Dans ce qui suit, je me montre très critique vis-à-vis de la direction politique et syndicale du prolétariat martiniquais. Mes reproches cependant, malgré ma colère et mon indignation, doivent être pris pour ce qu’ils sont, un désaccord fraternel : je suis né, j’ai grandi et je vis à la Martinique, où j’ai été élevé par une mère active dans le mouvement syndical et un père d’origine très modeste.
Je commence à écrire ces lignes en revenant du rassemblement du 29 janvier qui, dans l’Education, s’est tenu devant le rectorat de Terreville, à Schoelcher. Quand les Guadeloupéens ont passé une semaine à lutter, quand les travailleurs de métropole organisent une journée de protestation massive, la gauche politique, syndicale et associative de la Martinique, décide de faire sa grève générale…le 5 février.
Je crois que personne ne réalise la gravité d’un tel choix. Imaginons un instant que la grève générale ait été décidée à la Martinique pour le 29 janvier, comme pour le reste de la France. Imaginons maintenant que, comme cela a effectivement eu lieu, la Guadeloupe ait lancé la sienne dès le 20 janvier et que l’envergure du mouvement ait atteint les proportions que l’on connaît. Dans ce cas, la seule attitude responsable aurait consisté à avancer la date martiniquaise par solidarité avec les travailleurs en lutte de l’île soeur. D’abord, parce que, comme dit MARX, le prolétaire n’a pas de patrie, parce que d’un pays à l’autre, c’est la même classe bourgeoise (et en partie la même caste békée, dans le cas de la Martinique et de la Guadeloupe) qui exploite les petites gens sans défense, ensuite parce que la meilleure façon de donner à la classe ouvrière le sentiment de sa force, c’est de ne pas morceler celle-ci, comme on le fait quand on ne participe pas aux mouvements d’envergure…pour en organiser de marginaux. La majorité travailleuse ne prendra pas la place qui lui revient dans la construction de la société de ce siècle si sa direction politique et syndicale la prive de toute occasion d’expérimenter sa propre force, qui est celle du nombre. La grève générale martiniquaise aurait dû commencer le 21 janvier, au lendemain de celle de la Guadeloupe, et se poursuivre jusqu’au 29.
Imaginons maintenant qu’aucune grève n’ait été décidée à la Martinique, ni le 20, ni le 29 ni le 5. L’attitude responsable, aurait consisté à organiser dans l’urgence la mobilisation du 29, ce qui n’eût pas contredit la loi, puisqu’un préavis national a été déposé pour le 29. Je dis l’attitude responsable, car lorsque les luttes sont victorieuses ailleurs, on a de fortes chances d’en profiter ici aussi. Le patronat martiniquais, en voyant ce qui se passe à la Guadeloupe, tremble de peur. Hier, mercredi 28, j’ai vu à la télévision le Président du MEDEF Martinique, qui, portant une chemisette d’une marque américaine assez chère, disait sans honte aucune, que les patrons locaux ne savent pas s’ils seront là demain, et qu’il ne fallait pas ajouter une crise sociale à la crise économique. Cet homme, manifestement, a peur, peur d’être obligé de porter des chemises un peu moins chères, de se déplacer dans une voiture un peu moins luxueuse, de ne pas pouvoir faire installer son nouveau jacuzzi, de ne plus pouvoir payer l’école supérieure de commerce où ses enfants apprennent le dur métier d’exploiteur du travail d’autrui. Vu les raisons de sa peur, vu la bassesse des instinct bourgeois, nous ne devrions avoir aucune hésitation à entrer en lutte contre lui et ses semblables. Et vu qu’un ennemi effrayé est prêt à faire des concessions, le moment aurait été parfait pour faire le patronat s’assoeir à la table des négociations ou s’agenouiller à l’autel des supplications. Mais au lieu de ça, la direction de la classe ouvrière choisit l’attitude irresponsable qui consiste à laisser les autres, en l’occurrence, les travailleurs héroïques de Guadeloupe et de Métropole, la tâche de terroriser son propre patronat.
L’irresponsabilité va beaucoup plus loin. Certains syndicats martiniquais, à rebours des centrales nationales dont ils dépendent parfois, ont délibérément choisi de briser la grève d’aujourd’hui. Je ne tiens pas la grève pour un impératif catégorique. Etant un enseignant jetable parce que contractuel, je suis souvent acculé à ne soutenir que moralement les grévistes. Mais que des centrales syndicales n’appellent pas à la grève un jour de grève générale nationale redoublée par la force d’une semaine de contestation à la Guadeloupe, je trouve cela vraiment malheureux. Quand un individu brise un grève, avec ou sans circonstances atténuantes, c’est beaucoup moins grave, car il a moins de chance d’être suivi, surtout quand il est le premier à encourager à la lutte ceux qui sont moins précaires que lui. Lorsque c’est une organisation syndicale, les conséquences en sont beaucoup plus graves : à part deux pauvres gendrames et un RG, à ma connaissance, seuls la FSU et le Parti de Gauche étaient présents hier devant le rectorat. Par ailleurs, il y a des travailleurs qui, pour diverses raisons, hésitent à participer à tous les mouvements sans exception. Multiplier ainsi les dates est donc de nature à diminuer le taux de participation (même si certains syndicats, comme le SNES, ont fait le choix, que je salue, d’appeler à manifester et le 29 janvier et le 5 février) et risque de permettre aux chiens locaux de Sarko d’aboyer en coeur les propos de leur maître en les adaptant au contexte : lorsqu’il y a une grève à la Martinique, on ne le remarque pas…
Il y a des problèmes propres à la Martinique, comme chacun sait. Mais ces problèmes et ceux que connaissent les travailleurs de métropole ne sont pas différents au point de justifier des dates séparées dans un contexte aussi grave que celui d’une Union pour les Méfaits Patronaux (UMP) prête à tout pour remplir les poches des capitalistes, pour flatter la récation sociale et sociétale petite-bourgeoise et l’armée de demi-traîtres,« prolétaires dans des conditions d’existence petites -bourgeoises», comme disait Lénine, qui, par sa petitesse parvenue et la stupidité de ses vues, fait regretter certains excès de la politique stalinienne. Les revendications du mouvement du 5, par exemple, font échos à celles des travailleurs métropolitains, malgré quelques particularités légitimes, comme « le droit à vivre et travailler en Martinique », conséquence naturelle d’un éloignement qui fait que partir trouver un emploi dans une autre région est souvent très difficile et douloureux voire impossible. L’intersyndicale martiniquaise demande en effet à bon droit :
-l’augmentation des salaires et des pensions pour permettre que chacun vive décemment
-l’arrêt des suppressions de postes dans la fonction publique et des licenciements dans le privé
-la transformation des emplois précaires en emplois stables durables et statutaires
-un service public soucieux de l’intérêt de tous
-le droit de vivre et travailler en Martinique
-un système éducatif adapté aux réalités de la Martinique
-la reconnaissance du fait syndical martiniquais
(source, « Jeudi 5 février 2009, debout pour l’emploi et le pouvoir d’achat », dans« Justice », jeudi 29 janvier 2009, page 5)
Les problèmes de la classe ouvrière par ailleurs ne sont pas radicalement différents d’une île à l’autre : le dévloppement exogène et non endogène, les taux de chômage hyper élevés ( en 2005, 21,8% pour la Martinique et 26% pour la Guadeloupe), le niveau des prix alimentaires (« Justice », l’hebdomadaire du Parti Communiste Martiniquais, le PCM, a montre qu’en août 2008 le prix du paquet de pâte était plus élevé de 87% à la Martinique) et des prix des carburants, la dépendance vis-à-vis de cultures finalement peu diversifiées, et la domination écrasante du secteur des services (notamment touristiques) par rapport à l’économie productive, etc. sont autant de problèmes communs aux deux îles. Par conséquent, l’indifférence (relative) vis-à-vis du mouvement national aurait dû être contrebalancée par une solidarité accrue vis-à-vis des travailleurs guadeloupéens.
Ce n’est pas la première fois que la Martinique se trouve soit en dehors des luttes soit en décalage par rapport à celles-ci. En 2002, alors que je me trouvais parmi les jeunes engagés recrutés pour faire joli sur le plateau d’une émission politique locale, je me suis fait presque insulter par feu Camille Darsière, à qui j’avais osé demander, devant des caméras, de justifier, le choix du PPM (Parti Progressiste Martiniquais) de ne pas faire barrage à Le Pen en appelant à voter pour le nuisible le moins urgent à exterminer. Lorsque, dès 2007-2008, des élèves de lycées professionnels de métropole entraient en résistance contre la réduction de la durée de leurs études, je ne crois pas qu’un seul élève du LPO où je travaille ait été au courant. Pourtant, cela les concerne aussi.
De même, je n’ai pas entendu parler du moindre semblant de demi-AG de lycéens au cours d’un mois de décembre 2008 pourtant agité ailleurs et la préoccupation première de nombres de jeunes scolarisés dans le secondaire est en ce moment de préparer…l’élection des rois et reines de chaque lycée…Cette même élection qui était déjà, à l’exception de l’année extraordinaire de ma terminale (2002, où on a réussi a organiser la protestation massive des jeunes contre Le Pen), chez beaucoup de mes camarades de classe, la seule préoccupation à être irréductible à leur petit moi individuel, à leurs petites jouissances monadiques ou à leur désir éperdu et compréhensible de réussite dite « sociale » (mais en réalité individuelle et égoïste)…A ce que l’on m’a dit, il n’y a pas de syndicat étudiant sur le campus de Schoelcher. Les précédentes luttes des Guyanais et des Guadeloupéens (encore eux) concernant les prix des carburants n’ont pas donné lieu à la moindre mobilisation à Fort-de-France, bien que les gens aient profité de certaines retombées de ces luttes menées ailleurs.,,Par ailleurs, je ne m’attends pas à ce que, comme en Gaudeloupe les lycéens trotskystes du journal « Rebelle », les lycéens martiniquais apportent leur contribution à la journée du 5, ne serait-ce que par l’édition de tracts.
Par beaucoup d’aspects, la Martinique ressemble encore à une colonie. Il est peut-être légitime qu’elle ait ses propres grèves, que la gauche syndicale, politique et associative y vive à son rythme propre. En tant qu’elle n’est pas un département comme les autres, elle a peut-être, plus qu’une population, un peuple, qui, par-delà les différences de classes, a besoin de se construire une identité commune et de conquérir collectivement plus de responsabilités dans la gestion de son propre destin. Il n’y a donc peut-être rien de surprenant à ce que ce peuple, lorsque son avant-garde prolétarienne entre en lutte, danse seul au lieu de suivre la cadence de la métropole. Mais le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, que la Révolution Russe a légué au mouvement ouvrier mondial, de principe émancipateur de gauche se transofrme en principe conservateur et réactionnaire sans la solidarité entre les peuples et l’internationalisme prolétarien. C’est ce que Rosa Luxemburg avait compris, lorsqu’elle reprochait à Lénine d’avoir défendu le droit des bourgeoisies nationales à exploiter leur prolétairait national.
J’ai des raisons affectives personnelles d’être extrêmement attaché à la métropole, alors que je suis martiniquais de naissance et qu’en ce moment je vis et je travaille dans l’île. Mon jugement est donc susceptible d’être obscurci par ma sensibilité. Je préfère donc me taire sur la question par ailleurs complexe et lourde d’enjeux de savoir si la Martinique est ou non une colonie, si la population martiniquaise est ou non un peuple colonisé. Mais à supposer que le les martiniquais soient destinés un jour à devenir autonomes puis indépendants, le peuple travailleur de l’île n’a aucun intérêt à ne pas participer aux luttes qui secouent la métropole. Ce qui se passe ailleurs effraie la patronat d’ici : tant que la Martinique sera française, malgré les particularités, les luttes du prolétariat français seront de nature à profiter aux travailleurs martiniquais. Tant que la Martinique est française donc il faut chercher le plus d’unité possible avec nos frères prolétaires de métropole et du reste de l’Outre-mer, ce que la gauche syndicale n’a pas fait en ce 29 janvier.
Marc Harpon, Fort-de-France, le 29 janvier 2009
Petite rectification : je viens de parler à un militant du SNES qui m’informe qu’après mon départ quelques personnes de la CFTC et du SNETA sont arrivées…Le taux de participation dans l’Eudcation à la Martinique n’était quand même que de 20%…