Fidel, son apport actuel et son histoire qui se confond avec celle de Cuba est source de reflexion, d’inspiration mais Cuba doit faire face à une nouvelle étape et dans celle-ci Raoul n’aura jamais le même rôle que Fidel, il met en place un autre type de direction.

Dés qu’il a été nommé Raoul avait prévenu qu’il ferait des réformes institutionnelles pour aller dans le sens d’une plus grande efficacité il se proposait à faire “une structure plus compacte et fonctionnelle” D’ailleurs le communiqué est clair là-dessus, il ne s’agit là que d’une première étape, d’autres changements interviendront toujours pour accroître l’efficacité et rendre les postes plus fonctionnels. On peut confiance là-dessus à Raoul qui est connu pour ses capacités organisationnelles et son réalisme pragmatique. En fait, il y a dans ce domaine un énorme chantier de réformes qui peuvent difficilement être différées. C’est une équipe resserrée qui a l’habitude de travailler ensemble qui se met en place.

Parce que le vrai problème réside dans les contraintes que le pays va devoir affronter dans le contexte de crise mondiale et de tester ces institutions en pleine tempête. L’inconnu demeure ce que le nouveau président des Etats-Unis sera capable d’envisager pour en finir avec le blocus inique, condamné par tous les pays sauf les Etats-unis et Israël, parce qu’il y a là un choix qui concerne non seulement Cuba mais l’Amérique latine unifiée, tout le Tiers-monde avec la résurgence des non-alignés et enfin une autre vision du monde que celle de l’unilatéralisme de Bush. Cuba est prêt au dialogue mais elle ne le fera jamais au prix de sa souveraineté et de la trahison de ses principes, sur ce point là il est clair qu’il y a continuité.

Non seulement il y a comme je le notais “continuité” mais il semble que ce soit là la raison de la mise à l’écart de Lage et de Felipe Pérez Roque, c’est du moins ce que l’on peut retirer de la dernière réflexion de Fidel,  J.F.Bonaldi en me l’envoyant dans la nuit note : Aujourd’hui, Fidel apporte un embryon de réponse qui soulève plus de questions qu’il ne donne d’éclaircissements. Lage et Felipe ont fait des choses qu’ils n’auraient pas dû faire. Fidel a des mots durs pour des gens qui étaient de toute confiance : « ambitions » de pouvoir, « rôle indigne ». On se demande quoi. La réponse vient ensuite : « l’ennemi extérieur »… Il ne s’agit donc pas vraisemblablement de corruption, de magouilles d’argent, mais d’attributions qu’ils auraient prises sans en avoir l’autorité face aux USA… Est-ce des avances envers l’administration Obama ? Des propositions non consultées ? On ne peut faire que des conjectures… En tout cas, que la Note officielle tienne à préciser que le poste de secrétaire exécutif du Conseil des ministres n’est pas un poste décisionnel tend à renforcer cette hypothèse : Lage  (puisque c’est lui qui est directement impliqué) aurait outrepassé ses attributions.

 

Dans le cas de Felipe, retrouve-t-on le problème qu’avait eu son prédécesseur, Roberto Robaina, limogé avec pertes et fracas en pleine Période spéciale pour avoir pris langue avec le ministre des Affaires étrangères espagnol (sous Aznar, je crois(2)) et s’être laissé séduire par certaines ouvertures proposées ?

 

Sans doute le saura-t-on un jour… “

 

j’ai tendance à penser mais sans doute est-ce là ma formation de sociologue qu’au-delà des péripéties, il s’agit bien d’un phénomène beaucoup plus structurel, qu’aient été écartés deux responsables qui sans doute ne se pliaient pas à la nouvelle discipline de respect de travail collectif et peut-être souhaitaient prendre un pouvoir plus personnel en s’appuyant sur l’extérieur relève de péripéties prévisibles. On est contraint aux supputations à la lecture du texte de Fidel. Celui-ci traite d’ailleurs le problème avec une certaine hauteur. A ceux qui disent que Carlos Lage et Felipe Perez Roque étaient des “hommes désignés par lui”, proche donc de lui, il dit séchement qu’il n’a jamais fait cette “besogne”. Après avoir dénoncé donc des liens supposés, il se détourne du sujet en parlant de l’équipe de base ball comme pour ne pas se mêler plus qu’il ne faut de cette “affaire”. Je crois donc qu’il s’agit bel et bien du phénomène que j’ai tenté d’analyser ici, celui de la transition post-Fidel. Et quoiqu’en pensent les médias qui une fois de plus font une contresens, l’ére de Raoul ne succède pas à celle de Fidel, mais les deux frères sont d’accord pour que soit mis en place un tout autre système, celui où “l’institutionnalisation est un des pilliers de l’invulnérabilité de la révolution sur le terrain politique”.

Danielle Bleitrach

(1)Si le poids des Forces Armées se confirme, il faut encore savoir ce que sont les Forces Armées cubaines et leur pénétration en profondeur dans la société, leur rôle économique, l’école de cadres de haut niveau. C’est un peu l’équivalent des grandes Ecoles mises en place par Napoléon en même temps que l’organisation idéologique et politique d’un peuple en arme. C’est devenu aussi une école de gestion et l’armée cubaine est sans doute la seule au monde à s’autofinancer, la plupart des innovations en matière de gestion sont testées dans l’armée.

(2) Robaïna avait pris des contacts directs avec le prédecesseur d’Aznar c’est-à-dire Felipe Gonzales, qui lui avait déclaré qu’il était “son favori à la sucession de Fidel” et c’est à cause de cela qu’il avait été limogé et à cause de sa volonté de se montrer trop conciliant avec l’Espagne, l’Europe et donc les Etats-Unis. A cela était venu s’ajouter des liens trop étroits avec un gouverneur mexicain, l’acceptation de cadeaux pour son ministère.  (note DB)

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