mardi 2 décembre 2008
Jesus Pino était aux avant-postes du combat pour la nationalisation de son entreprise au Venezuela. En visite en Belgique, il nous a livré son expérience. Entretien.
L’aciérie Sidor est située dans l’État de Bolivar, dans l’est du Venezuela. Avec une capacité de 48 millions de tonnes d’acier liquide par an, c’est le plus gros producteur du pays. Fondée en 1964, l’entreprise a été privatisée en 1997. La société italo-argentine Techint a entamé une « modernisation » radicale.
En mars dernier, l’entreprise a été nationalisée à l’issue d’un conflit de plusieurs mois.
Autour de quoi tournait le conflit social à Sidor ?
Jesus Pino. Il s’agissait du renouvellement de la convention collective de travail. Les travailleurs avaient des revendications très claires : les salaires devaient augmenter, tous les travailleurs de la sous-traitance devaient être réincorporés dans l’entreprise et nous voulions une augmentation considérable des pensions car elles étaient en dessous du salaire minimal.
La revendication en faveur de la renationalisation n’avait pas encore été formulée, à ce moment-là, par les travailleurs. Seule « l’alliance syndicale », l’un des nombreux groupes syndicaux de l’entreprise, et un groupe organisé d’ouvriers pro-chavez la défendaient. Nous avons argumenté en disant que c’était nécessaire pour avoir un salaire en fonction du travail. La multinationale vendait les plaques d’aciers non finies à des usines étrangères de la même multinationale pour quelque 200 dollars, alors que leur valeur sur le marché était de 600 dollars. En outre, il y avait un délai de paiement de 6 mois, ce qui était extrêmement long. Mais, après plus d’un an de discussion, la direction a fait connaître sa réponse « définitive » en mars 2008 : non.
Le conflit s’est alors radicalisé ?
Jesus Pino. Oui, inévitablement. De plus en plus de travailleurs voyaient la solution dans la nationalisation de l’entreprise. Mais il y avait un sérieux problème : le ministre de l’Emploi refusait d’appuyer cette revendication. Il voulait un référendum autour de la proposition des patrons de Sidor. Mais le syndicat a pris le ministre de vitesse, en organisant lui-même un référendum mettant la nationalisation en exergue. Presque 90 % des travailleurs ont appuyé la revendication. Mais le ministre a refusé de reconnaître les résultats de ce référendum et, avec le gouverneur de l’État, a mis sur pied une force de police pour briser la grève.
Finalement, le président Chávez est intervenu : après un ultime tour de négociations dans lesquelles la direction de l’usine a résisté pied à pied, Chávez a annoncé la nationalisation de l’entreprise. Il a également destitué le ministre de l’Emploi.
Durant cette période, peu d’organisations politiques se sont exprimées. Seul le Parti communiste du Venezuela et quelques membres du syndicat révolutionnaire UNT ont alors soutenu les travailleurs.
Qu’est-ce qui a changé depuis la nationalisation ?
Jesus Pino. La convention collective de travail a été signée et 1.200 ouvriers de la sous-traitance ont reçu aussitôt un contrat de l’entreprise. Pour les autres, une commission a été créée pour étudier la situation. L’implication des ouvriers dans la direction de l’entreprise est aujourd’hui bien plus importante.
Nous avons également fondé un Front révolutionnaire. Il s’agit d’un mouvement qui ne pose pas seulement des revendications syndicales, mais réclame aussi des changements politiques. Aujourd’hui, dans notre pays, a lieu tout un débat sur le rôle de la classe ouvrière dans la construction du socialisme au Venezuela.
Les travailleurs ont-ils également leur apport dans la gestion de l’entreprise ?
Jesus Pino. Avec notre Front révolutionnaire, nous voulons contribuer à atteindre deux objectifs posés par le président Chávez : faire de Sidor un modèle sur le plan du management de la production et aussi faire de Sidor une entreprise socialiste. Pour cela, deux choses sont nécessaires. D’une part, la participation des travailleurs aux structures dirigeantes et au contrôle de l’entreprise. Ensuite, une Sidor socialiste mettra la production et les bénéfices de l’entreprise au service du développement du pays.
Vous avez eu des contacts avec les syndicats belges ?
Jesus Pino. Un point fort du mouvement syndical belge, c’est l’unité, avec deux grands syndicats (et un plus petit). Pour nous, une telle unité plus forte est très importante. La mise sur pied au niveau national d’un syndicat révolutionnaire combatif en est encore à ses premiers balbutiements.
Les problèmes en Belgique et au Venezuela sont très différents mais, dans les endroits que j’ai visités, comme une assemblée syndicale de Carrefour, des sans-papiers ou des syndicalistes du syndicat chrétien, les gens étaient très intéressés de savoir comment cela se passe au Venezuela.
Que voulaient savoir de vous les syndicalistes belges ?
Jesus Pino. Souvent, il y avait une prise de position critique, mais toujours solidaire. Ce qui m’a surpris, c’est que bien des syndicalistes belges discutaient de ce à quoi devait ressembler le socialisme du 21e siècle. La situation au Venezuela diffère de celle du Vietnam, de l’Europe de l’Est ou de Cuba. Nous voulons construire un socialisme dans notre propre contexte, basé sur la théorie marxiste du socialisme, complété par nos penseurs nationaux tel Simon Bolivar. Nous voulons nous baser sur notre propre histoire, notre culture, nos coutumes.
Pourquoi le socialisme est-il nécessaire pour le Venezuela ?
Jesus Pino. Tous les précédents gouvernements ont laissé notre pays s’enfoncer dans la misère. Avec plus de deux millions d’analphabètes, avec un déficit de presque deux millions de logements, avec des problèmes financiers malgré la richesse pétrolière et avec à peu près 80 % de la population qui vit dans la pauvreté.
Pour résoudre tous ces problèmes, il faut instaurer un système de justice sociale et d’égalité. Le seul système qui puisse garantir ces principes, c’est le socialisme. Dans ce cas, la production peut être utilisée pour soulager nos besoins et non pour étancher la soif de profit des multinationales. Nous pourrons alors défendre notre indépendance politique et nous pourrons développer une technologie qui soit adaptée à nos besoins. La solidarité pourra alors occuper une position centrale, et non plus l’individualisme forcené de la société capitaliste.
Source : Solidaire

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