7 questions et 7 réponses sur la Bolivie d’Evo Morales

Mercredi 30 avril 2008 par CEPRID

José Natanson 30 –IV 2008

Evo Morales est-il indigéniste ?

Avec une mère aymara qui ne savait que le Notre Père en espagnol et élevé dans une maison de terre dans un village perdu de Oruro , Evo  Morales vécut une enfance d’une pauvreté difficile à imaginer avec quatre  frères et sœurs morts dès la naissance et connaissant la faim qui le guettait toujours.


On ne peut comprendre son étonnante trajectoire politique que comme faisant partie de la réaffirmation indigène née dans les années 70 qui trouva dans le Katarismo – en référence à Túpak  Katari , le caudillo aymara écartelé par les espagnols pendant le siège de La Paz en 1781- son secteur le plus radical et qui a  été reconnu pour la première fois en 1994 grâce à une réforme connstitutionnelle qui a  établi le caractère « pluriéthnique et multiéthnique » du pays et qui a inauguré l’éducation bilingue dans les écoles. Cela se passa pendant la présidence neoliberal de Gonzalo Sanchéz de Lozada, quelque chose qui a première vue peut apparaître comme un paradoxe mais qui ne l’est peut-être pas tant que cela. :le remplacement de l’idée de classe par celle d’une idée d’ethnie ou de culture était parfaitement en phase avec l’esprit anti –Etat- nation que défendait la pensée en vogue. Avec un problème : les indigènes boliviens ne sont pas une minorité qu’il faut protéger mais de grandes majorités exclues , dont la discrimination ethnique se superpose se réalimentant avec l’inégalité sociale.. Une réalité qui ressemble plus à l’apartheid sudafricain qu’à l’image de ses indiens coloré qui aparait parfois dans le National  Geographic .

L’échec de ces premières opérations d’ouverture de style néolibéral qui ne changèrent la situation que de façon » cosmétique « renforça l’idée dans le mouvement indigène qu’il fallait un instrument politique propre pour arriver au pouvoir et de là changer les choses. La grande réussite d’Evo Morales fut de réussir à faire converger  la demande indigène avec  celle d’autres courants politiques-antinéoliberalisme et nationalisme- derrière un seul projet politique.  “Si c’est Evo Morales et pas Felipe Quispe qui est arrivé à la place de premier président indigène de Bolivie , c’est parce qu’il a réussi à mettre en place un projet national face à la perspective aymaracentriste» a écrit Pablo Stefanoni (Nueva Sociedad 209, mai –juin 2007). En d’autres termes , il a su faire s’exprimer politiquement les paysans des régions  de l’intérieur les plus retardées, mais aussi les indigènes et métis urbains plongés dans la société de consommation , qui portent des jeans et des tennis , se conectent à internet et souvent ont complètement abandonné la langue quechua  et  aymara0.

2- Quelle importance a eu la coca dans la carrière d’Evo Morales ?

Bien que la coca soit cultivée depuis l’invasion des Incas, le vrai boom commença au milieu des années 80 quand la fermeture des mines d’étain et une brutale sécheresse dans l’altiplano produisirent une migration massive vers le Chapare , une région fertile du tropique, juste au moment ou aux Etats Unis la cocaine devenait à la mode , la drogue qui allait bien avec le brutal esprit addict à la drogue de l’époque. La coincidence entre la demande et l’offre produisit une explosion géometrique  des plantations de coca , culture qui présente une série d’avantages que ne possède aucun autre produit : il utilise une grande quantité de main d’oeuvre  , ne demande pas un gros investissement ni beaucoup de fertilisants ni non plus une infrastructure spéciale ; on achète ou on loue un lot de terre et la seule chose qu’il faut en plus de bons bras  ce sont les plants. En outre la coca est rentablemême sur de petites parcelles. Comme dirait un économiste, il ne requiert pas beaucoup d’économies. Culture classique de minifundio, la coca ressemble au café avec la difference qu’elle donne trois récolte par an au lieu d’une.

Alors que la culture de coca était de plus en plus répandue, La guerre anti-drogue qu’avait déclenchée Ronald Reagan a forcé les gouvernements boliviens qui se sont succédés à la tête de l’Etat à mettre en oeuvre toute une série de stratégies pour l’eradiquer, stratégies qui ne furent qu’une succession d’échecs, du fait du manque d’investissement pour remplacer cette culture par d’autres autant que du fait des brutalités policières croissante à l’égard des cultivateurs.
Le mouvement cocalero a réagi à cela en accentuant sa cohésion, en se renforçant et enfin en se présentant une liste aux élections : petit à petit les cocaleros ont gravi les marches de l’intendance, de la députation, et, finalement, de la présidence.
L’ascension du mouvement cocalero est en ce sens le résultat de tout un processus combinant triomphes électoraux et méthodes d’action directe comme les grèves et les manifestations qui mirent prématurément fin à 2 gouvernements et qui se conclurent par l’arrivée du mouvement au pouvoir.

3. Le gouvernement d’Evo Morales est-il un révolutionaire ?

Hugo Chavez parle au Venezuela de sa « révolution bolivarienne », Rafael Correa en Equateur définit son projet comme étant une « révolution citoyenne », et, dans la même lignée, Evo Morales fait de temps autres appelle à cette vieille terminologie, quoique l’adjectif dont il l’accompagne ne soit pas des plus clairs. C’est pourquoi, plus que par des définitions, c’est par l’analyses des causes et de l’impact de la mesure la plus radicale de son gouvernement qu’on peut le mieux tenter de répondre à cette question : je veux bien sûr parler de la nationalisation des hydrocarbures.

L’effet de surprise de l’émission du décret de nationalisation et l’effet théatral produit par l’occupation militaires des zones gazifères ont obligé les grandes entreprises à céder la totalité de leur production ainsi que la majeure partie de leurs actions à l’Etat. De plus, ce décret ordonnait l’augmentations des royalties lesquelles sont passées de 50 à 82 %.
Les grandes compagnies commme Petrobras et Repsol, bien qu’elles aient menacé de ne pas signer le moindre accord, ont fini par accepter de reformuler les contrats selon les nouvelles conditions établies : ceci a permis à l’Etat d’atteindre son objectif (augmenter la participation étatique), sans que cela aboutisse à une fuite massive des investissements étrangers.

Ce plus grand pourcentage obtenu par l’Etat combiné à l’augmentation des prix sur le marhé international et à la renégociation des valeurs d’exportation vers l’Argentine ont permis à l’Etat d’augmenter ses recettes fiscales. Selon Cepal, elles auraient augmenté de 47 pourcents depuis lasignature du décret. Il convient donc de nuancer les critiques sur le populisme d’Evo Morales en mettant en évidence que, n’en déplaise aux néo-libéraux, son gouvernement est fiscalement le plus solide qu’est connu le pays en un demi siècle. Avec une balance économique de 4,5% , des réseves record, et une dette extérieure en baisse du fait de l’aide de la Banque mondiale et de la BID, sa macroéconomie brille par son ordre et sa stabilité.
En Bolivie, nul ne s’inquiète pour le ministre de l’Economie, l’attention de tous se concentrant principalement sur la crise politique, mais 2 ou 3 lignes à son sujet ne sont pas de trop :
Luis Arce Catacora est un fonctionnaire de la Banque centrale qui a poursuivi ses études en Angleterre après obtention de son diplôme d’économie ; il parle l’anglais et le portugais et n’est pas avares de mesures rigoureuses. C’est, de fait, à lui qu’incombe la responsabilité l’orthodoxie politique en ce qui concerne l’inflation.

4. Legouvernement parie-t-il sur un secteur économique postcapitaliste ?

C’est en tous cas ce que m’a dit Alvaro Garcia Linera, viceprésident de Bolivie et référence intellectuelle pour toute une partie de la gauche de son pays, lors de notre entrevue dans son appartement (plein à craquer de livres) à la Paz. « Notre économie comprend un espace capitaliste qu’il faut renforcer ; la différence avec les gouvernements précédents, c’est qu’il ne s’agit plus d’un capitalisme endogame et spéculatif, mais d’un capitalisme productif. Mais elle comprend aussi un secteur non capitaliste ou postcapitaliste : ce sont les forces communautaires traditionnelles. Elles sont fragmentées et dispersées mais elles ont en elles un immense potentiel. C’est une structure très vaste : 90 pourcent de l’économie paysanne est de type familial-communautaire.

Ca laisse rêveur. Cependant il semble difficile d’imaginer qu’un secteur avec de telles caractéristiques (faible productivité, apports technologiques insignifiants, échelle réduite) puisse servir à quelque chose d’autre qu’à l’autarcie.
Pour Garcia Linera pourtant, il y a là un fort potentiel productif. « Notre grand défi est de convertir la communauté en une force postcapitaliste ». Que pourrons-nous développer avec tout ça ? Nous ne le savons pas. Mais nous croyons que l’essentiel est que commencent à émerger des choses qui vont plus loin qu’une simple adéquation démocratique au capitalisme déjà mûr que nous connaissons. »
5. Evo Morales obtient-il des succès dans sa lutte contre la pauvreté ?

Le point de départ est désastreux : la Bolivie est, après Haiti, le pays le plus pauvre d’Amérique latine avec un pourcentage de pauvreté atteignant les 63,9% et un pourcentage d’indigence atteignant les 34,7%, avec le triple de mortalité infantile que l’Argentine, la seconde espérance de vie la plus basse de la région, et l’un des moins bons indices de redistributions des ressources de tout le continent.

Il est sans doute trop tôt pour évaluer l’effort d’Evo Morales face à cet aspect des choses. Depuis son élection, la croissance économique est raisonnable : elle était de 4,6 %en 2006, de 3,9 pourcents en 2007, et elle est estimée à 4 % pour l’année 2008. Bien qu’il n’y ait pas de documents faisant foi,  il est fort probable que la pauvreté ait légèrement diminué du fait de l’extention de certains programmes scolaires, comme le plan Bono Juancito Pinto, à de plus couches de la population,  ainsi que du fait de l’augmentation des pensions.
« Nous recherchons une nouvelle voie », me disait Juan Ramon Quitana lors de notre entretien à l’ambassade bolivienne de Buenos Aires. « Les ressources que nous avons obtenues grâce aux nationalisations nous ont permis de renforcer nos investissements dans le domaine social, de soutenir par l’allocation de crédits les micoopératives, l’économie familiale et les petites entreprises. Mais tout cela ne se fait pas en un jour. »

Le problème qui se pose à nous est celui de la dualité de l’économie bolivienne :  d’un côté, nous avons le secteur des mines et des hydrocarbures ainsi que quelques exportations de soja, de bijoux ou de cuir, qui sont modernes et hyperproductifs ; de l’autre, nous avons des dizaines de milliers de petites coopératives arriérées et très peu productives. La difficulté vient du fait que le premier secteur, qui génère 60 des ressources, n’emploie pas plus de 7 pourcents de la population alors que le second, qui génère 40 pourcents des ressources, emploie 83 pourcents de la main d’oeuvre. Le dernier compte rendu du PNUD sur la Bolivie soutient que la clé du développement réside dans le changement de ce schéma économique. Autrement, la croissance du pays sera possible mais ce fera au détriment des plus pauvres. Comme l’explique Salvador Ric, ancien ministre des travaux publics d’Evo Morales qui, après de savants calculs est arrivé à la conclusion suivante : à ce rythme et avec ce schéma économique, la Bolivie mettrait vingt ans à atteindre le niveau de développement d’un pays comme…le Paraguay.
6-Que manque-t-il pour mettre sur pied une nouvelle Constitution ?

Six mois après l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales il y a eu des élections constituantes lors desquelles la ligne officielle s’est clairement imposée bien qu’elle n’ait pas obtenu les 2 tiers qui auraient permis de mettre directement les réformes proposées en oeuvre. Le référendum sur la question des autonomies départementales, qui a eu lieu au même moment, a vu une large victoire du NON (posture défendue par le gouvernement) à l’échelle nationale. Le OUI s’est cependant imposé dans 4 départements : Santa Cruz, Tarija, Pando et Beni. L’assemblée s’est réunie mais n’est pas parvenue à se mettre d’accord sur le moindre article après un an et demi de sessions.

Tout s’est accéléré en Novembre 2007, quand les parlementaires favorables à la ligne gouvernementale se sont réunis dans 1 cartel militaire et, ont approuvé, en présence des 2 tiers d’entre eux (et non de leur totalité), 400 articles en une seule session : il s’agissait entre autre de l’élargissement du rôle que joue l’Etat dans l’économie et de l’interdiction privatiser les services élémentaires. Le lendemain les départements rebelles annonçaient qu’ils ne reconnaissaient pas la nouvelle constitution et qu’ils qu’ils convoqueraien des référendums sur l’autonomie de leurs départements respectifs. Le gouvernement a alors proposé, en réponse à cette annonce, de réaliser de nouvelles élections mais la Justice a refusé de donner son accord pour que celles-ci aient lieu.

Tout ce mic-mac institutionnel compliqué ne doit pas occulter un diagnostic qui est essentiel :
ce rapport de forces paralyse la Bolivie. Contrairement à Chavez qui durant ses premières années de gouvernement avait réussi à disposer du monopole de l’initiative politique, Evo Morales doit faire face à  une opposition qui, bien qu’elle soit minoritaire en terme quantitatifs, ne l’est pas terme de pouvoir, d’argent et de ressources. Son leader, Santa Cruz, est le département le plus riche de Bolivie : il représente 30 % du PIB national, génère 62 % des devises et perçoit 46,7%des investissements étrangers. Il s’agit en plus de la région la mieux intégrée dans le Mercosur ainsi que celle qui dispose de ce qui s’approche le plus d’une industrie manufacturière dans le pays. Il suffit de se ballader quelques heures dans les rues de santa Cruz, au milieu de ses 4×4, pour se faire une idée de la prospérité économique, qui y est considérée comme un étendard du progrès individuel, dans un pays habitué au désastre économique perpétuel.

Tout comme la Catalogne en Espagne, Santa Cruz est un centre de pouvoir économique qui réclame une plus large marge de manoeuvre politique et une proportion plus importante de ses rentes qu’elle a réussi à arraché en réclamant aux départements voisins et qui est aujourd’hui le nerf de l’opposition politique au gouvernement. Cette poussée de revendications pour plus de pouvoir politqiue et plus de ressources économiques ne doit toutefois pas être confondu avec une quelconque prétention séparatiste, prétention qui serait irréalisable pour toute une série de raisons qui va de l’assurance qu’aucun pays voisin ne tolèrera une sécession à ce point de détail économique : le principal marché pour Santa Cruz reste malgré tout…la Bolivie.

7-Y a-t-il une chance que la Bolivie sorte de cette impasse ?

Le changement politique mis en oeuvre par Evo Morales depuis Janvier 2006 est le plus radical et le plus profond parmi ceux qui se produisent à l’heure actuelle en Amérique latine.
Si le projet de refondation vénézuélienne s’est limitée à une rotation des élites avec des politiques sociales massives, le projet bolivien vise à l’intégration de l’immense majorité indigène (64 % de la population si on en croit le dernier recensement) dans les secteurs économique et politiques dont elle est pour le moment exclue. S’agissant de l’intégration économique, elle n’est pas aisée dans un pays qui, en plus d’être très pauvre, n’a pas réussi à diversifier sa structure productive (les hydrocarbures et les aliments représentent 75% de ses exportations) et dont la croissance, bien qu’en progrès, reste faible. S’agissant de l’intégration politique, elle n’est pas simple non plus, malgré l’énorme révolution symbolique qu’a constituée l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales. Le gouvernement n’a pas réussi à étendre son influence aux régions rebelles de l’Oriente et, dans un contexte de polarisation plolitique, il court le risque de perdre l’appui des classes moyennes. Pour transformer son projet de refondation en un consensus national minimal (sur l’exemple de Nelson Mandela), il lui faudra tôt ou tard faire des concessions et négocier, sans pour autant laisser de côté les impératifs de justice : un équilibre compliqué sur un chemin à peine plus large d’une corniche.

 

 

1 Réponse vers “7 questions et 7 réponses sur la Bolivie d’Evo Morales”


  1. 1 socio13 6 mai 2008 à 7:10

    Evo qualifie le référendum sécessionniste à Santa Cruz d’échec cuisant

    LA PAZ, le 4 mai. – Le président bolivien, Evo Morales, a qualifié aujourd’hui d’échec cuisant le referendum autonomiste dans le département de Santa Cruz, dont les résultats n’ont pas été reconnus par la Cour suprême bolivienne pour considérer l’exercice comme illégal.

    Morales a souligné que dimanche n’a pas seulement été la journée de la consultation à Santa Cruz, mais que s’étaient déroulés une forte résistance sur ce même territoire et des rassemblements massifs « pour l’unité nationale » dans plusieurs villes, où des milliers de personnes se sont mobilisées pour soutenir le dirigeant.

    Durant une allocution télévisée pour tout le pays, il a déclaré que le referendum encourage la division. « Malgré les peurs, les humiliations, une grande révolte a jailli contre les groupes qui ont toujours utilisé la population à Santa Cruz sur la base des ressources économiques », a-t-il souligné.

    Le dirigeant bolivien a déclaré que les 39% d’abstention, les votes pour le NON et les votes blancs, dépassent les 50%, bien que certains médias et les autorités de Santa Cruz ont revendiqué la victoire lors d’une journée marquée par la violence et les accusations de fraude, a rapporté ANSA.

    Ce jour appelé de fête, cette consultation a échoué d’une manière retentissante. Elle est illégale, inconstitutionnelle. On ne peut pas dire qu’il y a ici un vainqueur ayant obtenu plus de 80% des voix, a-t-il déclaré.

    Il a appelé tous les préfets (gouverneurs) à travailler avec le gouvernement dès demain en faveur d’une autonomie authentique qui respecte la nouvelle Constitution.


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