Un spectre hante la finance : vive les nationalisations !!!

 Tandis que notre gauche française, y compris les communistes et les altermondialistes en sont à être timidement “anti-libéraux”, les milieux de la finance commencent à s’interroger sérieusement sur la question, et on parle non seulement de “protectionnisme” face aux fonds souverains nationaux soupçonnés de visées politiques, mais de nationalisations. Le capitalisme financier est en faillite et demande aux Etats c’est-à-dire à nous de le financer… Voici par un iconoclaste belge une analyse qui mérite d’être lue… Peut-être que cela permettra

1) à nos “révolutionnaires de papier” de ne plus avoir peur des nationalisations et de dépasser l’anti-néo-libéralisme primaire… Faute de quoi ils risquent d’être pris sur leur gauche par le capitalisme financier.

2) De poser la vraie question,non pas de “la démocratie participative” à la Ségolène, mais bien celui de la gestion des salariés  du local au global, de l’entreprise à l’Etat en imposant de nouvelles orientations aux service du développement humain et pas des profits.

Danielle Bleitrach

Un spectre hante la finance un article de Paul Jorion

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 La première nouvelle du jour, ce sont bien sûr les pertes se montant à 9,83 milliards de dollars subies par Citigroup durant le dernier trimestre de 2007, un chiffre double de celui que citait la rumeur. Le trou obligera le numéro 2 du secteur bancaire américain (Bank of America est désormais le leader) à lever 14,5 milliards de dollars supplémentaires et à amputer de 41 % les dividendes accordés à ses actionnaires.

La deuxième nouvelle du jour, c’est que les fonds souverains chinois qui avaient annoncé initialement une prise de participation dans Citigroup, sont revenus sur leur décision. Le revirement est une mauvaise nouvelle pour la banque et ceci à deux titres : d’abord bien entendu parce qu’il lui faudra trouver l’argent ailleurs, ensuite parce que la volte–face signale une défiance – peut–être partagée par d’autres – quant à l’avenir de la banque américaine : les Chinois auraient voulu dire « une faillite n’est pas exclure », qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement.

Mais la troisième nouvelle du jour et à mon sens la plus significative sur le long terme, parce qu’elle pourrait créer un précédent dans la crise qui secoue actuellement le monde de la finance, vient d’Angleterre : il s’agit de la nationalisation éventuelle de Northern Rock, au cinquième rang des organismes de crédit britanniques, en crise depuis septembre de l’année dernière quand elle eut le triste privilège de la seule panique bancaire qu’ait connu le Royaume–Uni au cours du siècle écoulé.

 La banque centrale anglaise était intervenue en avançant à la firme 25 milliards de livres, ayant pris l’initiative inédite de garantir la totalité des fonds des déposants, alors que la garantie habituelle ne couvre que la totalité des premières 2.000 livres et 90 % des 33.000 livres suivantes.

L’actualité du jour, c’est la décision prise par deux actionnaires importants de Northern Rock, les fonds d’investissement SRM Global Master Fund et RAB Special Situations, de forcer une issue en convoquant aujourd’hui–même une assemblée d’actionnaires qui pourrait déboucher sur une nationalisation de la banque. Les deux candidats à une reprise privée, le groupe Virgin et le fonds d’investissement Olivant Advisers, peinent en effet à rassembler des fonds suffisants à rembourser la banque centrale de l’avance qu’elle consentie lors de son sauvetage au mois de septembre. La banque d’affaires américaine Goldman Sachs, qui conseille ici le ministère des finances britannique, a proposé une troisième voie qui n’a pas réussi à susciter l’enthousiasme : reconditionner les 25 milliards de livres de l’avance sous forme d’obligations revendues au public.

Le gouvernement britannique est prêt pour l’acte final : il a pressenti comme dirigeant de la future firme nationalisée une vedette : « Rocket Ron » Sandler qui avait réussi en 1995 à tirer d’affaire la vénérable Lloyd’s de Londres, fondée en 1688, le premier consortium dans l’histoire de la ré–assurance. Les États–Unis de leur côté, prévoient bien entendu une supervision gouvernementale en cas de faillite d’un organisme financier mais il s’agit alors d’une des phases du processus de redressement judiciaire, alors qu’il s’agirait dans le cas de Northern Rock d’une nationalisation proprement dite. On se rappellerait à cette occasion que l’Angleterre est la patrie d’un économiste fameux qui demeura toujours sceptique quant aux capacités du marché de s’auto–organiser : mon prédécesseur en ces matières, John Maynard Keynes.

Si la Chine se rebiffe, comme on vient de le constater avec Citigroup, le jour viendra peut–être où la Fed se trouvera elle aussi confrontée à une décision particulièrement anathème dans le contexte américain : de nationaliser ou non un établissement bancaire en difficulté. Les milieux financiers américains se préparent en tout cas pour ce type d’éventualité : Bill Gross, directeur de la Pacific Investment Management Company (PIMCO), dont j’ai déjà évoqué le franc–parler (Pour un nouveau New Deal) vient d’affirmer : « Le capitalisme de style américain, fondé sur le marché, allégé en matière de réglementation, en pleine ascendant après la folie des start–ups il y a près de dix ans, a découvert son maître dans les subprime et dans des produits dérivés maladroitement conçus et médiocrement contrôlés.

L’innovation en matière de finance reprendra sans doute un jour sa marche en avant, sinon sous des formes distinctes de celles d’aujourd’hui, du moins sur de nouveaux marchés de produits, voire même sur de nouveaux continents. Pour l’heure toutefois, l’élan qui était le sien est bel et bien brisé ».

 Paul Jorion

Qui est paul Jorion?
* Paul Jorion est un économiste-sociologue-anthropologue belge, Paul Jorion est Docteur en Sciences Sociales de l’Université Libre de Bruxelles. Il est diplômé en sociologie et en anthropologie sociale. Il a enseigné aux universités de Bruxelles, Cambridge (Département d’Anthropologie Sociale), Paris VIII (Département de Psychanalyse) et à l’Université de Californie à Irvine (Regents’ Lectureship). Il a également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique.

Paul Jorion est un homme-orchestre de la Science Cognitive et une autorité reconnue dans le domaine de l’Intelligence Artificielle (séminaire à la Maison des Sciences de l’Homme, Fellowship des British Telecom, producteur de Nuits Magnétiques sur ce thème à France-Culture, communications faites dans de nombreuses universités dont Yale University, École Normale Supérieure, etc.) Héritier (entre autres) de Luc de Heusch, de Claude Lévi-Strauss, d’Edmund Leach, de Lacan et de Guilbaud, sa formation en anthropologie sociale l’a conduit à effectuer de nombreuses missions de terrain, que ce soit sur l’île bretonne d’Houat ou sur le sol africain. Il est l’auteur de plusieurs livres, parmi lesquels Les pêcheurs de Houat (Hermann : 1983), La transmission des savoirs (avec Geneviève Delbos, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme : 1984) et Principes des systèmes intelligents (Paris : Masson, 1990), ainsi que de nombreux articles, notamment dans la revue L’Homme. Il est également Associé de Behavioral and Brain Sciences (BBS) et l’un des rédacteurs de Mathematical Anthropology and Cultural Theory.

En 1993, à l’invitation deMaurice Aymard, il fonde le groupe de recherche Théorie et Clinique des Pathologies de la Pensée, qui deviendra STP : Sujet, Théorie et Praxis, dont les animateurs successifs, Vincent Rialle (1995-1998), Jean-Baptiste Berthelin (1998-2003) et Francis Rousseaux se font un honneur de continuer à diriger le séminaire.
Le 4 septembre 2007, dans une tribune du journal Le Monde, il propose que l’économie dispose d’une constitution au même titre que le politique (L’économie a besoin d’une authentique constitution).

 Paul Jorion a travaillé durant les neuf dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il avait préalablement été trader sur le marché des futures dans une banque française. Il a publié un ouvrage en anglais relatif aux répercussions pour les marchés boursiers de la faillite de la compagnie Enron : Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill : 2003).
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