traduit du russe par marianne Dunlop à partir de sur Left.ru(Valentin Zorine, rédacteur, dans un article qui a disparu du site avant que j’aie pu le lire, expliquait pourquoi il était au départ contre la publication de cet article, note de marianne)
La défaite infligée à l’armée géorgienne et la reconnaissance des deux républiques indépendantistes ont redonné vigueur au mythe de l’impérialisme russe qui menacerait le monde entier, et dont seule l’OTAN pourrait nous défendre, si la lâcheté de la « vieille Europe », qui tente de calmer l’ours russe, ne nous en empêchait pas. D’un autre côté, les bourgeois russes patriotes ont gaiement lancé en l’air leurs chapkas, proclamant que « aujourd’hui le point de non retour dans nos relations avec l’occident est dépassé » et que désormais la Russie poursuivra uniquement ses propres intérêts, sans plus écouter les « conseils » de Bruxelles ou Washington.
Hélas, ces deux points de vue sont l’un et l’autre dénués de fondement. La Russie reste un pays faible, dépendant des centres financiers mondiaux et dirigé par une élite compradore anti-nationale. Elle ne menace personne, mais représente au contraire une proie pour l’expansionnisme étranger.
Dans un article publié par les Izvestia « Edouard avait raison », Alexandre Livchitz, idéologue néolibéral et ex-ministre des finances ironise :
« Les autorités veulent faire de Moscou une plate-forme financière mondiale, et du rouble une devise de réserve internationale. Dans la liste des places financières nous n’occupons que la 51ème place. Donc, la première tâche sera difficile. Mais je suis sûr que nous y arriverons. En temps utile. Ou un peu plus tard. Mais pour ce qui est de la deuxième… L’idée en elle-même est magnifique. Un rêve. Qui se réalisera certainement. Mais la question est quand ? Notre plus grosse banque est 33ème dans le monde. Et les autres sont loin derrière. Les compagnies d’assurances, les fonds de pension, les compagnies d’investissement, ce n’est même pas la peine d’en parler. Sur le marché mondial elles sont tout simplement insignifiantes. Mais on peut toujours rêver, ça fait marcher l’économie. »
Le site Utro.ru publie un article de Maxime Legouenko « la Russie ne supportera pas une nouvelle guerre froide » :
« Comment peut-on même évoquer le risque d’une nouvelle guerre froide ? Ce terme suppose l’affrontement de deux puissances plus ou moins égales. Alors que le poids de la Russie dans le PNB mondial n’est aujourd’hui que de 2% – 3.2%, quand celui des USA et de l’Europe représentent respectivement 17%-18% et 23% – 25% ».
Propos confirmés par S. Tchemezov, directeur de l’entreprise d’état « Rostechnologie », qui essaie de défendre les nationalisations, mises en péril par l’élection de Medvedev.
« Regardez la liste récemment publiée des 2000 plus grandes firmes mondiales. Plus du quart sont américaines. La Russie n’atteint même pas le niveau de la Chine, de l’Inde et du Brésil. L’Inde est représentée par 48 sociétés, la Russie seulement 28. (…) Notre plus grosse compagnie Gazprom occupe la 19ème place avec une capitalisation de 300 milliards de dollars. (…). Mais le plus inquiétant est que dans cette liste ne figure aucune entreprise de l’industrie russe de transformation ».
L’industrie russe reste limitée aux matières premières, ce qui, comme on sait, est caractéristique des pays dépendants, en fait des semi-colonies. Les hydrocarbures et les métaux constituent 80% des exportations russes. A l’inverse, la production russe ne satisfait que 10% de la demande intérieure en chaussures, 3,4% dans l’habillement. Le reste est de l’importation. Il en va de même pratiquement dans tous les secteurs : médicaments, alimentation, distribution de films, électroménager.
Ce qui est encore produit dans le pays tombe de plus en plus sous la coupe du capital étranger, qu’il soit européen, américain ou japonais.
Un capitaliste russe considère comme une grande réussite le fait de développer son entreprise au point où elle devient assez rentable pour être vendue à l’occident.
Ainsi, nous voyons que la bourgeoisie russe est principalement occupée à la vente des matières premières et à l’importation. Ce qui lui confère évidemment un rôle subalterne dans ses rapports avec ses riches et puissants collègues étrangers. Quant à la bourgeoisie qui produit encore pour le marché intérieur, elle est extrêmement faible et condamnée à être absorbée ou supprimée. Conclusion, la partie la plus conséquente et la plus influente de la bourgeoisie russe tombe sous la définition de la bourgeoise compradore, telle
que donnée dans la Grande encyclopédie soviétique :
« Partie de la bourgeoise des pays peu développés économiquement (tant colonies que pays indépendants) servant d’intermédiaire commercial pour les compagnies étrangères sur les marchés intérieurs et extérieurs et étroitement liée aux colonisateurs. Constituée principalement des classes et groupes d’exploiteurs nationaux (marchands, prêteurs sur gages, féodaux et notables) qui se sont ralliés totalement au capital étranger, tant sur le plan politique qu’économique, et utilisée par ce dernier pour servir ses desseins ».
Il faut donc poser la question : sur qui peut s’appuyer la politique indépendante antioccidentale, si les forces les plus influentes de la société, les « élites », n’y ont aucun intérêt ? Sur les couches moyennes et les travailleurs ? Mais ils sont aujourd’hui passifs et inorganisés, et par conséquent ne représentent aucune force. En revanche, il existe des forces capables de s’opposer à cette politique. Dans son éditorial du 27 août « Le capitalisme de guerre », le journal « Vedomosti » exprime parfaitement selon nous l’état d’esprit de la bourgeoisie russe :
« Essayez de deviner quel but deviendra prioritaire : la transformation de Moscou en plate-forme financière globale ou la fourniture à l’armée russe d’équipements modernes ? l’instauration d’un climat favorable aux investissements, permettant le transfert des technologies de pointe, ou l’édification de barrières contre des investissement potentiellement dangereux ? la modernisation ou la mobilisation ?… »
Le président de la banque « Russia finance corporation » André Netchaiev décrit en ces termes la réaction du monde des affaires à la reconnaissance de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie :
« Je suis toujours avec attention les mouvements de la bourse. Le président Medvedev a fait sa déclaration à 15 h, et à 15h05 le marché a chuté de 4%. C’est énorme. L’état du marché des valeurs en Russie se reflète automatiquement sur les marchés du crédit à l’étranger. Nous avons déjà du mal à obtenir des crédits, et cette situation pourrait empirer. (…) Les autorités financières et politiques doivent normaliser la situation. Il faut se conduire de manière plus prudente sur l’arène internationale, éviter des situations dans lesquelles la Russie pourrait se trouver isolée ».
Voilà pourquoi j’ai du mal à croire à un tournant antioccidental, à croire que « le point de non retour est dépassé ». Pour nos élites actuelles ce point n’existe pas. Quoi que fasse l’occident aujourd’hui elles sont dans l’incapacité de lui tourner le dos.
Comment croire au radicalisme de Medvedev, à sa volonté de défendre jusqu’au bout les intérêts et l’indépendance de la Russie quand encore tout récemment son élection a été applaudie par l’occident et par notre capital comprador intérieur. A tel point qu’on n’a plus entendu parler de la « Marche des opposants », ce qui a tellement chagriné Limonov et Kasparov. Ces messieurs ne savaient-ils pas qui ils applaudissaient ? J’en doute.
En revanche, d’après certains commentateurs proches du pouvoir, nous avons été pratiquement soutenus par l’UE, qui a refusé d’infliger des sanctions à la Russie. Néanmoins, nos « bienfaiteurs » européens ont proposé sur le champ d’envoyer dans la région leurs militaires. Ce que le président Sarkozy a obtenu sans trop de peine lors de ses négociations le 8 septembre avec Dmitri Medvedev. Dans les faits, la Russie a cédé les républiques qu’elle venait de reconnaître. En effet, d’après les documents qu’elle a signés, les militaires européens pourront pénétrer également sur le territoire des républiques « indépendantes » d’Abkhazie et d’Ossétie du sud.
Voici comment Alexandre Konovalov, directeur de l’Institut d’évaluations stratégiques, a raconté sur “k2kapital.com” comment se sont déroulées les négociations :
« L’occident a obtenu de nous le retrait des troupes sur les positions antérieures au 7 août, autrement dit, elles devront quitter non seulement les « zones tampon », mais abandonner aussi les positions des forces d’interposition géorgiennes qu’elles avaient occupé. Sarkozy voulait effectivement rompre les négociations, dans la mesure où la Russie ne voulait pas accepter un retrait sur la ligne du 7 août. C’est alors que Medvedev a pris seul la décision d’ « opérer un repli », sans demander l’avis de qui que ce soit. En échange, la Russie a obtenu qu’il n’y ait ni sanctions ni isolation internationale ».
Comme il se doit, cet abandon de facto des positions russes au Caucase a été précédé des discours patriotiques les plus enflammés de Dmitri Medvedev. Derrière cette rhétorique, le président russe a signé le 8 septembre des accords ouvrant la voie aux troupes européennes et suspendant le destin de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie aux décisions de rencontres internationales à Genève. Il est clair que la Russie n’a rien à en attendre. L’observateur attentif remarquera facilement ce petit jeu à qui perd gagne joué par le Kremlin, ce qui est parfaitement naturel, compte tenu du caractère compradore des élites russes.
La « fermeté » actuelle au Caucase, tout comme la fière rhétorique patriotique des libéraux du Kremlin est visiblement une manœuvre de politique intérieure. Il est évident que Medvedev, transformé pour le coup en faucon, cherche à être plus « poutinien » que Poutine lui-même. Pourquoi ? Peut-être pour que la société accepte plus facilement la mise à l’écart d’un premier ministre trop combatif ?
Pour ce qui est de l’ « indulgence » des européens envers la Russie, elle est dictée par sa concurrence avec les USA pour le contrôle de l’espace postsoviétique. Les européens veulent se réserver une place, c’est pourquoi ils se présentent en « défenseurs » de Moscou. Cela rappelle l’attitude des « grandes puissances » au XIXème siècle face à la « question d’orient », c’est-à-dire le partage de l’empire ottoman. A l’époque la France, et surtout l’Angleterre se faisaient passer pour des protecteurs des Turcs, dans le but de s’accaparer les meilleurs morceaux de l’empire sur son déclin et d’empêcher les concurrents de faire de même.
Si tant est que la vieille Europe est prête à « couvrir » la Russie face aux USA, elle le fait exactement dans le même but, s’assurer les meilleures conditions lors d’un partage futur de la Russie. L’Union européenne, y compris les pays de la « vieille Europe » sont envers la Russie aussi prédateurs que les USA. La vieille Europe fait preuve d’une relative « loyauté » envers Moscou uniquement pour se retrouver au Caucase avant les USA. Il y a une lutte pour savoir sous quel commandement seront les troupes de l’occident au Caucase, sous commandement UE ou étatsunien et otanesque, voilà le fond de la question. Les uns ou les autres jetteront la Russie hors du Caucase. Il ne faut se faire aucune illusion.
Ton seul tort est que je veux te manger (le loup et l’agneau, fable de Krylov, NdT). Voilà ce qui explique l’attitude de l’occident envers la Russie. Et elle sera mangée, et même très vite. Croyez-moi ou non, mais la Russie ne peut être sauvée que par la révolution socialiste, qui mettra à la porte les élites vendues et rendra le pouvoir au peuple travailleur, la seule force véritablement nationale, attachée à la liberté, à l’indépendance et à la prospérité de notre Patrie !
Plutôt d’accord avec l’auteur.
Reste à savoir si la crise de la finance et de l’économie (qui va suivre, terrible…) ne constitue pas une réelle chance pour la Russie qui a des tâches immenses à accomplir.
Mais dans ce cas, attention : la chance ne se présente pas une seconde fois !
Chere Marianne, merci pour ton important travail de traduction.
J’ai plutot bien suivi et je continue de suivre “le Caucase” . Je ne suis donc pas surpris des informations de D.Yakouchev sur le sujet.
Je suis plus intéressé, meme si je le déplore, par le fait que la Russie reste un pays faible, dépendant des centres financiers mondiaux malgré les efforts de Poutine à jouer dans le jardin du capital.
La Russie ne menace personne en effet et c’est à souligner. Mais il est vrai de dire qu’elle représente une proie pour l’expansionnisme étranger qu’il soit US ou Europeen.
On peut considerer que cet expansionnisme est de nature financiere mais également territoriale, nous l’avons bien vu recemment avec la Georgie bombardant les civils d’Ossetie du Sud sur ordre des Etats-Unis (il faut appeler un chat un chat). Ce n’est pas fini malheureusement le capitalisme agonisant est capable de faire renaitre completement la bete immonde qui montre deja la tete dans de multiples pays europeens.
Bonjour Marianne,
Le lien suivant ne renvoie-t-il pas vers l’article, mentionné au début de la présente page, de M. Valentin Zorine
http://left.ru/2008/10/zorin179.phtml ?
Cet article ne me paraît pas avoir disparu mais se trouve toujours en ligne sur le site Left.ru. Ma connaissance élémentaire du russe m’obligera à consacrer un peu de temps à la lecture de l’article; je ne puis donc rien en dire de concret maintenant. Assez globalement après avoir lu d’autres articles, je crois avoir perçu que les positions de M. Zorine ne sont pas toujours extrêmement nuancées.
Grand merci pour les traductions.
Serge