Par Guillaume Pigeard de Gurbert *24 heures Philo. Paris, 18 février 2009.
Karl Marx, penseur de la Guadeloupe
Le capitalisme est né aux Antilles et aux Amériques au XVIe siècle. En 1846 (soit deux ans avant l’abolition de l’esclavage dans les Antilles françaises), Marx pose l’équation entre l’esclavage, la colonisation et le capitalisme : « Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle. Aussi, avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient visiblement pas la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. » Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que nous soyons, ici, aujourd’hui, aux avant-postes du surdéveloppement du capitalisme. Il se pourrait bien que la révolte sociale qui secoue les Antilles françaises, ces pays pauvres qui survivent à l’ultrapériphérie de la riche Europe, manifeste les premiers tremblements d’un séisme mondial.
Par une politique coloniale puis postcoloniale, le capitalisme s’est répandu plus rapidement et plus efficacement ici qu’en métropole, subordonnant ces territoires à leur centre producteur des marchandises et les réduisant à l’état de simples marchés pour écouler ces dernières. Véritables colonies modernes d’hyperconsommation, omnidépendantes de leur centre de tutelle, ces pays se retrouvent logiquement avec un taux de chômage colossal et, pire encore, livrés à des sous-existences privées de sens. La destruction concertée du tissu productif local a placé les existences sous un régime de possibles aliénés.
Ajoutez à ce désastre le principe d’irresponsabilité politique, vous avez ces pays exsangues, encayés dans « des jours étrangers » (Cesaire), administrés à l’aveugle et de loin, qui font entendre leur révolte. De la colonisation à la globalisation, ces régions ultrapériphériques ont toujours été assujetties à une économie parallèle qui leur interdit « de croître selon le suc de cette terre » (Césaire, encore). C’est cette « pwofitasyon », cette injustice, qui désigne d’abord en créole un abus de pouvoir, qui n’est plus supportable. C’est contre elle que les peuples de Guadeloupe et de Martinique font lien et front.
C’est indissociablement la violence économique qui est combattue, qui est une force cyclopéenne qui n’a que l’œil du profit privé et à laquelle manque l’œil de l’humain. Cette monstrueuse cécité est une infirmité de naissance du capitalisme, comme le rappelle encore Marx : « La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques qui signalent l’ère capitaliste à son aurore. » L’actuel tiers-monde n’est lui-même pas une entorse extérieure au système capitaliste mais son pur produit, né de « la colonisation de contrées étrangères qui se transforment en greniers de matières premières pour la mère-patrie. »
C’est donc ici que l’aube post-capitaliste se lève, dans la haute nécessité de repenser les conditions d’existence sociales et politiques. Le travail productif comme paradigme de toute activité socialisante s’applique à une part de plus en plus petite d’individus et rejette une masse grandissante de potentialités d’actions non plus seulement dans le non-être intérimaire du chômage mais dans le néant a priori du rebut. Les Indiens caraïbes d’avant la colonisation ne connaissaient que les activités mobiles, créatrices, en un mot ouvertes. Au point que « les Américains n’auraient importé tant de Noirs que parce qu’ils ne pouvaient pas utiliser les Indiens, qui se laissaient plutôt mourir. » (Deleuze-Guattari). Les colons ne cessent pas pour autant de se plaindre des Noirs : « Ils ne savent pas ce qu’est le travail » (idem). Il faut dire que les Noirs se suicidaient en mangeant de la terre, de la chaux et de la cendre, espérant ainsi retourner chez eux post mortem et échapper ainsi à l’enfer de l’esclavage. Le père Labat, ce Bouvard-et-Pécuchet esclavagiste aux Antilles, appelle cela pudiquement la « mélancolie noire ». Aussi bien faut-il inverser le diagnostic actuel qui sanctifie la valeur-travail, et, à partir des sociétés caraïbes, actives sans être laborieuses, concevoir positivement nos nouvelles sociétés.
L’avenir sera-t-il caraïbe ? Délire ? Jacques Delors (cité par André Gorz) écrivait en 1988 dans La France par l’Europe : « Un homme salarié de vingt ans avait, en 1946, la perspective de passer au travail en moyenne un tiers de sa vie éveillée ; en 1975, un quart ; et aujourd’hui, moins d’un cinquième. Ces fractures récentes mais profondes devraient se prolonger et induire d’autres logiques de production et d’échange. » Vingt ans après et avec la révolution informatique, c’est encore plus vrai. La crise économique mondiale en cours n’est pas une menace pour le système capitaliste lui-même mais un processus de rationalisation globale en même temps qu’une opportunité d’en accélérer le mouvement. Les faillites en cascade permettent une plus grande concentration des capitaux en même temps qu’un meilleur rendement du capital par une diminution considérable et rapide de la masse salariale. Le point de vue violemment unilatéral du capital sur le système évacue le problème d’une nouvelle socialisation indépendante de la valeur-travail et abandonne les peuples à la misère et à cette colère qui a déjà grondé dans les banlieues de l’hexagone qui sont comme ses colonies de l’intérieur.
En ce début de XXIe siècle, il est grand temps de signer ici, ansanm ansanm (“ensemble, ensemble !”), l’acte de décès de ce système mondial de pwofitasyion né ici.
* Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie français à Fort-de-France.
j’ai apprécié ce t extrait de K.Marx.
Et je xerais intéréessé de connaitre le livre dont il a été extrait .
Merci d’avance.
Magda Francillette
Un petit éclaircissement.
L’esclavage arrive après… De nombreux penseurs latino-américains estiment que le point du départ du capitalisme en Europe part dans une bonne mesure des quantités énormes d’or et d’argent que les colonisateurs espagnols ont soutiré d’Amérique latine pendant des siècles (arrivée de Colomb : 1492) du Mexique, et surtout du Pérou et de la Bolivie. La fameuse montagne du Potosi était considérée comme le summum de la richesse et le Pérou était assimilé dans la pensée espagnole à la fortune. Tout ceci date de bien avant l’installation en bonne et due forme de l’esclavage productif. Le journal de Colomb indique bien ce qu’il cherchait sur ces nouvelles terres et les récits écrits des “vaincus” (mayas, aztèques, etc.) montrent bien que les Espagnols étaient littéralement obsédés par cette recherche de l’or.
Je crois me rappeler que, durant sa bataille pour l’annulation de la dette en 1985, Fidel avait calculé en gros les quantités qu’avait représentées cette ponction de richesses et ce que cela avait impliqué pour l’Europe. Car cette richesse énorme en or et argent par rapport à la taille de l’économie européenne d’alors ne restait pas en Espagne, où le capitalisme s’est dégagé bien plus tard du féodalisme, mais passait en France et en Angleterre essentiellement et a permis d’obtenir les fonds indispensables à la mise en place du nouveau mode de production. Il faudrait que je retrouve les passages correspondants. Quand j’ai un bout de temps, je les cherche.
Jacques françois, tu as raison sur un certain plan et tu suis l’histoire de Cuba, dont le pillage des forêts de ses bois précieux (qui décorèrent l’Escurial) était donné en exemple par Engels comme l’aspect dévastateur du capitalisme, c’est ce qu’on appelle “le mercantilisme”, effectivement l’or ne reste pas en espagne, il part alimenter l’Europe du nord déjà plus industriel. Mais n’oublies pas qu’il y a au départ déjà une forme particulière d’esclavage, L’encomienda était un système appliqué par les Espagnols lors de la conquête du Nouveau Monde, et appliqué dans tout l’empire colonial espagnol à des fins économiques et d’évangélisation. C’était le regroupement sur un territoire de centaines d’Indiens que l’on obligeait à travailler sans rétribution dans des mines et des champs : il s’agissait d’un « pseudo-servage » .Ils étaient sous les ordres de l’Encomendero, un Espagnol à qui la Couronne d’Espagne avait confié une terre dont il pouvait jouir mais qui ne lui appartenait pas.
Les Indiens, dans la mesure du possible, cherchèrent à fuir les mines et les champs car leurs conditions de travail étaient très difficiles et ils subissaient de mauvais traitements. Ceux-ci firent l’objet de critiques au sein même de la population des colons. La Controverse de Valladolid engagée par le dominicain Bartolomé de Las Casas en fournit l’illustration au milieu du XVIe siècle.
Dès les premiers temps de la colonisation de Saint-Domingue, les Espagnols transposèrent un système médiéval, l’encomienda (mot qui signifie « commandement »). Des indigènes étaient répartis dans les propriétés d’un colon selon les principes du servage.
La recherche de l’or réclamait une importante main d’œuvre pour l’orpaillage. À partir de 1495, le fait d’imposer un tribut en métal précieux aux Arawaks donna une base juridique aux exigences de la colonisation. Les indigènes n’ayant pas d’or durent pratiquer l’orpaillage et l’encomienda apparut comme un moyen de les y contraindre.
L’esclavage dans sa forme la plus achevée apparut avec la plantation, sucrière en particulier. Le sucre joue un rôle trés important, c’est une denrée aussi recherchée que l’or. C’est si vrai que les français lâchèrent le grand Canada pour conserver leurs minuscules îles productrice de ce surcre.
Je vous signale que samir Amin a trés bien étudié cette phase du capitalisme et il se rapproche de l’analyse de marx citée dans le texte (je crois qu’elle est extraite des Grundrisses mais je n’en suis pas sûre.)
Danielle bleitrach