Egypte et Liban : deux grèves, une stratégie et une réalité

Alberto Cruz - 10 mai 2008 – CEPRID

traduit par Eduardo Meneses

Le 6 avril un appel à une grève générale a été lancé en Egypte. Un mois plus tard, le 7 mai, un deuxième appel a été lancé au Liban. Les motifs dans les deux pays ont été les mêmes : l’augmentation du salaire minimum et une amélioration des prestations sociales pour les travailleurs, de même qu’une protestation contre les postures politiques néolibérales, de soutien aux politiques du FMI et pro-occidentales des gouvernements respectifs. La réaction des gouvernements égyptiens el libanais a été la même, mais avec des résultats différents : essayer de démanteler les manifestations par la répression, en affrontant la population et en augmentant en extremis le salaire minimum. Le rapport de ces deux initiatives syndicales par  la presse a été, là aussi, le même dans ces deux pays: minimiser les effets à travers les médias gouvernementaux (e internationaux) et refléter le succès des appels à la grève à travers la (très peu nombreuse) presse « indépendante ».


EGYPTE

Les travailleurs égyptiens mènent une série de protestations contre le régime néolibéral, pro-FMI et pro-occidental de Hosni Mubarak depuis longtemps. Le mois d’avril a eu lieu une grève générale, qu’on a essayé d’empêcher par l’arrestation « préventive » des principaux leaders syndicaux et d’un nombre significatif de dirigeants d’organisations politiques telles que les Frères Musulmans.  Ces mesures, qui ont été accompagnées par un déploiement policier impressionnant, n’ont pas réussi, malgré tout, à empêcher dans des localités telles que Al-Mahallah Al-Kubra, population située dans le Delta du Nil et « tête visible » des protestations ouvrières en Egypte, que la grève soit maintenue durant trois jours.

A la répression directe (des centaines de détenus, des emprisonnements qui ont commencé environ un mois avant la grève, et la présence policière dans les principales rues et places des principales villes, telles que le Caire et Alexandrie)  s’est ajoutée une opposition sur trois fronts :  celui du travail, avec la menace directe lancée aux travailleurs de la fonction publique égyptienne d’appliquer des sanctions importantes, allant jusqu’au licenciement, s’ils maintenaient la grève ;   celui des étudiants, en obligeant les universités à mettre en place des examens le jour de la grève pour éviter que le mouvement étudiant ce joigne que mouvement ouvrier ;  et celui des médias, les journaux, radios et chaînes de télévision liées au régiment ayant fait un front uni pour diffamer et ridiculiser les organisateurs de la grève.

L’appel à la grève a été effectué par des moyens presque artisanaux, en passant du simple tract jusqu’au bouche à oreille et les mails, pour éviter la répression. Très peu nombreux ont été les moyens de communication qui ont osé informer à propos des revendications motivant la grève. Les protestations se sont levées contre l’attitude néolibérale et pro-FMI du gouvernement et toutes les conséquences sociales et politiques de celle-ci. Parmi les principales revendications il y avait « le refus de l’augmentation des prix, de l’éducation pour nos enfants, du transport adaptés aux êtres humains, des hôpitaux qui puissent prendre soin de notre santé, des médicaments pour nos bébés, un système judiciaire juste ». On a également pu lire « nous ne voulons pas des fonctionnaires de police abusifs, ni de la torture dans les postes de police, ni de détentions, ni de la corruption, ni des pots-de-vin ».

Malgré les efforts du gouvernement de Mubarak, la grève a été un succès. Le Caire a été une capital paralysée durant toute la journée ; les étudiants d’au moins deux universités, Hilwan et Al-Azhar, ont refusé d’obéir aux dispositions gouvernementales et ne se sont pas présentés ni en cours ni aux examens, de même, les prestigieuses écoles professionnelles, comme celle des avocats, se sont jointes au mouvement et se sont mis à disposition des 140 détenus en raison de leur participation à la grève. La gauche, représentée par le Mouvement Kefaya, et les islamistes des Frères Musulmans ont soutenu la grève sans réserve.

Mais le succès total a été conquis à Al-Mahallah Al-Kubra. Les travailleurs du textile se sont érigés comme le fer de lance de la lutte contre le régime de Mubarak et le gouvernement avait un intérêt très particulier à faire échouer la participation à la grève dans cette zone du pays. La police a empêché la sortie des travailleurs qui travaillaient la nuit, de la fabrique principale de Al-Mahallah Al-Kubra (le textile représente la principale production, et compte 20.000 ouvriers) pour qu’ils continuent leur travail durant la journée du 6 et que la production ne soit pas interrompue ; elle s’est également déployée dans les principales rue de la localité, mais elle n’a pas réussi à empêcher que 6.000 travailleurs se réunissent et s’affrontent aux forces répressives. Le résultat : 331 détenus et 60 blessés parmi les travailleurs. Une vidéo de ce qui s’est produit et de la combativité des travailleurs est disponible sur le site internet YouTube.

Le succès de la grève motiva l’opposition politique pour convoquer à une autre grève pour le 4 mai, mais celle-ci n’a pas eu la même affluence. A l’augmentation des moyens de répression  -70 équipes des Forces de Sécurité Centrale ont été mobilisés dans la localité, en plus des forces que s’y trouvaient depuis la grève du 4 avril-  il faut ajouter l’achat, par le gouvernement, de consciences : les travailleurs de Al-Mahallah Al-Kubra qui n’avaient pas participé à la grève en avril ont été récompensés par le versement de l’équivalent d’un salaire d’un mois de travail. Ceux qui avaient participé à la grève, ont aussi été étrangement récompensés, mais par le versement de l’équivalent d’un salaire de 15 jours de travail. Pour le reste de travailleurs, le gouvernement décréta, la veille de la nouvelle grève, une augmentation de 30% du salaire minimum.

 LIBAN

Des faits similaires ont eu lieu au Liban. La Confédération Générale du Travail a lancé un appel pour faire une grève le 7 mai, avec des revendications semblables à celles de leurs collègues égyptiens. La principale étant celle de l’augmentation du salaire minimum. Mais la grève était aussi porteuse d’un message politique : le gouvernement néolibéral, pro-FMI et pro-occidental de Fouad Siniora veut privatiser une grande partie du service publique (téléphonie, aéroport, eau, et même la santé, entre autres) et ceci est inacceptable ^pour les travailleurs libanais. Les forces qui soutiennent le gouvernement, réunies autour de la coalition « 14 Mars », se sont opposé à la grève en argumentant qu’il s’agissait d’une grève politique. Les forces d’opposition, groupées autour de la coalition « 8 Mars » ont, de leur côté, soutenu la grève.

En janvier 2007, le Liban connut une grève générale massive. Cette fois-ci, elle a été majoritaire mais un peu moins générale. La presse la moins liée au gouvernement a rapporté un suivi de 80%, et un suivi total dans les zones du Sud de Beirut et dans la Bekaa. Les raison : le gouvernement a approuvé une augmentation de 82% du salaire minimum (qui est passé de 300.000 à 500.000 livres libanaises, environ 320 euros), les entreprises ont menacé les employés d’être licenciés s’ils rejoignaient la grève et les partis du « 14 Mars » de même que ses ramifications syndicales ont appelé à un boycott en argumentant que les objectifs étaient atteints et que la grève n’était plus qu’une manœuvre politique. Il est important de souligner que la Confédération Générale du Travail demandait un salaire minimum de 960.000 livres libanaises (environ 610 euros) en argumentant que ces dernières années le prix de la vie a atteint un niveau insupportable pour la grande majorité de la population, notamment en ce qui concerne le prix des aliments de base tels que la lait, le pain, le riz, le sucre, la viande etc…
LA STRATEGIE

Le succès des mobilisations en Egypte et au Liban n’aurait pas été possible sans un fait inimaginable il y a encore deux ans : la victoire de l’ Hezbollah lors du conflit qui l’opposa à l’Israël. A partir du moment où le peuple arabe, du Maroc jusqu’en Irak, prit conscience du fait que le courage et la détermination d’un mouvement politico-militaire pouvait contrer la stratégie impérialiste, la peur commença à se propager jusqu’à la moelle épinière des régimes de cette zone, devenant chaque fois plus apparente la peur qu’ils avaient de leurs propres peuples. Durant cette guerre, les rues des villes arabes, indépendamment des confessions religieuses et des adhésions partisanes ont été submergées par des panneaux où l’effigie du secrétaire général du Hezbollah fusionnait avec celle de Nasser ‘ex-président égyptien) et le Che au même temps qu’un cri résonnait de façon unanime : « sans justice il n’y a pas de paix ». Un cri qui obligea les gouvernements arabes néolibéraux, pro-FMI et pro-occidentaux à dépoussiérer les vielles propositions et vieux plans, comme celui de 2002 sur la reconnaissance d’Israël en échange de la restitution des frontières de 1967 entre autres. Mais la justice ne se référait pas uniquement au conflit palestinien, mais à la vie de tous les jours, à l’amélioration des conditions de vie, au refus des politiques néolibérales et mettant en avant, au même temps, le ras-le-bol de la corruption, les pots-de-vin et l’arrogance gouvernementale.

Alors que les gouvernements réactionnaires effectuaient ce retour vers les propositions de toujours –en Jordanie, par exemple, on permettait la célébration du 60ième anniversaire de la création de l’Etat d’Israël tout en réprimant les manifestations palestiniennes qui remémorent le 60ième anniversaire de la Nakba, la catastrophe- , les peuples et leurs organisations ont réagit. Le cas le plus clair et spectaculaire est celui du Hamas  en Palestine, mais aussi celui des Frères Musulmans en Egypte, et le Front d’Action Islamique de Jordanie. Eux, de même que d’autres organisations islamistes d’autres pays arabes, se rapprochent des organisations de gauche dans ses pays respectifs et cette alliance, même s’il s’agit d’une alliance conjoncturelle, pour peu qu’elle arrive à se consolider, va marquer le nouvel Moyen Orient, le Moyen Orient des peuples et non celui rêvé par l’impérialisme et ses acolytes.

C’est quelque chose que l’impérialisme essaye d’éviter coûte que coûte. La stratégie est celle d’internationaliser la crise –invoquant le droit d’ingérence déjà évoqué lors de l’envoi de troupes en Haïti-  et de donner un autre rôle aux troupes de l’ONU qui sont dans la zone. Cet autre rôle serait celui de l’OTAN, qui agirait en marge de l’organisme international et qui est déjà entrain de se consolider comme le bras armé des forces impérialiste dans toute la planète. Les troupes françaises du contingent de la FINUL ont déjà mené plusieurs manœuvres contres des « objectifs terroriste » au Liban et également dans la zone proche des fermes de la Sheeba, occupées par Israël.
LA REALITE

La grève générale au Liban a été suivie d’une impressionnante démonstration de force de la part de l’Hezbollah, qui a réussit à prendre le contrôle de la partie musulmane de Beirut, et a mis en évidence de la façon la plus palpable qu’il soit la fragilité du gouvernement, qui arrive à survivre uniquement grâce au soutien des régimes néolibéraux, pro-FMI et pro-occidentaux arabes, de même que celui de l’Europe et les Etats-Unis.

Ce qui s’est passé à Beirut est le résultat des menaces du gouvernement de retirer le dispositif de vigilance que le Hezbollah a installé dans l’aéroport de Beirut. Pour être plus exact sur les pistes de l’aéroport de Beirut. L’illégitime gouvernement libanais le considère illégal, de même que le réseau de communications du Hezbollah. Cependant, ce réseau a été vital pour obtenir le triomphe de 2006 contre l’Israël et en ce qui concerne l’aéroport, le dispositif a été installé après qu’on ait appris qu’une des pistes, la 1-7, allait être utilisée par Israël pour une opération éclair contre les installations de la résistance fin avril, opération que finalement a été abandonnée. Ceci, fait bien connu à Beirut, a été également rapporté par Robert Fisk dans ses chroniques, dans lesquelles il se demande, de même que la majorité de la population libanaise, si le gouvernement libanais ne sert pas les intérêts israéliens en proposant le retrait de ce dispositif. Une question particulièrement présente en ce qui concerne le dirigeant Walid Jumblat, qu’on considère comme le principal allié d’Israël et des Etats-Unis au Liban.

Les faits font mis en relief la réalité : la force du Hezbollah ne peut être arrêtée sans une intervention militaire étrangère.  On a évoqué la mise en place d’une sorte de pont aérien, auquel participeraient l’Arabie Saoudite  et la Jordanie avec l’aide de l’Egypte et les Etats-Unis, pour sauver le gouvernement de Siniora. Mais si l’aéroport est entre les mains du Hezbollah et ils veulent éviter une confrontation ouverte avec ceux qui déjà démontré leur force, où pourrait se situer ce pont aérien ? Il y a une seule possibilité : le Nord du pays, où l’OTAN propose une base, dans la localité de Qleiat, très près de Tripoli –où se trouve le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el Bared- et de la frontière nord avec la Syrie. Cette base serait prévue pour recevoir un escadron d’hélicoptères et des unités des forces spéciales de l’OTAN.

Il est de plus en plus évident que la présence de bateaux de guerre des Etats-Unis, les plans de l’OTAN et les manœuvres du FINUL sont des éléments qui se dirigent vers une même direction : se préparer pour une nouvelle guerre dont l’objectif serait la défaite total des forces opposantes, notamment celle du Hezbollah, non pas comme facteur politique et militaire libanais mais de tout le Moyen Orient. Ceci est quelque chose que tous les progressistes du monde doivent chercher à éviter. Au Liban, les organisations de gauche comme le Mouvement Indépendantiste Nasseriste (Morabitun), organisation laïque sunnite, ont « assez d’être séquestrés par un mouvement qui ne nous représente ni exprime nos valeurs », en se référant au mouvement mené par Saad Hariri et Fouad Siniora lui-même, et expriment leur reconnaissance au Hezbollah. Le mouvement Patriotique libre, organisation chrétienne maronite, considère que les coupables sont le Conseil de l’ONU et la dénommée communauté internationale, qui maintiennent leur soutien envers un gouvernement qui « exclue la majorité de son peuple ». Même sans connaître le sentiment des autres organisations progressistes libanaises, la gauche devrait prendre en compte le fait que la lutte qui est menée par le peuple libanais contre un gouvernement néolibéral, pro-FMI et pro-occidental n’est pas uniquement d’une grande importance pour le Liban mais également pour toute la région.

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