L’histoire de la Révolution française aux Caraïbes ” perpétuellement changeante, contradictoire, excessive ” (1) est la grande oubliée des livres d’histoire de France, qui tendent à la mémoire collective un ” miroir truqué ” (2) ; elle est également absente de la fiction française. Et pourtant, la ” vérité romanesque ” (3) ne pourrait-elle pas, dans les œuvres majeures, ouvrir un accès à une histoire différente et suppléer aux silences ? Pour connaître cet ailleurs de notre histoire, qui est aussi son ” envers ” (4), il faut lire des romans venus de l’autre monde des Antilles.
Le Siècle des Lumières (5) chef-d’œuvre de l’écrivain cubain Alejo Carpentier, est l’un des plus saisissants parmi ces romans. Son intrigue se déroule aux Antilles, entre 1789 et 1808, et raconte les effets de la Révolution française sur le monde caraïbe.
Le Siècle des Lumières adopte, sur la Révolution aux Caraïbes et l’esclavage un point de vue de blanc, un peu extérieur, mais d’autant plus ” juste ” que l’auteur atteint une plus grande authenticité, en s’en tenant à un point de vue proche du sien, plutôt qu’en reconstituant fictivement, un point de vue totalement ” autre ” .(6)
Ce roman conjugue le respect de l’histoire avec le déploiement de l’imaginaire. Par des procédés remarquablement maîtrisés, il parvient à une ” vérité romanesque “. L’historien Paul Veyne définit l’histoire comme ” un roman vrai ” (7). Certains romans savent dire à leur façon la ” vérité ” de l’histoire.
Le titre et son ambivalence
Le Siècle des Lumières semble plutôt un titre d’essai historique, s’il est pris à la lettre, mais il ouvre de multiples avenues de sens, s’il est lu ” poétiquement “. Nommer ainsi le XVIIIe siècle met l’accent sur le mythe. L’épigraphe, tirée du Zohar : ” Les mots ne tombent pas dans le vide “, nous avertit qu’il faut prendre garde aux mots. Ces ” lumières ” idéales de la raison qui se croit triomphante, engendrent les ténèbres qui assombrissent le monde entier en cette fin de siècle. Après ce titre éclatant, les premiers mots du livre : ” cette nuit j’ai vu se dresser la Machine “, opposent aux espoirs éveillés par les Lumières, la nuit et la guillotine (la Machine), qui arrive ” au Nouveau Monde avec la liberté ” (p. 181), une liberté bien provisoire et à double tranchant. Ces ” lumières “, ne contrastent pas moins avec les effarantes et cruelles contradictions dont deviennent victimes les noirs, libérés au nom des ces Lumières pour se voir, presqu’aussitôt, enchaînés de nouveau. Le lecteur se trouve introduit au cœur même des contradictions et des ambivalences de cette révolution, cœur de ténèbres plus que de lumières.
Lire la suite ‘La Révolution française aux Caraïbes et l’esclavage dans Le siècle des Lumières d’Alejo Carpentier par Madeleine BORGOMANO’
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