Traduit de l’espagnol pour http://socio13.wordpress.com/ par Céline Meneses
Dans l’ombre d’Evo Morales, il y a son Vice-Président de la Réuplique de Bolivie: Álvaro García Linera. Certains critiques politiques, habitués à juger la réalité bolivienne en fonction des stéréotypes communément admis, ne reviennent toujours pas de la combinaison étonnante qui a été élue à la majorité aux élections présidentielles de 2005. Ils s’expliquent encore moins comment ce binomme improbable a pu se consolider durant ces deux ans et demi à la tête du gouvernement : un indigène et un blanc… un dirigeant populaire issu de la base et l’intellectuel issu de l’académie…
Certains vantent son intelligence, font l’éloge de ses capacités discursives, apprécient ses qualités politiques et font remarquer son militantisme acharné au service des changements en œuvre dans le pays. D’autres, cependant, l’attaquent durement et font planer de sombres soupçons tantôt sur son passé, tantôt sur son action au gouvernement.
Son profil est des plus intéressant. Né le 19 Octobre 1962 à Cochabamba, il a fait ses classes primaires et secondaires à l’école Don Bosco et au collège Agustín de Cochabamba. Il est diplômé de Mathématiques de l’Université Nationale Autonome de México (UNAM), Université dans laquelle il a fait sa thèse sur les Sciences Pures. Mais il avait depuis toujours fait preuve d’un très vif intérêt pour la Sociologie et les Sciences Politiques, matière qu’il a d’ailleurs enseignées.
Aujourd’hui, nul ne peut mettre en doute le rôle majeur qu’il exerce dans la vie de la nation. Chaque avis qu’il émet prend, bien sûr, aux yeux de chacun une valeur inestimable, mais il va de soi que dans cette conversation certains points de sa biographie politique sont eux aussi abordés, car ils apportent des éclaircissements sur son engagement dans le processus politique en œuvre.
Comment expliquez-vous le fait que bien que blanc, issu de la classe moyenne, et intellectuel vous vous soyez lancé dans un projet profondément populaire et indigène ?
J’ai grande dans une société pigmentocratique, une société la simple couleur de la peau rend compte de la structure par classes de la société, de la répartition du pouvoir économique et politique. Ce modèle de société a consolidé pendant de longs siècles une vision de la répartition des rôle, des fonctions entre ses membres : aux indigènes, le travail dans les champs, le travail d’ouvriers, d’artisans, ou de servants ; aux métisses, les fonctions intermédiaires, le domaine intellectuel ; aux plus blancs, aux possédants, le contrôle et la domination sociale.
Dans les années 60, quand les luttes armées firent leur apparition en Amérique Latine, les classes moyennes se sont fortement radicalisées et ont petit à petit rejoint les luttes paysannes et ouvrières. Il en a été à peu près de même dans notre pays durant ces dernières décennies. Bien évidemment, ceci est le fruit de tout un processus historique ; je ne serais pas là à vous parler de ça s’il n’y avait pas eu de soulèvement dans les années 70, ou s’il n’y avait pas eu de réveil du mouvement indigène, véritable avertissement pour les élites.
Quelle influence la cause indigène a-t-elle eu sur vous?
Je ne suis pas le seul dans ce cas : nous sommes tout un petit cercle de personnes issues des classes moyennes à nous être senties obligées, entraînées par ce réveil indigène et populaire, et à avoir appris beaucoup en nous y ralliant. Au fur et à mesure que cette influence indigène surgit et se répand sur la scène politique, elle se présente de plus en plus non seulement comme une demande d’égalité mais aussi et surtout comme la proposition d’une société plus équilibrée et au bénéfice de la majorité des boliviens.
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Que pensez-vous des élites classistes?
Ils nous en veulent. Ils nous considèrent comme des traître à notre classe parce que nous nous battons en faveur des plus pauvres. Les classes supérieures, traditionnellement dominantes, nous en veulent et elles ont fait en sorte de nous punir de façon drastique . Elles ne peuvent pas même s’imaginer qu’on ose parler d’égalité entre les personnes, qu’on combatte le néocolonialisme, les discriminations et la pigmentation de l’exercice du pouvoir.
Le processus de changement mené par l’actuel gouvernement a-t-il réussi à en finir avec cette vision raciste de la société?
-Il est plus facile de mettre en place des changements au sein même de la structure économique en faveur de larges secteurs, comme nous l’avons fait, par le biais de politiques sociales largement consenties par le peuple, que de transformer des structures mentales héritées du passé. La structure en classes de notre pays constitue un très lourd fardeau qui a pesé sur nous tout au long de notre histoire, et ce indépendamment de la fondation de la République ou de la Révolution de 52 qui a procédé à la démocratisation de la vie politique et à la répartition des terres. Cette structure perdure et bien des habitudes dans la vie de chacun en sont aujourd’hui encore le reflet. Les vestiges de tout cela n’ont pas disparu ; c’est ce que vous avez encore récemment pu voir à Sucre le 24 Mai 2008 : quand les classes soi-disant cultivées obligent des indigènes à s’agenouiller, elles cherchent à nous imposer à tous l’image de l’indigène soumis devant le puissant qui prévaut dans leur imaginaire. C’est toute l’histoire de notre pays… Bien évidement, la lutte des peuples indigènes et de tous les secteurs populaires va dans le sens d’une transformation totale de cet état des choses et cherche à induire de nouveaux modes comportementaux au quotidien.
De quelle façon les classes moyennes se sont-elles ralliées à cette lutte?
-Je pense que la “Guerre de l’Eau” en 2000, à Cochabamba, a été un moment décisif. A cette occasion, les mouvements paysan, cocalero, indigène et manufacturier s’étaient unis pour empêcher la privatisation d’un bien de première nécessité. Les soulèvements dans les hauts plateaux ont suivi sans tarder, et l’image d’un leadership politique, intellectuel et indigène en construction s’est peu à peu imposée. De plus en plus de secteurs se sont alors identifiés à la cause indigène. C’est ce qui a permis la victoire par les urnes du camarade Evo Morales en 2005, triomphe des mouvements populaires et indigènes, obtenu grâce au soutien des classe moyennes et même de certains secteurs des classes supérieures, démocrates, qui se sont senties attirées, obligées par ce projet égalitaire.
Ce processus a-t-il été linéaire?
-ça a évidemment été un processus très long, compliqué, ponctué d’avancées et de reculs ; ce n’est pas un processus définitif. Il y a de grands pas en avant bien sûr, mais il y aussi des retours en arrière. D’un point de vue personnel nous avons eu un grand rôle à jouer dans les années 90 : celui de rapprocher le mouvement indigène du reste de la population. Cela faisait un moment qu’on ne voyait pas d’indigènes à gauche, car la gauche était elle aussi très seigneuriale en Bolivie, très « de bonne famille ». Notre génération n’avait pas encore imbibée de tous ces préjugés. Nous formions un petit groupe influencé par le mouvement indigène des années 70, l’indianisme et le katarisme, cette dernière tendance revendiquant le nom de Tupac Katari, un aymará qui avait défié le pouvoir colonial espagnol en 1781. Nous avons fini par nous rapprocher du mouvement indigène. Nous étions un peu les moutons noirs au milieu d’un troupeau de moutons blancs. Aujourd’hui, tout est beaucoup plus organisé je dirais : le troupeau est beaucoup plus grand, je me réfère à tout un secteur de la population toujours plus important et plus sensibilisé à ces questions. C’est en cela que réside toute sa valeur et toute sa force.
Avez-vous été guerrillero?
-Comme je l’ai déjà dit, nous étions influencés par le katarisme des années 70 et nous avons donc créé, une décennie plus tard, des noyaux de propagande et nous diffusions dans les usines et dans les communautés. Plaçons-nous dans le contexte du milieu des années 80, au moment même où débute la régression sociale avec l’arrivée du néocolonialisme dans notre pays où les dirigeants syndicaux coopèrent ; la gauche est détruite aussi bien moralement que politiquement. C’est à ce moment-là, en 1984, que la gauche traditionnelle a coulé.
A ce moment-là, nous nous sommes beaucoup liés au mouvement indigène et nous avons tenté de voir si un rapprochement avec une lecture marxiste était possible tout en s’arrangeant avec nos lectures sur ce que Marx entendait par identités diffuses, nationale et paysanne. Nous avons appris beaucoup de choses au contact des adeptes de l’indianisme et du katarisme, et toutes ces réflexions mélangées ont fini par donner un étrange cocktail, pas inintéressant sans doute, qui nous a permis de comprendre qu’avec l’arrivée du néolibéralisme c’était toute une époque qui se refermait, qu’il ne s’agissait pas d’une simple alternance au pouvoir. Je me souviens que nous avions rédigé un texte dans lequel nous disions que le néolibéralisme ferait ressusciter le spectre de Tupac Katari; Nous l’avions écrit dans un cahier que la répression nous a confisqué quand on nous a jetés en prison.
Jusqu’où allait votre projet?
-Nous en étions arrivés à la conclusion qu’il fallait se préparer pour un soulèvement. Tout notre travail consistait en l’élaboration d’une doctrine, en l’articulation du marxisme et de l’indigénisme (séparés pendant des décennies en Bolivie) et en la mise en place de mécanismes quasi- clandestins au sein des communautés qui puissent permettre une mobilisation massive le moment venu. L’idée du soulèvement nourrissait toute notre idéologie. Nous lui avions trouvé un nom : l’ayllus et nous preparions activement sa territorialisation par le biais des noyaux communautaires.
Notre organisation politique était structurée en plusieurs niveaux : d’une part, la construction théorique intellectuelle et l’élaboration de pamphlets et de livres ; d’autre part, la formation des cadres politiques ; et, troisième niveau, la préparation à la lutte armée. Personnellement je participais à la conception théorique et à la formation des cadres. Mais nous avons été arrêtés.
De quoi vous accusait-on?
-Les charges qui pesaient contre nous étaient la violation de l’article 17 du Code Pénal, à commencer par l’accusation de terrorisme, d’attentat et de tromperie idéologique. Nous avons été mis dans une prison à sécurité renforcée, celle de Choncocoro, où nous allions rester cinq ans à attendre que l’on donne des preuves venant confirmer la moindre des accusations dont on faisait l’objet. 15 audiences se sont succédées sans qu’aucune preuve à notre encontre ne soit apportée ; rien que de grotesques rapports de police, qui me situaient simultanément en cinq endroits différents comme si j’avais soudain été divinement doté du don d’ubiquité.
Cette pantomime montée de toute pièce par Jaime Paz Zamora n’avait pas d’autre but que de me maintenir en prison. Au bout de cinq ans, nous avons enfin pu sortir de prison malgré qu’un jugement fût toujours en attente. Après cinq autres années d’attente, nous avons fini par exiger des tribunaux et des magistrats qu’ils fassent avancer les investigations. Nous voulions obtenir justice contre ceux qui nous avaient emprisonnés et torturés.
Comment avez-vous fair la connaissance d’ Evo Morales?
J’ai rencontré Evo en 2000, pendant la “Guerre de l’eau”. A ma sortie de prison, je me suis mis en contact avec les manufacturiers de la ville de Cochabamba et, par leur intermédiaire, avec les arroseurs (paysans dont la production dépend entièrement de l’arrosage), qui se battaient depuis longtemps pour obtenir le contrôle des ressources en eau du fait des menaces planant sur leur propriété. Avec eux, nous avons réalisé tout un travail académique, écrit un livre de recherche sur le monde manufacturier lequel tentait d’alerter contre la déprolétarisation mise en œuvre par le système néolibéral.
J’ai rencontré Evo pendant les mobilisations, sur les barricades, même si je suivais de près ce qu’il faisait depuis 1988 car j’avais déjà repéré son potentiel et son charisme lorsque nous avions posé les bases des structures clandestines à Chapare.
C’est lui qui vous a demandé de postuler à la Vice-Présidence?
-Je me souviens qu’avec le camarada Evo nous nous réunissions très fréquemment pour faire un point politique, et qu’en 2002, suite à son expulsion du Parlement, la fréquence de nos réunions s’est intensifiée. Quand nous avons mis sur pied sa campagne en 2005, nous étions tous d’avis qu’Evo soit secondé par quelqu’un qui soit en mesure de faire le lien avec d’autres secteurs sociaux, principalement avec les classes moyennes et avec l’Est du pays.
A un mois du début de la campagne, le camarade Evo est venu me voir et il m’a dit : « Álvaro, on a un problème, on n’arrive pas à trouver un candidat issu des classes moyennes, chef d’entreprise et progressiste, et venant de l’Est. Le problème c’est que la plupart des candidats ne remplissent qu’une partie des conditions requises ». Il m’a alors emmené chez lui, dans sa maison de famille. Nous étions très inquiets de savoir qui pourrait bien prendre cette place. Tout à coup il m’a dit : « un certain nombre de camarades pensent que tu ferais un bon candidat ». Je lui ai dit : « N’y penses même pas camarade, allez, au boulot. Il faut qu’on trouve quelqu’un. Si jamais on ne fini pas par trouver qui que ce soit et qu’on n’a pas d’autre choix, là d’accord, je ferai ce qu’on me demandera de faire et ce qui aura été décidé collectivement ».
Si cette opportunité ne s’était pas présentée, travailleriez-vous toujours avec Evo aujourd’hui?
-Je ferais sûrement le même travail que celui que j’effectuais auparavant, d’analyse politique, d’appréciation des situations. Franchement, s’il y a bien une chose où Álvaro García est à son aise, c’est dans les cours, avec beaucoup de temps pour lire, dans la recherche, dans l’aide à l’information. Le cours de ma vie était parfaitement planifié pour les quatre années à venir. Et voilà que le Président Evo me donne une nouvelle responsabilité que nous assumons ensemble, avec une grande humilité et en accomplissons ce pour quoi nous avons engagé toute notre vie. Dans ce processus, il faut bien que quelqu’un assume à chaque instant ce qui est collectivement cosidéré comme nécessaire.
Il court une rumeur selon laquelle vous et le Ministre de la Présidence seriez des représentants du magnat nord-américain George Soros au sein du cabinet, et que vous auriez pour but de convertir la Bolivie en un narco-Etat.
-Je n’ai jamais vu et je ne suis jamais entré en contact avec Soros de ma vie. En tant qu’universitaire, j’ai un jour assisté à une conférence internationale à Mérida au Mexique en 2002 ; il est possible que des hommes de Soros y aient assisté, tout comme les membres de tout un tas d’autres organisations provenant des horizons politiques et idéologiques les plus diverses. Pour le narco-Etat, c’est ridicule : c’est une insulte injurieuse et gratuite, rien de plus.
Un autre bruit court à propos d’une forme de favoritisme, de copinage, au sein du gouvernement
-Depuis que nous sommes arrivés au pouvoir avec le camarade Evo Morales, nous nous sommes fixé une série d’objectifs à atteindre. Nous menons une lutte intransigeante contre la corruption, d’où qu’elle vienne, même si c’est d’un ami, d’une connaissance, d’un proche ou de qui que ce soit d’autre. Il fallait attaquer la corruption à sa racine pour tous et partout. C’est ainsi que trois semaines à peine après le début de son mandat, notre président a destitué son Vice-ministre des transports pour avoir pratiquer une forme d’extorsion. Sa politique est toujours la même en la matière : catégorique,inflexible,intransigeante. En ce qui me concerne, je me souviens d’une conversation que j’ai eue un jour avec ma famille. Je leur ai dit que c’était bien triste que d’avoir tout d’abord eu à souffrir d’avoir un fils en prison, et que de se voir ensuite interdire, alors même que je fais partie du gouvernement, toute présence au sein de la fonction publique tout simplement parce qu’on est membre de la famille d’Álvaro García Linera. Nous avons même fait plus que ça : nous avons ordonné que tout parent qui s’approcherait du cabinet soit immédiatement expulsé.
Vers quoi se dirige le processus bolivien?
-Ce que nous voulons avant tout et à quoi nous ne renoncerons jamais c’est la justice sociale. Mais il ne s’agit pas uniquement de rendre enfin justice aux peuples indigènes. La coexistence entre l’Etat, le monopole et la sphère publique non étatique, laisse entrevoir la possibilité pour ce post-libéralisme de se transformer avec le temps en post-capitalisme, car le socialisme ne se fait pas avec des déclarations mais avec de la volonté, avec la construction de la société, avec la réappropriation de ses capacités par qui dépassent l’Etat. Le sort du capitalisme est en train de ce jouer actuellement en Bolivie, car en Bolivie on ne pourra parler de socialisme que quand les ouvriers et les indigènes seront organisés dans un contextes où les ressources seront publiques.
Peut-on parler d’une sorte de leg du Che Guevara dans votre projet ?
-Le Che est une référence irremplaçable. Et quiconque aspire à réparer quelque forme injustice que ce soit a besoin de son éthique. Personnellement j’ai été très intéressé par les écrits économiques du Che, par ses polémiques subtiles. Je l’ai beaucoup étudié.
Comment définiriez-vous la personnalité d’Evo?
-J’ai écrit un court texte intitulé “L’evisme” dans lequel j’analyse deux dimensions de la personnalité d’Evo : son parcours et son histoire personnelle. En ce qui concerne la première dimension, Evo ne peut être compris qu’en tenant compte des 30 ans de formation et d’élaboration du mouvement indigène et de ses ramifications, depuis la ramification culturiste qui rejette la politique pour se dévouer entièrement à la réappropriation de la mémoire culturelle de notre pays (et qui prend ses distances avec l’Etat qu’elle considère comme quelque chose d’impur), jusqu’à son courant le plus radical qui affirme, lui, que la Bolivie est un pays exclusivement indigène. Au mi-chemin entre ces deux extrèmes, un réveil a eu lieu, plein de nouveaux courants sont nés, et la grande force d’Evo est d’avoir su représenter la synthèse de tous ces courant et d’avoir ainsi incarné la volonté générale de la nation.
Evo vient d’un syndicalisme virulent mais il sait travailler avec les arroseurs, avec les manufacturiers, avec les alteños, avec les indigènes des hauts plateaux pour mener à bien un projet commun. Alors que tous les autre leaders se replient sur leurs bases, le camarade Evo sait reconnaître et rassembler les diverses forces émergentes, c’est là sa force personnelle mais aussi sa force historique. Evo est un enfant de l’Histoire. L’Histoire est en partie modelée par l’individu, disait Sartre. J’irai plus loin aujourd’hui: le leadership d’Evo nous modèle tous.
From: Radioagência NP
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