Sortir de l’impuissance en revendiquant l’impossible

badiou.jpgMe voici de retour parmi vous, je dois avouer que je n’ai entendu que quelques extraits de la conférence de presse de Sarkozy mais comme vous tous j’ai été frappée par le côté « coucou » s’installant dans le nid (abandonné il est vrai) de la gauche avec sa “politique de civilisation”. Cet invraisemblable individu n’a pas craint de désigner au titre de son concept (ou plutôt celui emprunté à Edgard Morin)tout ce qu’il s’emploie sans vergogne à démanteler à commencer par la sécurité sociale. Plutôt qu’écouter le soir la retransmission de sa conférence, j’ai préféré aller entendre Alain Badiou et Eric hazan, et je ne le regrette pas. Voilà ce que je voulais vous dire pour en débattre, étant bien entendu qu’il n’y a pas ici de maître à penser, mais des échanges autour du “communisme”. Comme Badiou j’inscris volontairement ce mot parce qu’il y a là un but non digérable par le capitalisme, un mot qui à l’inverse de celui de démocratie ou de résistance n’est pas rouillé, un outil oxydé, un mot qui engendre de faux consensus. Le poser comme un but est déjà un manière de porter l’impuissance névrotique qui est notre quotidien politique jusqu’à l’impossible. Tous les “possibles” (par exemple l’éternel reconstruire la gauche) sont piègés; pour sortir de l’impuissance il faut donc revendiquer l’impossible, le Che et lacan sont semble-t-il d’accord sur le sujet, sur sa reconstruction par la révolution.

Danielle bleitrach

Deux remarques essentielles : la première, le vote est actuellement de l’ordre de la névrose.

La lecture du livre de Badiou a été pour moi l’occasion d’une véritable conversion. Une conversion non religieuse donc pouvant être résumée par la phrase de la « révélation » : « tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé ». Je sortais comme vous tous déprimée de l’élection présidentielle, j’ai écris sur ce blog un article intitulé la nausée, je suis restée plusieurs mois dans cet état mais déjà j’avais décidé avec votre aide de décrypter la pornographie des idées reçues.

La lecture du livre de Badiou me donna des concepts pour penser mes impressions. Là encore révélation, cette révélation que je partage avec Badiou et qui fonde notre communisme, ce bonheur d’avoir rencontré l’histoire, presque la révolution. L’illumination comme le dirait Rimbaud. Cette joie aussi qui fut la notre quand sarkozy a donné nom à la peur des possèdants: mai 68. Le spectre de Marx, celui du communisme rodait encore: il hantait le monde, ils avaient encore peur, nous étions encore forts, plus forts que les crétins de la gauche, les “dirigeants” liquidateurs ne l’estimaient. En lisant ce petit livre alors que je terminais le notre sur l’aventure du socialisme, cette aventure où “l’homme prit grandeur nature”, j’adhérais pour la première fois depuis longtemps à des propos . Pas à une idée, celle-ci demeurait au fond de moi avec une force intacts puisqu’il s’agissait du communisme, mais à une méthode de pensée face à une situation au demeurant navrante, l’impasse de ma propre impuissance. Faute d’un organisation et de la possibilité à travers elle de donner à mon communisme l’épaisseur du réel.

J’étais, je suis, de plus en plus convaincue que  le communisme est la justice ou son espérance sans laquelle ma vie n’a plus de sens, le monde actuel est une simple porcherie, où les êtres humains à l’inverse des porcs conservent dans leur soues quelques encombrants états d’âme, quelques moralisations hypocrites qui les rendent de surcroît sadiques, parce que la logique de l’acceptation des idées reçues du capitalisme c’est demain se retrouver en train de tolérer des camps de concentration où l’on torture dans des faubourgs, derrière des murs que l’on construit pour nous séparer des “méchants”, de la sous humanité coupable d’être….

En plus de cela qui perdure sous des formes récurrentes depuis quelques siècles,   désormais c’est la survie de l’humanité qui se joue et plus seulement la justice. Imaginez donc mon désarroi quand l’élection de Sarkozy m’a donné le sentiment de glisser dans la boue nauséabonde de la porcherie jusqu’au fond du thatchérisme et du néo-conservatisme… Je glissais, je glissais et les visages autour de moi étaient des groins haineux…

Le diagnostic de Badiou était parfaitement exact : la déprime sur fond de désarroi, ce qui comme il le dit ironiquement relève d’une cure psychanalytique. Le problème est bien celui d’une subjectivité collective mais il n’y a plus de collectif, conservons donc au moins en tant qu’individu une position minimale qui va nous permettre de ne pas être englouti dans cette déprime! Voilà ce à quoi j’ai réfléchi dans le désert, tentée un moment  par l’abandon, me laisser glisser dans la soue. Oui mais voilà j’étais communiste tout en maudissant cette étrange aspiration à jouer les forçats de l’espérance comme le disait pasolini. Le communiste comme forçat de l’espérance dans la porcherie.

Le diagnostic de Badiou : d’abord, Sarkozy est un être profondément médiocre qui ne vaut que par ses commanditaires, il est le nom de toutes les peurs sociétales. Peur des possédants, mais aussi nos peurs à nous. La victoire de cette constante française, le pétainisme transcendental. L’acceptation de la défaite et de l’ordre du maître, de la réaction:  tout ce qui nous arrive est la sanction de nos révoltes, de nos rébellions, il faut accepter la défaite et nous ranger derrière le chef qui limitera les dégâts en nous transformant en porcs mangeant au propre  comme au figuré de la merde.  Je vous renvoie à son livre si vous ne l’avez déjà lu. Disons que pour sortir de cela quand nous sommes encore seuls, il reste à porter l’impuissance jusqu’à l’impossible, c’est-à-dire le point de mon refus devant l’insoutenable. Il y en a beaucoup mais il s’agit de s’y tenir dans le temps et de tirer le fil.

Mon point d’ancrage, celui auquel j’ai décidé de me tenir face à l’insupportable est le refus désormais de participer à la palinodie électorale.  Dans la conjoncture actuelle je refuse de céder à cette servitude des affects qui me jetterait aux municipales marseillaise dans le vote dit à gauche pour cette franche fripouille de Guérini, pour éviter cette autre fripouille de Gaudin, l’un ayant pris avec lui un transfuge de l’UMP et l’autre un transfuge du PS.

Après être allée avec le vote pour Ségolène Royal jusqu’à la limite de l’irrationnel par seule peur de sarkozy, me voici désormais convaincue que de vote pour Ségolène a été le pur produit d’une attitude névrotique qui ne peut que développer dépression et désarroi. Il y a eu aussi, à paris en particulier des gens qui se sont jetés hystériquement dans le vote Bayrou, des gens qui ont été convaincus que le vote Bové serait un tsunami électoral, tout cela ne reflétait que panique, impuissance, nous y avons tous cédé. Il faut s’arrêter ne plus nous laisser prendre dans le rythme de l’agité compulsif et des médias qui l’entourent, à coup de sondages, de pipolisations, nous avons le devoir de réfléchir, de choisir, et la manière dont se présentent ces élections me l’interdisent comme aux présidentielles. Je vais être prise dans la même déprime, dans le même désarroi, y compris dans le vote dit communiste.

Comment sortir de la névrose ? Ne pas survoler les problèmes

J’ai voté non seulement par peur mais par nostalgie, par adhésion à un passé disparu, à un parti qui n’est plus que d’avoir été et aujourd’hui à Marseille je ne fais qu’entretenir la marque pour laquelle Guy Moquet et même mon mari ont donné leur vie, ont été torturés. Cette marque “le PCF” du moins à Marseille est tombée dans de bien étranges mains. Le parti communiste ayant suivi ses élus locaux qui tous ont déjà trahi de multiples fois les salariés, la population marseillaise, ne serait-ce que lors de la privatisation des transports municipaux n’a plus qu’à vendre la vague nostalgie qu’il suscite encore pour assurer quelques bénéfices à des gens qui n’ont plus qu’eux pour horizon. Aux élections présidentielles ces fripouilles qui ont fait du PCF le canada dry du communisme, utilisant les morts, les héros, les déshonorant par des immondes pratiques de renégats sous couvert de “démocratie”, s’en parant comme ke fait sarkozy de jaurés et de Guy Moquet pour avoir un poste de conseiller d’arrondissement et une retraite d’employé du conseil général, ont soutenu officiellement José Bové pour prendre le PCf sur sa gauche, et faisant de fait campagne pour Ségolène.

L’un d’eux y a perdu le siège de Billoux et de guy hermier, il recommence pour conserver une mairie de secteur qui n’a aucun pouvoir. Ils vont à la soupe,  des élus qui comme Annick Boet ne sont plus communistes mais conservent le label pour se vendre électoralement au PS et conserver quelques strapontins. Un parti qui n’a plus de militants mais des clients employés du Conseil régional ou municipal, et qui après nous avoir fait vivre l’épouvantail Le Pen, nous font vivre l’épouvantail sarkozy- gaudin pour mieux détruire toute alternative.

Bref tous ces gens là, comme le dit badiou nous font croire qu’il y a deux camps, mais voici bien longtemps que la bataille, la lutte des places se déroule dans un seul camp et je dois en bonne spinoziste me libérer de cette servitude de la pensée irrationnelle de mes affects, pour retrouver la raison d’agir. Ou encore sortir de la déprime et du désarroi en refusant l’élection devenue réellement « le piège à con » qu’il n’était pas tant qu’il a existé un  parti communiste. C’est-à-dire un autre camp quelles que soient ses limites, ses incohérences. On me dira comme hier qu’il existerait une extrême-gauche, le nouvel avatar de la LCR, je n’y crois pas. Pour le moment Besancenot me semble être le poisson pilote chargé de nettoyer les vestiges du dit PCF, entouré d’une bande dont le jeunisme et l’absence de formation politique sont la seule vertu il bénéficie de toutes les promotions médiatiques, ce qui dit bien son rôle réel. Là encore nous sommes dans la névrose définie par le capital. La critique du « stalinisme » de l’échec, n’ayant jamais été faite sur des bases communistes, on se contente d’une manœuvre, au même moment où on vide la LCR de la réflexion théorique trotskiste, on utilise de vagues notions qui reviennent à faire de Staline l’homme de l’Etat répressif et Trotski celui de la démocratie, voir celui d’un spontanéisme qui plaît tant aux jeunes pour mieux les entraîner dans cette duperie d’un nouveau parti qui échapperait à ce camp unique du capital. On ajoute, il faut arrêter de parler de tout ça ce qui permet de récupérer quelques syndicalistes révolutionnaires, de les marginaliser en attendant que tout ce beau monde s’entende avec les socialistes pour se partager l’inertie.

La violence de ce que je viens d’écrire va vous choquer, je le fais exprés parce que j’en suis là… le mépris m’envahit devant ces gens là… J’ai peut-être tort mais accepter de cautionner si peu que ce soit cela c’est entretenir le contraire du but auquel je crois.

Lire Badiou est roboratif parce qu’il sait encore ce qu’est un camp, et je crois que c’est parce qu’il a refusé de céder au piège électoral actuel et donc d’accepter la dépression et le désarroi qui va avec l’impuissance.

Hier badiou  a dit encore autre chose qui me parait important, tout le système est fait pour nous faire passer d’une idée à l’autre, un clou chasse l’autre parce que tout est divertissement. Dans les faits les vrais questions ne sont pas si nombreuses et tant que nous n’avons pas trouvé le moyen de les aborder d’une manière satisfaisante, c’est-à-dire non pas comme nous y invite le capital et les dominants, mais en fonction de nos propres buts, il faut s’y acharner.

Moi en plus de celles que pose Badiou, à savoir la conscience d’appartenir au même monde et la nécessité d’honorer l’ouvrier étranger, je vous renvoie à son livre, il me semble qu’il existe deux problèmes dont il se débarrasse aisément parce que lui non plus ne fouille pas ce qu’il appelle l’échec de l’Etat parti. La première est : « comment favoriser l’intervention populaire », la seconde est celle de l’Etat. Je voudrais que nous revenions sur ces deux questions fondamentales, non pas d’une manière générale, mais en cherchant dans l’écorce des illusions le point qui nous permet de pénétrer autrement le problème.

. Il me semble que Badiou fait une confusion entre l’Etat et les formes étatiques. Dénonçant à juste raison l’Etat capitaliste répressif, installant la domination et l’exploitation, ou dénonçant avec non moins de raison l’Etat parti comme manifestant une avancée mais ayant échoué, et méritant de ce fait une critique mais une critique entre nous, ceux qui cherchons à construire le communisme, pas la critique extasiée et exacerbée de l’adversaire à laquelle ont adhéré les partis communistes européens pour s’éviter toute réflexion. Badiou a raison d’exiger de la lenteur face à l’agitation permanente dont le petit président est l’exemple le plus caricatural. Les questions demeurent, il faut les travailler, fracturer l’écorce d’illusions construites autour, par exemple cette démocratie rouillée, ce concept devenu creux qui masque plus qu’il ne révèle, il faut chercher le point par lequel on peut sortir de l’ornière de la pensée. C’est pourquoi la question de l’Etat demeure incontournable pour nous qui voulons réellement ce but que Badiou désigne comme le communisme. Sur ce point Badiou demeure encore paresseux et je crois qu’il en a conscience.

Retour sur quelques points d’actualité :

 Alors même qu’aujourd’hui le capital découvre à wall street le rôle salvateur des fonds souverains étatiques, alors que par crainte des aspects offensifs de ces fonds il tente comme en Allemagne de mettre en place des protections, bref qu’il est de plus en plus en train de redécouvrir que le rôle régulateur du marché c’est du pipeau, les derniers à oser s’opposer à la toute puissance du marché et des privatisations ce sera la gauche et les directions syndicales. Refuser le vote pour ces gens là c’est donc à la fois une position de principe individuelle à partir du constat de l’impuissance, de la servitude des affects, de la névrose, mais le faire à partir d’une exigence de reconstruction d’autres collectifs aptes à s’emparer des problèmes et à offrir la possibilité de ce travail intellectuel dans l’action, comprendre et agir.

 Pour inaugurer notre nouveau trimestre de réflexion je voudrais vous faire part de ma stupéfaction à l’idée qu’il existe encore quelques dupes du discours présidentiel, il suffit pourtant de comparer deux chiffres : le gaz augmente de 4% et les pensions et autres ressources primaires de 1%. Alors pour saluer cette étrange conception de la politique de civilisation, je voudrais laisser la parole au camp adverse. Celui-ci en est selon moi à un étrange paradoxe, c’est du côté des intérêts, du « service des biens », du service de ceux qui ont des biens et non des êtres humains, qu’il faut chercher la critique. Comme Chomsky je ne lis plus que la presse patronale, l’autre, tout aussi possédée par les patrons que la première,n’est plus qu’un appareil idéologique chargé d’entretenir ma névrose. Je veux parler entre autres du Monde et de Libération.

Donc je vais vous recopier l’article de Jean Philippe Bénard paru dans la Tribune du 23 décembre. L’auteur est le président de la commission électricité de l’Uniden, Union des industries utilisatrices d’énergie qui rassemble 36 groupes industriels pour lesquels le coût de l’énergie est un facteur essentiel de compétitivité. Cet article intitulé « libéralisation de l’énergie : une fausse bonne idée » dit des choses que ni les partis de gauche, ni les dirigeants syndicaux qui se battent en ordre dispersés et en retrait depuis pas mal d’années et ce pour mieux imposer à leur troupe la pédagogie de l’échec, ne disent pas alors même que ce chiffre : augmentation de 4% face au 1% est là…

Au travail, que les bouches s’ouvrent, pas de mannequins dans le parti avait dit Thorez pour se débarrasser du « groupe » qui avait réduit le dit parti au néant dans les années trente alors même que la crise exigeait un vrai parti communiste. Parce que désormais Je ne sais pas si les enfants de 68, leurs enfants dévoyés de la promotion Mitterrand, leurs petits enfants désorientés d’aujourd’hui, tous ces gens qui aspiraient au communisme, le vrai, et qui se sont laissé diviser par des jeux de cons, piège ou non, enfants de mao, de Trotski, du PCF, et tant d’autres, il est temps de nous reprendre, de nous dire ce que nous pensons être vrai, de dialoguer, d’agir ensemble et de refuser l’invite à nous conformer à la pensée des autres. Le débat doit être rude m ais il doit être notre.

Si je me résigne à ne pas voter, à refuser cette sécurisation de l’acte qui m’entretiendrait dans l’impuissance, c’est pour m’obliger (je ne parle pas de moi) à m’interroger sur les autres moyens à ma disposition, même ceux qui paraissent impossibles, impraticables, surtout ceux-là…

Danielle Bleitrach

15 Réponses vers “Sortir de l’impuissance en revendiquant l’impossible”


  1. 1 Caius 9 janvier 2008 à 12:00

    Danielle
    puisque te voilà parmi nous, j’en profite pour souhaiter à toi et à tous les participants du blog une bonne et heureuse année 2008… Et que cette année soit pleine de luttes et de victoires!

  2. 2 Lecomte Maurice 9 janvier 2008 à 12:13

    Bonjour à vous,

    j’étais moi aussi à ‘’Païdos’’ pour entendre Badiou hier soir. Vous avez donc beaucoup écrit déjà !
    Je suis intervenu pour indiquer qu’il me paraissait intéressant d’organiser un débat entre Alain Badiou et Christophe Dejours (*). J’ai le sentiment qu’ils traitent tous deux de la même question en ce qui concerne ce que Badiou nomme le transcendental pétainiste que Dejours aborde comme un mode de défense à la peur. Sa démarche est celle d’un psychopathologiste du travail. La lecture des livres de l’un et de l’autre m’a fait penser à une partie de ping-pong. Il n’y a pas de recettes miracles qui se dégage de cela mais une compréhension approfondie de la situation. C’est déjà ça.
    J’ai été dépité de la réponse d’Eric Hazan. Il connaît manifestement mal ce bouquin qu’il a dû lire un peu trop rapidement.
    J’aimerais avoir votre sentiment.

    Bien à vous.

    Maurice Lecomte

    (*)Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Christophe Dejours. Edition Le Seuil. Points. Essais.

  3. 3 Lecomte Maurice 9 janvier 2008 à 12:19

    Ci-joint un extrait du bouquin de Dejours.

    Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Christophe Dejours.
    Edition Le Seuil. Points. Essais.

    V. L’acceptation du ‘‘ sale boulot ’‘

    Le problème que nous posons ici est celui de I’enrôlement des ‘‘ braves gens ’‘, en grand nombre, voire en masse, dans I’accomplissement du mal et de I’injustice contre autrui. Par ‘‘ braves gens ’‘ nous entendons ceux qui ne sont ni des pervers sadiques, ni des paranoïaques fanatiques (idéalistes passionnés) et qui font preuve, dans les circonstances habituelles de la vie ordinaire, d’un sens moral qui joue un rôle central dans leurs décisions, leurs choix, leurs actions.

    I - Les explications conventionnelles

    a) L’explication par référence à la rationalité stratégique

    Selon cette explication, la participation consciente du sujet à des actes injustes relèverait d’un calcul. Pour maintenir sa position, conserver sa place, son statut, son salaire, ses avantages et ne pas compromettre son avenir, voire sa carrière, il faudrait accepter de ‘‘ collaborer ’‘. Cette explication suppose que le sujet soit en mesure de procéder à un calcul rationnel, ce qui est loin d’être toujours le cas, car les décisions de ‘‘ dégraissage ’‘ autant que le choix des victimes des charrettes de licenciements, ne sont pas toujours prévisibles. L’expérience montre qu’une collaboration sans faille aux actes injustes demandés par la hiérarchie ne prémunit nullement contre le licenciement. La docilité peut même le précipiter. Le rapport entre conduite et récompense ou sanction) est très instable, et les conjectures ne sont pas faciles. De nombreux cadres ont assisté à de tels retournements de situation. Ils en sont conscients, et, malgré leur incertitude, ils collaborent souvent, comme s’ils étaient certains de la réussite de leurs prévisions optimistes.
    De même, au niveau des ouvriers, on a vu que la menace aux licenciements individuels, parfois associée à la menace au dépôt de bilan de I’entreprise, permet d’obtenir d’eux un surcroît de travail et de performance, voire de sacrifices, au nom de la nécessité de donner, chacun et collectivement, un ‘‘ coup de collier ’‘ ‘‘ Si I’on franchit cette étape difficile, alors on pouffa à nouveau embaucher ’‘, c’est itérativement l’argument employé dans I’usine automobile dont il a été question plus haut. Les ouvriers et I’encadrement consentent à travailler encore plus. Mais aussitôt après, on s’appuie sur cette nouvelle performance pour la transformer en norme et justifier un nouveau dégraissage d’effectif. Aussi la menace aggrave t-elle la menace et n’apporte-t-elle pas la sécurité tant souhaitée vis-à-vis de l’emploi. Il en était déjà ainsi lors des montées en cadences, depuis que fonctionne le système fordien. Tout le monde le sait, tout le monde le craint, et pourtant tout le monde consent.
    On opposera à ce paradoxe entre conscience du risque associé à l’obéissance et à la ‘‘ collaboration ’‘, d’une part, et conduite de consentement, d’autre part, la difficulté - réelle- de faire des conjectures ou des calculs sur les risques et les intérêts personnels. Faute de pouvoir effectuer un calcul, individuellement, ‘‘ on suit le mouvement ’‘ et on ajuste sa conduite sur celle des autres pour ne pas prendre le risque d’aggraver son cas en ‘‘ se faisant remarquer ’‘ ou en se singularisant. En d’autres termes, au calcul de rationalité se substituent l’opportunisme et le conformisme, qui ne sont pas des stratégies irrationnelles.
    Soit ! Cela constitue incontestablement une contribution non négligeable à la collaboration (ou à I’injustice), tant chez les ouvriers qui acceptent d’utiliser les moyens qui sont en leur pouvoir pour faire trébucher le voisin et tenter ainsi de le fragiliser vis-à-vis de la sélection pour la prochaine charrette, que chez les cadres qui acceptent d’en faire autant vis-à-vis de leurs collègues et de leurs subordonnés.
    Pourquoi I’observateur extérieur, le tiers, convié à prendre connaissance de ces conduites de ‘‘ collaboration ’‘ au mal, formule-t-il aussitôt un point de vue critique, voire un jugement de désapprobation? Parce que son sens moral fonctionne. Il n’accepterait pas, croit-il, de commettre des actes de cette nature, qu’il réprouve. Or la plupart de ceux qui deviennent des ‘‘ collaborateurs ’‘ ont aussi, comme le tiers extérieur, un sens moral. Et ce sens moral n’est pas aussi opportuniste qu’on veut bien le croire ou le dire. Nombre de situations observées en clinique montrent que le sens moral l’emporte au contraire très souvent sur le calcul stratégique ou sur I’instinct - fût-il ‘‘ de conservation ’‘ - ou sur le désir ou la passion. La rigidité du sens moral est au centre de toute la psychopathologie des névroses, dont les symptômes, la souffrance et le sens sont précisément témoins.
    Les ouvriers et les cadres, dans leur écrasante majorité, seraient-ils donc différents de la population générale, massivement sujette, quant à elle, à la culpabilité et aux troubles psycho-névrotiques?
    L’explication par référence au calcul stratégique est insuffisante dans la mesure où elle ne rend pas compte du destin du sens moral, qui constitue pourtant un obstacle de taille à la flexibilité des conduites humaines.

    b) L’explication par référence à la criminologie et à la psychopathologie

    Cette explication présente l’avantage d’apporter une réponse à l’objection précédente. Les ‘‘ collaborateurs ’‘ et les ‘‘ leaders ’‘ des actions injustes (ou de I’injustice à la deuxième personne) seraient essentiellement des pervers et des paranoïaques : les pervers sont ceux qui, précisément, du point de vue psychopathologique, présentent une particularité de fonctionnement des instances morales (surmoi, idéal du moi, conflit entre moi et surmoi, etc.), en vertu de laquelle un arrangement permet au sujet de fonctionner, à la demande, selon I’un ou l’autre de deux registres antagoniques - l’un qui est moral, l’autre qui ignore la morale, sans communication entre les deux modes de fonctionnement (topique du clivage du moi). Les paranoïaques sont au contraire pourvus d’une rigidité morale maximale par rapport à toutes les autres structures de personnalité décrites en psychologie. Ce sens moral fonctionne rigoureusement - mais à faux - en vertu d’une distorsion décrite sous le nom de paralogisme. En I’occurrence, les paranoïaques sont souvent retrouvés aux postes de commandement, en position de leaders de I’injustice, commise toutefois au nom du bien, de la nécessité, de l’épuration, de la juste sévérité et d’une rationalité dont seules les prémisses sont erronées. De fait, pervers et paranoïaques jouent effectivement un rôle important dans la construction de la doctrine et dans I’action : ce ne sont pas tant des ‘‘ collaborateurs ’‘ que des leaders de l’injustice infligée à autrui. Ce sont eux qui conçoivent le système. Mais on ne peut pas admettre que, constituant la majorité des acteurs, les collaborateurs zélés du système impliqués dans le mensonge et l’injustice soient tous des pervers ou des paranoïaques. La collaboration zélée, c’est-à-dire non seulement passive mais volontaire et active, est le fait d’une majorité de sujets qui ne sont ni pervers ni paranoïaques, c’est-à-dire qui ne présentent pas de troubles majeurs du sens moral, et qui possèdent, comme la majorité de la population, un sens moral efficient.
    Nous sommes ainsi conduit au problème le plus difficile: celui du destin du sens moral et de son abolition apparente dans la participation à l’injustice et au mal occasionnés consciemment à autrui. En particulier dans I’exercice ordinaire du travail, selon les principes du management à la menace, en contexte général de précarisation de l’emploi. En d’autres termes, nous avons besoin d’une analyse et d’une interprétation de la ‘’banalité du mal’’ pas seulement dans le système totalitaire nazi, mais dans le système contemporain de la société néolibérale, au centre duquel se trouve I’entreprise. Car la banalité du mal concerne la majorité de ceux qui deviennent les collaborateurs zélés d’un système qui fonctionne par I’organisation réglée, concertée et délibérée du mensonge et de l’injustice.

    2 - L’explication proposée: la valorisation du mal

    a) Le mal dans les pratiques ordinaires de travail

    Le mal, dans le cadre de cette étude, c’est la tolérance au mensonge, sa non-dénonciation et, au-delà, le concours à sa production et à sa diffusion. Le mal, c’est aussi la tolérance, la non-dénonciation et la participation à l’injustice et à la souffrance infligées à autrui. Il s’agit d’abord des infractions de plus en plus fréquentes et cyniques au Code du travail: faire travailler des personnes sans permis de travail pour ne pas payer les cotisations de Sécurité sociale et pouvoir les licencier en cas d’accident du travail, sans pénalité (comme dans le bâtiment et les travaux publics ou dans les entreprises de déménagement); faire travailler des gens en ne leur payant pas ce qui leur est dû (comme dans les ateliers semi-clandestins de l’habillement) ; exiger un travail dont la durée dépasse les autorisations légales( comme dans le transport routier, où I’on fait conduire des hommes pendant plus de vingt-quatre heures de rang), etc. Le mal, c’est ensuite toutes les injustices délibérément commises et publiquement exhibées concernant les affectations discriminatoires et manipulatoires aux postes les plus pénibles ou les plus dangereux; ce sont le mépris, les grossièretés et les obscénités vis-à-vis des femmes. Le mal, c’est encore la manipulation délibérée de la menace, du chantage et des insinuations contre les travailleurs, en vue de les déstabiliser psychologiquement, de les pousser à commettre des erreurs, pour se servir ensuite des conséquences de ces actes comme prétexte à licenciement pour faute professionnelle, comme on le voit souvent à l’encontre des cadres. Ce sont aussi les pratiques courantes de licenciement sans préavis, sans entretien, notamment chez les cadres qui, un matin, ne peuvent pénétrer dans leur bureau dont la serrure a été changée et qui sont invités à aller toucher leur salaire, à signer leur démission et à emporter leurs effets personnels qui ont déjà été rassemblés près de la porte de sortie. Le mal, c’est aussi la participation aux plans sociaux, c’est-à-dire aux licenciements arrosés de fausses promesses d’assistance ou d’aide à retrouver un emploi, ou au contraire associés à des justifications calomnieuse sur I’incompétence, I’inadaptabilité, la lenteur, le manque d ‘esprit d’initiative, etc., de la victime. Le mal, c’est encore de manipuler la menace à la précarité pour soumettre autrui, pour lui infliger des sévices, par exemple sexuels, ou lui faire faire des choses qu’il réprouve moralement, et, d’une façon plus générale, pour lui faire peur.
    Toutes ces souffrances et ces injustices infligées à autrui, on en connaît l’existence ordinaire dans toutes les sociétés y, compris démocratiques. Nous qualifions ici de ‘‘mal ’‘ toutes ces conduites lorsqu’elles sont:
    - érigées en système de direction, de commandement, d’organisation ou de management, c’est-à-dire lorsqu’elles supposent l’implication de tous aux titres de victimes, de bourreaux, ou de victimes et de bourreaux alternativement ou simultanément ;
    - publiques, banalisées, conscientes, délibérées, admises ou revendiquées et non pas clandestines, occasionnelles ou exceptionnelles, voire lorsqu’elles sont considérées comme valeureuses.
    Dans de nombreuses entreprises, actuellement, ce qui naguère était considéré comme manquement à la morale, et à quoi on pouvait se soustraire, voire s’opposer au prix d’un courage non exceptionnel, tend à devenir norme d’un système d’administration des affaires humaines dans le monde du travail : on est alors dans I’univers du mal dont nous tentons d’analyser le fonctionnement.

    b) Enrôler les braves gens

    Le problème posé est donc celui de l’enrôlement des braves gens dans le mal, comme système de gestion, comme principe organisationnel. Lorsque des actions contraires au droit et à la morale sont commises avec le concours de personnes tenues pour responsables par le droit commun, on parle, à propos de ces derniers, de ‘‘complices ’‘. Lorsque le mal est érigé en système et posé comme norme des actes civils, on parlera non plus de complices mais de ‘‘ collaborateurs ’‘, au sens qu’a acquis ce terme pour désigner ceux qui étaient des complices du pouvoir nazi pendant la dernière guerre, en France. Le problème, donc, est de comprendre le processus grâce auquel des ‘‘ braves gens ’‘ dotés d’un ‘‘sens moral ’‘ consentent à apporter leur concours au mal, et à devenir, en grand nombre, voire en masse, des ‘‘ collaborateurs ’‘.
    Compte tenu des difficultés terminologiques inévitablement associées à I’utilisation de la notion de ‘‘ mal ’‘, nous emploierons souvent, dans ce chapitre, un terme plus banal, plus proche du sens commun, moins conceptuel et plus proche du langage concret : nous parlerons du ‘‘ sale boulot ’‘, expression qui mériterait, à elle seule, un long travail d’analyse et d’élucidation sémantiques, qui accorderait une attention particulière à la dimension du travail - le ‘‘ boulot ’‘- qui est consubstantielle au mal, dans ce champ où nous tentons de progresser.
    Il ne suffit pas ici d’invoquer la résignation ou le consentement passif des braves gens, innocents pour enrôler des cohortes entières de cadres, il faut au moins deux conditions :
    - des leaders du mensonge e t du ‘‘ tout stratégique ’‘ au titre de la ‘‘ guerre économique ’‘. Cela ne pose pas de problème psychopathologique difficile. Les leaders sont souvent sur des ‘‘ positions (1) ’‘ de pervers ou de psychotiques compensés (paranoïaques avec détachement, idéalistes passionnés), comme cela a été mentionné plus haut ;
    - un dispositif spécifique pour enrôler et mobiliser les braves gens dans la stratégie du mensonge dans les stratégies de licenciement, dans les stratégies d’intensification du travail et dans le viol du droit du travail sous la houlette des leaders.

    1. En psychopathologie psychanalytique, certains auteurs recourent parfois à la notion de ‘‘ position ’‘ : ‘‘ position perverse ’‘, ‘‘ position paranoïaque ’‘, ‘‘ position hystérique ’‘, etc. Cette notion est utilisée pour désigner une posture psychopathologique, une modalité réactive d’ensemble de la personne et une problématique conflictuelle qui évoquent, en tout point, le mode de fonctionnement d’une personnalité perverse, paranoïaque ou hystérique, à la différence près qu’il ne s’agit précisément pas nécessairement d’une caractéristique durable du fonctionnement psychique. La position (perverse, paranoïaque, hystérique …) peut donc se rencontrer chez une personnalité qui n’est ni perverse, ni paranoïaque, ni hystérique, mais schizophrénique par exemple. Certains schizophrènes campent par exemple pendant des temps plus ou moins longs sur une position paranoïaque grâce à laquelle ils conjurent la dissociation, mais cela ne signifie pas qu’ils aient durablement évolué vers la paranoïa.
    De même, certains hystériques se défendent en recourant à une position psychopathique ou caractérielle, là aussi transitoirement. On parle de ‘‘ position ’‘ :
    - soit pour préciser, à propos d’un patient, que son fonctionnement actuel est autre que son fonctionnement habituel, et décalé par rapport à ce que l’on sait de ‘‘ l’organisation de sa personnalité ’‘ (les traits invariants) ou de sa ‘‘ structure de base ’‘ ;
    - soit parce qu’on ignore encore sa personnalité ou sa structure de base et que, par prudence, on ne s’engage que sur la ‘‘ position ’‘ actuelle sans préjuger du diagnostic de personnalité, qui reste incertain ou indécidable.

    A cette notion de ‘‘ position ’‘ on ne devrait pas trop souvent faire recours dans le champ de la clinique, parce qu’elle signifierait le risque d’un opportunisme diagnostique critiquable pour de nombreuses raisons méthodologiques et praxiques qu’il n’est pas utile d’envisager ici. Pourtant, cette notion de ‘‘ position > devient
    Irremplaçable selon nous, dans le cas particulier de la ‘‘ position perverse ’‘.
    Pourquoi ? Seulement parce que cette dernière est une modalité de fonctionnement d’accès facile et largement ouverte à toutes les formes de personnalités, à la demande. En appeler à la ‘‘ position perverse ’‘ témoigne non d’un opportunisme diagnostique du clinicien, mais de l’opportunisme défensif de nombreux sujets qui peuvent y recourir lorsque les circonstances extérieures deviennent menaçantes. C’est une façon commune de ‘‘ s’arranger’‘ avec les obligations morales, par une forme de duplicité qu’on appelle, en psychologie ‘‘ clivage du moi ’‘. Sur cette question nous reviendrons plus loin à propos d’Eichmann (pour plus de détails, voir le chapitre sur la troisième topique ou ‘‘ topique du clivage ’‘, in Dejours, 1986).

    Ce deuxième point est évidemment le plus énigmatique et le plus décisif. Pour de nombreuses raisons je ne crois pas que les intérêts économiques soient suffisants pour mobiliser les braves gens. Non que cette motivation soit absente, bien au contraire, mais parce qu’elle rencontre des limites. Aux promesses de privilège et de bonheur qu’on leur fait miroiter actuellement dans les entreprises, beaucoup de braves gens ne croient plus vraiment. Le processus serait plutôt le suivant: le travail que I ‘on vous demande –faire la sélection pour les charrettes de licenciements, intensifier le travail pour ceux qui restent en place, violer le droit du travail, participer au mensonge…-, ce n’est pas une tâche agréable. On ne peut I’accomplir de gaieté de coeur. Personne –sauf ceux qui se font les leaders de I’exercice du mal - n’a de plaisir à faire le ‘‘sale boulot’‘. Au contraire, il faut du courage pour faire le ‘’sale boulot’’. Et c’est donc au courage des braves gens que I’on va faire appel pour les mobiliser.
    Pourtant, il y a ici un paradoxe : comment peut-on associer dans une même entité I’exercice du mal et le courage ? Faire le mal, cela peut-il être le signe d’une attitude courageuse? Le courage, on le sait, est une vertu. Y compris le courage devant l’ennemi, le courage devant la mort, devant sa propre mort. Mais comment pourrait-on faire passer pour une vertu de courage une conduite qui consiste à faire subir une injustice à autrui, sans que ce dernier ait la possibilité de se défendre, sans même qu’il puisse s ‘y préparer, dans son dos,sans face-à-face, à son insu, à couvert, puisque dans la plupart des cas, ici, celui qui ordonne le ‘’sale boulot’’ est protégé de ceux qui le subissent par toute une série d’intermédiaires qui l’exécutent et forment une haie entre lui et ceux qui vont être licenciés ou traités en contravention avec les règles du droit et de la justice (par exemple, les faire travailler dix heures par jour en ne les payant et en ne déclarant que trente-neuf heures par semaine – voire trente-cinq après leur avoir fait signer un contrat de solidarité en vue du partage du travail ! - comme nous l’avons vu récemment dans une enquête)?
    Peut-on considérer - et comment ? - que de telles actions, de tels actes, de telles décisions soient vertueux et relèvent du courage? C’est possible pourtant, même dans des circonstances autrement graves, bien que cette conduite, au regard du sens moral, ne puisse être tenue que pour une attitude vile, indigne et déshonorante. (Il s’agit ici d’hommes mobilisés en Allemagne nazie pour exterminer les Juifs d’Europe centrale.)

    A Jozefow une douzaine d’hommes à peine, sur près de cinq cents, ont réagi spontanément à la proposition du commandant Trapp de se dispenser de la tuerie annoncée. Pourquoi ces hommes du refus de la première heure furent-ils si peu nombreux ? [...] Tout aussi important fut l’esprit de corps - I’identification élémentaire de I’homme en uniforme avec ses frères d’armes et l’extrême difficulté qu’il éprouve à faire cavalier seul 2. Certes le bataillon venait seulement d’être complété; beaucoup de ses membres ne se connaissaient pas encore très bien, la camaraderie de régiment n’avait pas encore cimenté I’unité. Il n’empêche : quitter les rangs ce matin-là, à Jozefow, signifiait abandonner ses camarades et revenait à admettre qu’on était ‘’faible’’, voire ‘’lâche’’. Qui aurait ‘’osé’’, devait déclarer un policier, ‘’perdre la face’’ devant tout le monde ? ‘’Si on me demande pourquoi j’ai tiré avec tout le monde, dira un autre, je répondrai, en premier lieu que personne ne veut passer pour un lâche’’
    (Browning, 1992, p. 99).

    Nous avons ici un exemple terrifiant, bien que typique, de retournement de la raison éthique -courage/lâcheté- par I’emprise du jugement de reconnaissance formulé par les pairs sur la qualité du travail ; jugement qui a pour enjeu I’identité ou sa déstabilisation pathogène (source de souffrance - rationalité pathique). En d’autres termes, le gendarme d u 101’‘bataillon agit à I’inverse de l’ingénieur de la SNCF qui, pour ne pas devenir complice du mal, est tenu de faire cavalier seul mais y perd son identité et tente de se suicider (cf chapitre II).

    2. C’est moi qui souligne.

    Le retournement de la raison éthique ne peut être soutenu publiquement et emporter l’adhésion des tiers que parce qu’il est fait au titre du travail, de son efficacité et de sa qualité. Si l’enjeu, dans le registre de la rationalité pathique 3 (c’est-à-dire la peur d’être méprisé ou la crainte de perdre son appartenance au collectif c’est-à-dire les préoccupations vis-à-vis de la souffrance et de I’identité), était seul en cause pour justifier la participation à des actes ignobles, le gendarme du 101e bataillon serait unanimement condamné. Il commettrait en effet le mal pour des raisons strictement personnelles, cependant que, en le commettant au nom du travail, cela peut passer pour ‘’désintéressé’’ voire pour I’intérêt d’autrui, de la nation, ou du bien public.

    3 - Le ressort de la virilité

    Il y a donc, ici, une sorte d’alchimie sociale grâce à laquelle le vice est transmuté en vertu’ Alchimie qui apparaît à la fin comme totalement incompréhensible et comme scandale insupportable à la raison. Serions-nous rendus non seulement au-delà de la science, mais au-delà de la raison? Peut-être pas, si toutefois on accepte de reconsidérer les limites traditionnellement assignées à la raison (critique de la rationalité de I’action) et d’y accueillir la rationalité psycho-affective, ou rationalité pathique.

    3. Nous désignons par ‘’rationalité pathique’’ ce qui, dans une action, une conduite où une décision, relève de la rationalité par
    rapport à la préservation de soi (santé physique et mentale), ou à l’accomplissement de soi (construction subjective de l’identité).

    Le principal ingrédient de cette réaction alchimique peut être identifié précisément : il porte le nom de ‘’virilité’’. La virilité se mesure précisément à l’aune de la violence que l’on est capable de commettre contre autrui, notamment contre ceux qui sont dominés, à commencer par les femmes. Est un homme, est un homme véritablement viril, celui qui peut, sans broncher, infliger la souffrance ou la douleur à autrui, au nom de I’exercice, de la démonstration ou du rétablissement de la domination et du pouvoir sur l’autre ; y compris par la force. Bien entendu, cette virilité est socialement construite et doit être radicalement distinguée de la masculinité qui se définirait précisément par la capacité d’un homme à se distancier, à s’affranchir, à subvertir ce que lui prescrivent les stéréotypes de la virilité (Dejours, 1988).
    Dans le cas présent, faire le ‘’sale boulot’’ dans I’entreprise est associé, par ceux qui sont aux postes de direction - les leaders du travail du mal -, à la virilité. Celui qui refuse ou ne parvient pas à commettre le mal est dénoncé comme un ‘’pédé’’, une ‘’femme’’, un gars ‘’qui n’en a pas’’, ‘’qui n’a rien entre les cuisses’’. Et ne pas être reconnu comme un homme viril, c’est évidemment être une ‘’lavette’’, c’est-à-dire déficient et sans courage, donc sans ‘’la vertu’’ par excellence.
    Et pourtant celui qui dit non, ou ne parvient pas à faire le ‘’sale boulot’’, le fait précisément au nom du bien et de la vertu. Le courage en effet, ici, ce n’est pas, bien sûr, d’apporter sa participation et sa solidarité au ‘’sale boulot’’, mais bien de refuser haut et fort de le commettre, au nom du bien, et de prendre ainsi le risque d’être dénoncé, sanctionné, voire d’être désigné pour la charrette des prochains licenciés.
    A l’inverse, dans le système de la virilité, se soustraire à I’exercice de ces pratiques iniques est une preuve de lâcheté, de couardise, de bassesse, de manquement à la solidarité. Nous verrons plus loin que cette conception, forgée par les hommes, n’est pas toujours partagée par les femmes mais qu’elle peut l’être.
    Bien entendu, le leader du travail du mal est avant tout pervers, lorsqu’il utilise Ie recours à la virilité pour faire passer le mal pour le bien. Il est pervers parce qu’il utilise ce qu’en psychanalyse on désigne par le terme ‘’menace de castration 4’’ comme levier de la banalisation du mal. On voit qu’ici la dimension psycho-affective est centrale et l’approche clinique éclairante. C’est par la médiation de la menace de castration symbolique que I’on parvient à retourner I’idéal de justice en son contraire.
    La virilité, c’est tout autre chose que la dimension de l’intérêt économique, personnel ou égoïste, dont on croit si souvent qu’il est le motif de l’action malveillante selon, encore une fois, le modèle de l’Homo œconomicus, agent mû par le calcul rationnel de ses intérêts. Cette dernière proposition est fausse. Il s’agit dans l’analyse que nous proposons d’une dimension rigoureusement éthique des conduites, manipulée par des ressorts proprement psychologiques et sexuels. L’abolition du sens moral passe par l’activation du choix relevant de la rationalité pathique, contre des choix relevant de la rationalité morale-pratique. La rationalité stratégique ne constitue pas, ici, une référence de premier plan, dans la genèse des conduites de virilité.

    4. ‘‘ Le complexe de castration est rapporté à la ‘‘théorie sexuelle infantile’‘ qui, attribuant un pénis à tous les êtres humains, ne peut expliquer que par la castration la différence anatomique des sexes ’‘ (Laplanche et Pontalis, 1967, p.75). L’angoisse de castration se manifeste comme une menace dont la psychanalyse montre qu’elle perdure, inconsciemment, chez I’adulte.

    Le triomphe de la rationalité stratégique sur la rationalité morale n’est pas direct, dans le cas présent, mais passe par une médiation : le déclenchement d’un conflit entre rationalité pathique et rationalité morale-pratique, qui permet la suspension du sens moral, ou plutôt son retournement, au profit d’une rationalité paradoxale inversée par rapport aux valeurs. Ce qui relève en propre du stratégique, c’est la manipulation de ce conflit entre les deux autres rationalités. Cette analyse remet en cause l’explication de l’économique par l’économique et du sociologique par le sociologique. Il y a toujours des chaînons intermédiaires omis par ces analyses. Ces derniers se situent du côté de la rationalité pathique, qui fait I’objet d’un déni traditionnel dans toutes les théorie comme si n’existaient que des acteurs sociaux et des sujets éthiques, mais pas de sujets psychologiques. Exclure la dimension de la souffrance subjective des analyses philosophiques et politiques n’est pas tenable théoriquement.
    Faire référence à une rationalité pathique ne consiste pas à effectuer un retour au psychologisme. Le psychologisme consiste à interpréter les conduites humaines dans les sphères privée, sociale et politique, à partir de la seule dimension psychologique et affective ; à faire de la sociologie une vaste psychologie. Dans le recours à la rationalité pathique, il ne s’agit plus de comprendre les conduites sociales et morales, incohérentes au regard des rationalités morales-pratiques et instrumentales, comme le résultat d’un processus psychopathologique plus ou moins névrotique.
    Il s’agit au contraire d’analyser les conséquences d’un conflit de rationalités. Le point de vue défendu ici ne consiste pas à conclure que la psychologie a Ie dernier mot dans la banalité du mal. Bien au contraire ! La banalité du mal ne relève pas de la psychopathologie, mais de la normalité, même si cette normalité a pour caractéristique d’être funeste et sinistre.
    La question qui se pose, c’est comment la rationalité éthique peut perdre son poste de commandement, au point d’être non pas effacée mais inversée. Il y a bel et bien conservation, ici, du sens moral, mais ce dernier fonctionne sur la base d’un retournement des valeurs, qui relève en propre de l’éthique, même si le pathique y est convoqué.
    Pourquoi la philosophie morale ne s’est-elle pas attaquée au problème de la virilité ? Pourquoi la philosophie politique ne s’est-elle pas préoccupée du problème de la virilité ?
    A mon sens, c’est parce que la philosophie, qui s’est intéressée depuis des lustres à la violence, n’a jamais pris au sérieux le problème de la souffrance, disqualifiée, sans qu’on n’y ait jamais pris garde, au nom de la virilité, incontestée. A ne pas avoir voulu prendre en considération le problème de la souffrance psychique vécue, on n’a jamais saisi les rapports entre souffrance et virilité, cette dernière n’étant nullement une vertu originaire mais une défense contre la souffrance, comme nous tenterons de le montrer au chapitre suivant. Ainsi la souffrance peut-elle générer la violence? Il s’agit ici d’un retournement théorique dans l’analyse sociale elle-même : la souffrance ne serait pas, ontologiquement, la conséquence de la violence, comme issue ultime de cette dernière, comme terme du processus, sans au-delà. C’est le contraire. La souffrance est première. Car au-delà de la souffrance, il y a les défenses. Et les défenses peuvent être redoutablement dangereuses, en ce qu’elles sont capables de générer la violence sociale.
    Or on ne peut pas condamner les stratégies défensives! Elles sont nécessaires à la vie et à la sauvegarde de I’intégrité physique et somatique. Le problème posé est en deçà des stratégies défensives contre la souffrance, et en deçà même de la souffrance. Il concerne plus spécifiquement ce qui constitue la rationalité pathique de I’action.
    Tout cela, bien entendu, conduit à s’interroger sur la virilité socialement construite comme une des formes majeures du mal dans nos sociétés. Le mal a fondamentalement partie liée avec le mâle.
    Bien que n’étant nulle part dans les traités de philosophie morale considérée comme une vertu, la virilité est constamment tenue pour une valeur. Or, incontestablement, la virilité est un trait psychologique renvoyant à une attitude, une posture, un caractère, une modalité comportementale, donc à une qualité de l’âme. Pourquoi ne figure-t-elle pas au répertoire des vertus cardinales ? Parce ce qu’elle serait naturelle, innée, génétique, biologique? Ce serait une bonne raison, mais, si elle était un fait de nature et non de culture et de raison, il n’y aurait aucun motif d’en faire une valeur. Et pourtant, dans le sens commun aussi, la virilité est massivement tenue pour une valeur. La virilité, tient semble-t-il, son caractère plaisant, enviable, de sa connotation sexuelle ; de son association à ce que l’on considère comme la séduction au masculin, dont elle formerait même, pour beaucoup, le noyau organisateur.
    La virilité est considérée comme un caractère sexuel.
    Cela passe pour une évidence dans nos sociétés. La virilité, c’est le caractère qui confère à l’identité sexuelle mâle la capacité d’expression de la puissance (identifiée à l’exercice de la force, de I’agressivité, de la violence et de la domination sur autrui), soit contre les rivaux sexuels, soit contre les personnes malveillantes à l’égard du sujet ou de ses proches, auxquels, par sa virilité, il est censé assurer protection et sécurité. Le partenaire amoureux d’un sujet viril lui doit reconnaissance, gratitude, soumission et respect, en échange de ces services. A son tour, la femme doit accepter la domination, voire la violence. On retrouve, au fond de la connotation sexuelle de la virilité, le marchandage féodal de la protection par la soldatesque, entre le seigneur et les vassaux. Son prototype est, somme toute, le ‘’chevalier servant’’ de la belle à l’époque médiévale. En d’autres termes, la virilité, même dans sa dimension psycho-fantasmatique, a partie liée avec la peur et la lutte contre la peur. Nous verrons plus loin que la peur est effectivement au centre du retournement de la raison pratique, et que, à tout bien considérer, la virilité, à l’épreuve des faits, est tout sauf une vertu et qu’elle ne se situe nullement dans le prolongement de la pulsion chez l’individu de sexe mâle, mais qu’elle est au contraire une défense 5.
    Toujours est-il que, pour I’heure, dans notre société, la critique de la virilité n’a fait que commencer, et que, massivement, sinon unanimement, hommes et femmes considèrent la virilité comme une qualité indissociable de l’identité sexuelle des hommes et donc, par défaut, des femmes qui, pour être reconnues comme ‘’féminines’’, doivent précisément être indemnes de tout signe de virilité.

    5. Dans cette conception de sens commun se dissimule une confusion entre identité sexuelle et genre. Les sociologues montrent
    au contraire que les deux notions doivent être distinguées. Pour certains psychanalystes (Stoller, 1954 ; Laplanche, 1997), il faut aussi établir une distinction entre les deux termes.
    Le premier terme renvoie à la sexualité en tant que celle-ci est une construction qui prend naissance dans les relations entre l’enfant et les parents, autour de son corps, dans un monde de significations érotiques portées par les parents. L’enfant s’y trouve entraîné par un jeu complexe de traductions des gestes et des mots de l’enfant par les parents -reprises ensuite par I’enfant- qui fonctionnent selon des modalités dont Laplanche donne une interprétation précise dans la théorie de la séduction généralisée (Laplanche, 1992).
    En revanche, le deuxième terme, ‘’genre’’, renvoie non pas à la sexualité au sens freudien du terme mais à la construction sociale des conduites spécifiquement identifiées comme caractéristiques du genre mâle ou du genre femelle. En psychodynamique du travail, les caractéristiques du genre social mâle sont rassemblées sous le nom de ‘’virilité’’, celles du social femelle sous le nom de ‘’mulierité’’ (Molinier, 1996). Contrairement à ce que suppose la conception de sens commun, il n’y a de continuité directe, ni naturelle, ni culturelle entre identité sexuelle et genre.

    Le résultat social et politique de la connotation sexuelle associée à la capacité d’user de la force et de la violence contre autrui place celui qui refuse de commettre la violence dans une situation psychologique périlleuse : il risque aussitôt d’être considéré par les autres hommes qui exercent la violence comme un homme qui n’en est plus un, comme un être auquel on est fondé à ne pas reconnaître son appartenance à la communauté des hommes. Aussitôt après, la défection face à l’exercice de la force, de l’agressivité, de la violence et de la domination, est considérée par la communauté des hommes comme le signe patent d’une lâcheté. Lâcheté face à ce qui est répugnant, hideux, nauséabond, révulsant … bref, face à ce qui déclenche l’envie de s’écarter, de fuir.
    Dans ce jugement d’attribution qui considère I’attitude de fuite comme une lâcheté, il y a une équation cachée : l’envie de fuir est considérée comme nécessairement motivée par la peur, et signe donc le manque fondamental et indubitable d’une vertu, le courage. Ce point est décisif : la fuite, c’est la peur. Il s’agit là d’une erreur qui, pour grossière qu’elle soit, n’en est pas moins extrêmement répandue. Je peux parfaitement fuir une situation que je trouve odieuse et insupportable sans éprouver la moindre peur pour ma propre vie ou pour mon corps, mais seulement pour des motifs psychiques et éthiques, comme l’ont fait quelques gendarmes du 101e bataillon étudié par Christopher Browning, refusant et fuyant le massacre de Juifs sans défense, ou comme l’ont fait, par exemple, certains soldats serbes qui ont déserté pour ne devoir participer au viol des femmes bosniaques.
    Or l’équation fuite-peur-lâcheté = manque de virilité est tellement inscrite dans notre culture, qu’hommes et femmes, en majorité, associent identité sexuelle masculine, pouvoir de séduction et capacité de se servir de Ia force, de l’agressivité, de la violence ou de la domination.
    C’est pour cette raison que ces dernières peuvent passer pour des valeurs.

    VI. La rationalisation du mal

    I - La stratégie collective de défense du ‘’cynisme viril’’

    Ainsi donc, pour ne pas courir le risque de ne plus être reconnus par les autres hommes comme des hommes, pour ne pas perdre les bénéfices de I’appartenance à la communauté des hommes virils, pour ne pas risquer de se trouver exclus et méprisés sexuellement ni tenus pour lâches, poltrons ou couards - non seulement par les hommes mais aussi par les femmes -, des hommes, en très grand nombre, acceptent d’apporter leur concours au ‘’sale boulot” et de devenir ainsi des ”collaborateurs” de la souffrance et de I’injustice infligées à autrui.
    Pour ne pas perdre sa virilité : telle est la motivation principale. Mais ne pas perdre sa virilité, ce n’est pas la même chose qu’éprouver la fierté et l’orgueil de posséder, conquérir ou accroître sa virilité. Et la différence se fait lourdement sentir. Nous n’en sommes encore qu’à I’expression d’une stratégie de lutte ou de défense contre la souffrance, liée au risque de perdre son identité sexuelle. Nous sommes encore loin du plaisir, de la fierté et de I’orgueil de I’homme courageux, de celui qui jouit du triomphe. Nous avons vu (à propos de I’enquête dans l’industrie automobile, mais on retrouve la même chose dans d’autres branches) que nombreux sont ceux qui, parmi les ”collaborateurs”, sont fiers d’occuper la place et le statut que leur confère I’organisation.
    Toutefois, I’investigation auprès des ”collaborateurs” suggère que, dans la configuration sociale et psychologique que nous avons envisagée, les braves gens ne se sentent pas tous très fiers de leur conduite. Au contraire, cela peut même aller jusqu’à la souffrance morale d’avoir à apporter son concours à des actes qu’on réprouve. Échapper de cette façon à la menace de castration symbolique n’abolit pas automatiquement le sens moral. A ce point, d’ailleurs, que la conscience claire de cette situation psychologique apparaisse à son tour comme intenable : ”Chez les bourreaux, l’absence complète d’un regret même élémentaire après la fin de la guerre, quand un signe d’auto-accusation eût pu les servir au tribunal, et leurs affirmations sans cesse répétées que la responsabilité des crimes étaient imputables à certaines autorités supérieures, semblent indiquer que la peur de la responsabilité1 n’est pas seulement plus forte que la conscience, mais que, dans certaines circonstances, elle est encore plus forte que la peur de la mort (Arendt, 1950). Hannah Arendt signale ici un fait qui est confirmé par la clinique du ‘’sale boulot”.
    Pour continuer à vivre psychiquement tout en participant au ‘’sale boulot” dans I’entreprise moderne et en conservant leur sens moral, beaucoup d’hommes et de femmes qui adoptent ces comportements virils élaborent collectivement des ”idéologies défensives” grâce auxquelles est construite la rationalisation du mal.

    1. C’est moi qui souligne

    Jusqu’à présent, en effet, le processus décrit relève de ce que, en psychodynamique du travail, on définit comme des stratégies collectives de défense. Face à l’injonction à faire le ‘’sale boulot”, les travailleurs ayant des responsabilités d’encadrement doivent affronter le risque psychique majeur de perdre leur identité éthique ou, pour reprendre le concept de Ricœur, leur ”ipséité” (Ricœur, 1987).
    La stratégie collective de défense consiste à opposer à la souffrance d’avoir à faire les ”basses besognes” un déni collectif. Non seulement les hommes ne craignent pas la honte, mais ils tournent cette dernière en dérision. Pour ce faire, ils vont jusqu’à la provocation. De problème éthique, il n’y en a pas ! ‘‘C’est le travail, un point c’est tout ! ” ”C’est un travail comme un autre”
    Mais comme le déni seul ne suffit pas toujours, ils en rajoutent en introduisant la provocation. Au cours de mes enquêtes de ces dernières années, j’ai découvert l’existence de concours organisés entre cadres qui mettent en scène le cynisme, la capacité de faire encore plus fort que ce qui est demandé, d’annoncer des chiffres de dégraissage d’effectifs faramineux par rapport à ce que demande la direction… et à montrer qu’ils ne bluffent pas : ils tiendront les objectifs qu’ils ont annoncés, haut et fort, en réunion de direction ou de cadres, comme une enchère en salle de vente. On les surnomme ”cow-boys” ou ”tueurs”. Les autres cadres assistant à la réunion sont impressionnés mais soutiennent et participent à la plaisanterie, en y allant chacun à son tour dans la surenchère. La provocation ne s’arrête pas toujours aux chiffres et aux mots. Certains vont jusqu’à faire des déclarations tapageuses devant leurs subordonnés ou en plein atelier, pour prouver qu’ils n’ont pas peur de montrer leur courage et leur détermination, aux yeux de tous, ainsi que leur capacité à faire face à la haine de ceux à qui ils vont infliger le mal. Et des épreuves sont organisées, où chacun doit montrer par un geste, une circulaire, une note intérieure, un discours public, etc., qu’il fait bien partie du collectif de travail du ‘’sale boulot”.
    De ces épreuves, on sort grandi par I’admiration ou l’estime, voire par la reconnaissance des pairs, comme un homme - ou une femme ! - … qui en a (du culot, de la détermination et des couilles) ! La virilité fait donc I’objet d’épreuves à répétition qui jouent un rôle majeur dans le zèle des travailleurs du ‘’sale boulot”. Ensuite, on arrose cela au cours de repas, le plus souvent dans des restaurants réputés, où beaucoup d’argent est dépensé, cependant qu’on porte des toasts avec des vins coûteux et que l’on fait des plaisanteries grivoises et surtout vulgaires, ce qui contraste avec le raffinement des lieux, plaisanteries dont le caractère commun est de mettre en exergue le cynisme, de réitérer le choix du parti pris dans la lutte sociale, de cultiver le mépris à l’égard des victimes et de réaffirmer en fin de repas les lieux communs sur la nécessité de réduire les avantages sociaux, de rétablir l’équilibre de la Sécurité sociale, sur les indispensables sacrifices à consentir pour sauver le pays du naufrage économique, sur I’urgence de réduire les dépenses dans tous les domaines (ce qui ne manque pas de piquant quand on examine I’addition d’une telle cérémonie).
    Ces pratiques fonctionnent comme des rituels de conjuration. On en retrouve d’autres formes spécifiques dans chaque stratégie collective de défense contre la souffrance au travail. Ces séances, où se débride le discours de rationalisation et d’autosatisfaction des cadres, ne sont pas publiques. Elles font partie de la face cachée du ‘’sale boulot”. N’y ont accès que les élites de l’entreprise et ceux qui se croient protégés, par leur statut et par la qualité des services rendus à I’entreprise, du risque de se trouver à leur tour, un jour, dans la charrette des victimes. Ces séances doivent être rapprochées des bizutages dans les écoles d’ingénieurs et des épreuves d’intronisation passant par la marche sur les braises ou le saut à l’élastique… Elles évoquent aussi les ”taunus” des salles de garde médicochirurgicales des hôpitaux, où les internes en médecine, en chirurgie et en réanimation, organisent des orgies basées sur le mépris affiché des valeurs de la bienséance, du corps humain et de la personnalité psychique, autant que de la privauté des âmes et des croyances religieuses et morales. Ces taunus s’inscrivent dans le cadre des stratégies collectives de défense des médecins contre la peur du sang, de la souffrance, de la mutilation, de la douleur, de la maladie, de la vieillesse et de la mort.
    Les repas qui rassemblent les cadres ”collaborateurs” sont parfois organisés larga manu, toute occasion pouvant servir de prétexte et bénéficier des largesses de I’entreprise. Ils se déroulent souvent à I’issue de stages de formation pour cadres, en séminaire, dans des hôtels de luxe, où la bonne humeur est favorisée par l’ébriété et la satisfaction de jouir des privilèges réservés aux riches et aux dominants.
    Nous sommes ainsi rendus à proximité de la transformation de la ‘’stratégie collective de défense du cynisme viril’’ en ‘’idéologie défensive du réalisme économique’’2.

    2. ‘’L’idéologie défensive de métier’’ est le résultat d’une radicalisation de la stratégie collective de défense, qui ne se produit pas systématiquement mais est possible dans les situations où la souffrance semble sans espoir de rémission (Dejours, Recherches
    Psychanalytiques sur le corps, Payot, 1989).

    2 - L’idéologie défensive du réalisme économique

    L’idéologie du réalisme économique consiste, si l’on se réfère à ce que suggère la clinique -au-delà de l’exhibition de la virilité -, à faire passer le cynisme pour de la force de caractère, de la détermination et pour un haut degré de sens des responsabilités collectives, de sens du service rendu à l’entreprise ou au service public, voire de sens civique et de sens de l’intérêt national, en tout cas de sens des intérêts supra-individuels. Ces qualités vantées collectivement sont bientôt associées à la formation d’une idée d’appartenance à une élite, impliquée dans l’exercice et la mise en oeuvre d’une Realpolitik. C’est-à-dire que tout cela serait fait au nom du réalisme de la science économique, de la ‘’guerre des entreprises’’, et pour le bien de la nation (qui serait menacée d’anéantissement par la concurrence économique internationale). Les autres, certes, sont des victimes. Mais c’est inévitable. Pour boucler le dispositif de I’idéologie défensive, certains vont jusqu’à prétendre que le ‘’sale boulot’’ n’est pas fait à I’aveuglette, mais, bien sûr, de façon rationnelle et scientifique. On licencie en priorité les moins bons, les vieux, les rigides, les sclérosés, ceux qui ne peuvent pas suivre le progrès, les retardataires, les passéistes, les dépassés, les irrécupérables. Et d’ailleurs, parmi eux, il y a beaucoup de fainéants, de profiteurs, voire de mauvais esprits.
    C’est dire que se dessine peu à peu, pour parachever l’idéologie défensive, la référence à la sélection. A condition de procéder à une sélection sérieuse, rigoureuse, voire scientifique, le ‘’sale boulot’’ deviendrait propre et légitime : bilan de compétences, révision des qualifications, ‘’requalification’’ (comme à France Télécom), entretien annuel, notation… toutes les techniques et tous les protocoles pseudo-scientifiques peuvent être ici convoqués pour former les charrettes de licenciés qui débarrasseront l’entreprise de ses parasites, de ses improductifs. Le ‘’sale boulot’’ devient ainsi un travail de ménage, de dépoussiérage, de dégraissage, de propreté, de nettoyage par le vide, etc., expressions qui fleurissent dans le discours des ‘’collaborateurs’’. Parmi ces braves gens, dont certains étaient réticents au départ, il en est qui parfois souffrent à nouveau de culpabilité. Mais celle-ci ne fait qu’activer les stratégies de défense qui retournent le mal en bien, le ‘’sale boulot’’ en vertu et en courage, conduisant alors à une participation frénétique au ‘’sale boulot’’, dans une sorte de forcing, d’hyperactivisme et d’auto-accélération à caractère défensif, comme on le voit dans de nombreuses autres situations de travail quand, par ce moyen, on se ‘’saoule’’, on obscurcit sa conscience et on la remplace par la fatigue. (Chez les travailleurs sociaux par exemple [Dessors et Jayet, 1990], ou chez les infirmières donnant dans le ‘’kaporalisme’’ [Molinier, 1997]).
    La radicalisation de cette stratégie collective de défense débouche, au-delà de la psychologie spontanée péjorative vis-à-vis des victimes, sur la culture du mépris à l’égard de ceux qui sont exclus de l’entreprise par les réformes de structure et les dégraissages d’effectifs ou de ceux qui ne parviennent pas à fournir les efforts supplémentaires, en termes de charge de travail et d’intensification de I’engagement. Eux aussi ne sont que des mauviettes (ils n’ont pas les attributs de la virilité et sont des dégénérés sans force de caractère) que la sélection a raison d’écarter. En temps de ‘’guerre économique’’, on n’a pas besoin de bras cassés! Pas d’état d’âme. La boucle est bouclée, lorsque la stratégie collective de défense rejoint le processus de rationalisation 3 pour I’alimenter et s’en nourrir. On est alors dans I’idéologie défensive, et la violence se profile à l’horizon.
    Ce sont ces gens, braves gens au départ, se défendant contre la souffrance de la honte, qui deviennent alors les défenseurs de la Realpolitik et qui alimentent, sans inhibition, le mensonge communicationnel que nous avons analysé au chapitre IV au nom, là encore, du réalisme scientifique et politique et du discours de rationalisation qui transforme le mensonge en vérité. Proches du pouvoir, ou s’en croyant proches par leur participation au ‘’sale boulot’’, ils deviennent propagandistes du pouvoir et de la rationalité stratégique de l’entreprise.
    Finalement, ce sont eux les plus éloquents défenseurs de la rationalité stratégique dans la société civile, même si cet engagement est le terme d’un processus dont l’origine est réactionnelle et défensive.

    3. Au sens qui a été précisé pour ce terme au chapitre IV, 6 (p99).

    3 - Le comportement des victimes au service de la rationalisation

    La rationalisation ne s’interrompt pas exactement ici. Elle trouve maintenant de quoi se nourrir et se justifier dans le spectacle qu’offrent les victimes.
    Ceux qui subissent en effet ces rapports de domination, ainsi que le mépris, l’injustice et la peur, adoptent parfois des comportements de soumission, voire de servilité, qui ‘’justifient’’, à leur tour, le mépris des leaders et des ‘’collaborateurs’’. Mais le ‘’sale boulot’’ a aussi bien d’autres conséquences : les licenciements massifs conduisent
    Essentiellement à précariser I ‘emploi mais pas toujours à le supprimer. On n’embauche plus, mais on a recours à des entreprises sous-traitantes qui emploient des intérimaires, des travailleurs étrangers sans permis de séjour ou de travail, des travailleurs en mauvaise santé, des travailleurs sans qualification requise, des travailleurs qui ne parlent pas français, etc.
    On assiste ici et là à des pratiques qui évoquent la traite d’esclaves, que ce soit dans le bâtiment et les travaux publics, dans la maintenance des centrales nucléaires ou des usines chimiques ou dans les entreprises de nettoyage : la sous-traitance en cascade conduit parfois à la constitution d’une ‘’réserve’’ de travailleurs voués à la précarité constante,à la sous-rémunération, et à une flexibilité hallucinante de I’emploi, les obligeant à se précipiter d’une entreprise à I’autre, d’un chantier à l’autre, habitant des locaux de fortune, des baraquements à quelque distance de I’entreprise, des roulottes, etc. A force de toujours migrer d’un bout à l’autre du pays, voire à travers toute l’Europe, certains travailleurs ne peuvent plus retourner chez eux et ne connaissent plus ni temps de repos, ni congés, ni limitation des horaires de travail… jusqu’à épuisement, maladie ou accident rendant rédhibitoire tout accès à un emploi. Certains d’entre eux tentent de s’adapter en faisant suivre toute leur famille dans une roulotte. La plupart connaissent des crises familiales menant à la rupture et au divorce. Cette vie, qui ressemble à celle des ouvriers du XIXè siècle, conduit inévitablement à des pratiques de socialité hors normes: recours à I’alcool et surtout aux drogues, qui viennent calmer, transitoirement, le désespoir et le malheur.
    La prostitution devient inévitablement une compagne de la désorganisation des moeurs. Le sida s’y développe plus qu’ailleurs, et le sida fait peur, il clive les populations, il introduit la méfiance et la ségrégation, la ghettoïsation, à la porte même de I’entreprise.
    Ces travailleurs, que rencontre le personnel statutaire de I’entreprise chargé de la surveillance des travaux et du contrôle, provoquent à leur tour la méfiance, le dégoût, voire la condamnation morale. En effet, à cause de leur état, il arrive fréquemment que le travail soit grevé d’erreurs, mais aussi et surtout de fraudes, tant du fait de l’incompétence et du manque de qualification qu’il faut dissimuler, que du fait de la pression et des abus incontrôlables des chefs et des dirigeants des entreprises sous-traitantes. Ainsi, malgré eux, ces travailleurs peuvent occasionner des défauts dans la production, altérer la sécurité et la sûreté, avec des conséquences fâcheuses pour les travailleurs statutaires de l’entreprise donneuse d’ordres.
    On comprendra sans difficulté que la présentation extérieure, I’habitus, les modes de vie de ces hommes qui subissent la discrimination sociale, alimentent en retour le discours élitiste, raciste et méprisant des leaders et des collaborateurs du ‘’sale boulot’’, en mal de rationalisation4.
    L’injustice veut que, à la fin, la réalité sociale qu’elle engendre vienne confirmer l’idéologie défensive du réalisme économique, désormais infiltrée de psychologie et de sociologie spontanée péjorative, empreintes de darwinisme social.

    4. Et ceux qui tentent de lutter contre le courant de la ségrégation sociale doivent déployer des trésors d’ingéniosité pour résister, tant la partie est déséquilibrée.

    On voit que, en fin de compte, la rationalisation du mensonge (dernière étape de la stratégie de la distorsion communicationnelle), obtenue par l’idéologie défensive, est indispensable à l’efficacité sociale du mensonge sur le ‘’sale boulot’’ et le travail du mal. La banalité du mal, l’enrôlement en masse des braves gens au service de la collaboration, passe par un processus compliqué qui permet de tromper le sens moral sans l’abolir. Le retournement de la raison pratique par les ‘’collaborateurs’’ passe nécessairement par l’efficacité d’une ‘’stratégie de la distorsion communicationnelle’’. Et l’efficience de cette stratégie est entièrement suspendue à la rationalisation, en tant qu’elle est le verrou bouclant le processus du mensonge et conférant au collaborateur sa fierté et son enthousiasme à se livrer au ‘’sale boulot’’, sans qu’il doive pour autant s’en sentir responsable, puisque tout le processus auquel il participe est organisé et piloté par les dirigeants d’un dispositif dont il ne serait, somme toute, que le subordonné obéissant et zélé. Or I’obéissance ne saurait être tenue pour un engagement de responsabilité. Elle est au contraire considérée comme une décharge de responsabilité.

    4 - La science et l’économie dans la rationalisation

    Enfin, le choix des braves gens de collaborer leur semble légitimé par la compréhension qu’ils ont de la ‘’logique économique’’. A la limite, il ne s’agirait pas d’un choix, dans la mesure où I’injustice dont ils sont devenus l’instrument est inévitable. Elle serait dans la nature des choses, dans l’évolution historique, dans la ‘’mondialisation’’ de l’économie, dont on nous rebat les oreilles. Toute décision individuelle de résistance, tout refus d’obtempérer seraient vains et surtout frappés d’absurdité. La machine néolibérale est lancée, et nul ne saurait I’arrêter. Personne n ‘y peut rien. Le choix ne serait plus entre la soumission et le refus, au niveau individuel ou collectif, mais entre la survie et le désastre. La défaite du socialisme réel montre que seule l’économie libérale est crédible. C’est le socialisme qui est fondé sur le mensonge économique, cependant que le néolibéralisme serait fondé sur le réalisme de la rationalité instrumentale et respecterait les lois qu’impliquerait, dans I’administration et la gestion des affaires de la cité, I’ultime référence à la vérité scientifique.
    Cette ‘’vérité’’, qui place définitivement la logique économique au principe de toute chose dans les affaires humaines, suggère aujourd’hui que le salut, ou la survie, est dans I’enthousiasme avec lequel chacun apporte son concours à la lutte concurrentielle. Le choix ne serait donc pas entre obéissance et désobéissance mais entre réalisme et illusion. Dans cette nouvelle conjoncture mondiale, le salut collectif serait dans la manière de mener la guerre des entreprises. La violence ne serait pas de nature politique ou morale, mais de nature économique.
    La référence à la guerre économique invite à suspendre toute délibération morale. ‘’A la guerre comme à la guerre!’’ La science remplacerait I’argumentation morale et la gestion ne serait plus que l’application, hors du champ éthique, de la science. Refuser de collaborer, ce serait comme refuser la gravitation universelle. S’opposer à la centralité de l’économique, ce serait comme, au temps de Galilée, adopter la position de l’Église s’opposant à I’héliocentrisme succédant à la centralité cosmique de la terre. S’opposer à I’ordre économique serait non seulement une sottise mais aussi la marque de I’obscurantisme.
    Bien entendu, de la même manière que personne n’a individuellement les moyens de vérifier la théorie de Galilée, de Copernic, de Kepler ou de Newton, les braves gens n’ont aucun moyen de vérifier, ni de soumettre à un appareillage expérimental quelconque, l’économico-centrisme passant pour héliocentrisme de la fin du millénaire. La croyance dans la science, qu’on cherche à faire passer pour de l’érudition, fonctionne en fait ici comme imaginaire social et disqualifie la réflexion morale et politique. Ainsi la collaboration au ‘’sale boulot’’ peut-elle conférer aux collaborateurs le statut de citoyens éclairés.
    Notre analyse conduit à la position inverse : ce n’est pas la rationalité économique qui est cause du travail du mal, mais l’enrôlement progressif de la majorité dans le travail du mal qui recrute I’argument économiciste comme moyen de rationalisation et de justification, après coup, de la soumission et de la collaboration au sale boulot. Il convient donc ici de distinguer deux termes, à vocations antinomiques : rationalité et rationalisation.

    5 – ‘’Sale boulot’’, banalité du mal et effacement des traces

    Aujourd’hui, on embauche des ‘’Bac + 2’’ chargés de faire le sale boulot ; notamment le sale boulot vis-à-vis des sous-traitants. On forme même,dans une université parisienne, de jeunes étudiants à un diplôme d’études supérieures, c’est-à-dire à un diplôme de praticien de niveau Bac + 5, dont le titre est : ‘’DESS de DRH, option licenciement’’.
    De sorte qu’une fraction de la population, notamment des jeunes, privés de transmission de la mémoire du passé par les anciens qui ont été écartés de l’entreprise, se trouve ainsi conduite à apporter son concours au ‘’sale boulot’’, toujours au nom du réalisme économique, et de la conjoncture. Ils plaident tous, nolens volens, en faveur de la thèse de la causalité du destin, de la causalité systémique et économique, à l’origine du malheur social actuel. Commettre I’injustice au quotidien contre les sous-traitants, menacer ceux qui travaillent de licenciement, assurer la gestion de la peur comme ingrédient de l’autorité, du pouvoir et de la fonction stratégique, apparaissent comme une banalité pour les jeunes embauchés qui ont été sélectionnés par I’entreprise. Le recrutement de jeunes diplômés, sélectionnés facilement sur des critères idéologiques qui ne se veulent pas tels, parmi la masse des candidats en recherche d’emploi, I’absence de transmission de la mémoire collective à cause du licenciement des anciens, et I’effacement des traces dont il a été question au chapitre consacré à la stratégie de la distorsion communicationnelle, forment un dispositif efficace pour éviter la discussion sur les pratiques managériales dans l’espace public. La société civile n’est pas informée directement des usages banalisés du mal dans I’entreprise. L’effacement des traces empêche les plaintes en justice d’aboutir et les instructions judiciaires de conduire à des procès qui auraient quelque écho dans la presse. La société civile, scandalisée par les procès quand il y en a (voir I’exemple de Forbach, in Zerbib, 1992), ignore l’étendue du problème, I’extension qu’ont connue ces usages iniques depuis une quinzaine d’années.
    A ce point que l’incrédulité vis-à-vis des informations, qui parfois transpirent cependant de I’entreprise, est la règle. Chaque fois qu’une ‘’affaire’’ émerge, elle passe pour exceptionnelle. C’est grâce à ce dispositif que chacun, même parmi ceux qui individuellement ont une expérience concrète des iniquités commises au nom de la rationalité économique, pourra affirmer, si un jour le mensonge était défait: ‘’Je ne savais pas.’’

  4. 4 socio13 9 janvier 2008 à 1:26

    Bonne année à toi Caius et à tous…

    Pour maurice lecomte, je n’ai pas lu Dejours mais l’extrait dont vous faites état me confirme dans l’opinion que j’ai eu en écoutant Eric hazan.

    Il ne l’avait pas lu simplement survolé probablement parce qu’il était irrité par la manière dont se positionnait l’auteur parce que je dois dire que cela provoque chez moi la même réaction alors même que je suis sociologue.

    C’est la position que rancière reproche à Bourdieu, la position de l’expert. la position revendiquée par badiou et hazan et que j’espère avoir est une position politique. c’est-à-dire une position qui ne se contente pas d’analyser d’un point de vue empathique avec l’ouvrier, le dominé, l’exploité, mais une position politique. D’abord un collectif, organisé, avec des idées construites collectivement, et quand tout cela n’existe pas, et qu’alors s’installe la dépression et le désarroi avec l’impuissance, il reste encore la cure psychanalytique, une pratique où le sujet n’est pas seulement analysé mais devient analysant. Si je n’ai jamais pu adhérer à ATTAC c’est que la position de “l’expert” m’était insupportable et la “révélation” qu’a été la lecture du texte de badiou a été la conduite vers un choix politique même individuel “je ne voterai pas”.
    je ne sais pas si vous percevez la différence elle tient à la question du sujet, et à l’action politique.

    Ceci m’amène au deuxième point de différence qui découle du premier, l’aspect “moralisateur” qui fait passer ce qui est de l’ordre du politique à celui de la morale. On a envie de hurler quand quelqu’un se plaint de la “méchanceté” non démocratique du patronat. C’est la base même du capitalisme, relisez brecht… Le pétainisme c’est justement le moralisme pour masquer la politique, la lutte des classes.
    un exemple j’ai déjà parlé ici dans ce blog de l’utilisation par sarkozy du fait divers pédophile, j’ai même fait référence au film de fritz lang M le maudit, qui décrit l’atmosphère de la montée du nazisme la peur du monstre pédophile… l’entente entre gangsters, lumpen prolétariat, police, bonnes gens en état de délation et de peur, capitalistes, l’ordre moral mobilisé contre le bouc émissaire…
    Aujourd’hui on mesure bien comment la réforme de la ministresse rachida dati enfermant les récidivistes dangereux ayant terminé leur peine est une profonde rupture avec le droit créé par la révolution française où chacun ne peut être jugé pour ce qu’il est mais pour ce qu’il a fait. C’est un retour à une vision religieuse, obscurantiste de la culpabilité, avec là encore le statut de l’expert… Un expert incertain destiné à juger sous la pression de l’opinion publique et des idées reçues, des appareils dominants.

    Donc bien sûr que le texte de desjours est intéressant et apporte une connaissance, mais la question est que puis-je faire de cette description ? Hazan et badiou avaient la même position que face à Etienne Chouard et sa proposition de Constitution juste. Tout cela est bien beau mais l’important est ce qu’on en fait, donc le politique est première. Comme le dirait Brassens “sans le” génie des masses, la technique n’est qu’une sale manie”.

    je ne sais pas si j’ai réussi à être claire, il me semble une fois encore qu’il y a eu une réponse un peu “excessive” comme l’est la mienne parce qu’il y a là un problème essentiel sur l’apport des idées et des analyses à notre combat.

    Danielle bleitrach

  5. 5 NOSE DE CHAMPAGNE 9 janvier 2008 à 8:22

    Oui, c’est parfaitement clair. Merci Danielle.

    NOSE

  6. 6 Lecomte Maurice 9 janvier 2008 à 10:08

    Je pense me situer dans le camp du prolétariat, et dis donc ‘’nous’’. Ceci étant, cette affirmation n’engage que moi. Je prends possiblement mes désirs pour une réalité et d’aucun n’est prié de prendre ma prose pour une lanterne qui pourrait n’être qu’une vessie, y compris pour moi !

    Je crois qu’effectivement la question à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui est bien d’ordre politique au sens ou vous l’écrivez ‘’ …une position politique. D’abord un collectif, organisé, avec des idées construites collectivement …’’. C’est bien cela qui manque, et qui manque surtout à ce ‘’nous’’ que nous sommes censés être et dont nous avons besoin pour cheminer, sinon c’est effectivement la déprime individuelle et collective …

    Dans ce constat, l’idée du collectif est un impératif, à réaliser donc. C’est bien le chantier à mettre en œuvre aujourd’hui. La question reste entière. Elle ne pourra évoluer que collectivement.

    Le bouquin de Dejours m’a semblé intéressant car débouchant sur quelques idées utiles, celles :
    - de la souffrance au travail intégrant celle de ne pas en avoir. La condition prolétarienne intègre l’ensemble des exclus dont les chômeurs. L’égalité concerne la totalité du champ du travail à faire (nécessaire en discussion ainsi que les conditions de sa réalisation mais aussi disponible) pour permettre au groupe d’exister.
    - de la nécessité de faire exister cette souffrance comme réalité du monde actuel afin de pouvoir la combattre.
    - d’un seul monde dont l’existence implique la rupture d’avec le fonctionnement social actuel.

    Tout ceci me parait en accord avec les thèses de Badiou et rejoindre également ‘’les murs’’ d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau.

    L’auteur ne m’a pas paru particulièrement être ‘’un expert incertain destiné à juger sous la pression de l’opinion publique et des idées reçues, des appareils dominants’’, ni particulièrement attaché à l’idée démocratique, notamment celle qui nous est martelée sans relâche. Je suis entièrement d’accord avec Eric Hazan quand il a dit que concernant ce concept, il n’y avait plus de bébé dans ce bain là.
    Il me semble que vos critiques sont effectivement excessives.
    Bourdieu a toujours été prudent concernant les combats qu’il comprenait mais dans lesquels il n’était pas engagé (travail et travailleurs en Algérie et le combat du fln par exemple). Je trouve que cela est plutôt sain, d’autant plus que clairement énoncé. Ceci dit, il n’empêche que ses travaux (impliquant la mise en œuvre d’une méthodologie particulière revendiquée) ont été me semble t-il utiles au mouvement de libération national et à la compréhension de la lutte de classe à l’œuvre. Plutôt qu’une dénonciation de ces experts là notamment, que je trouve beaucoup trop automatique, la question qui se pose n’est-elle pas celle d’un barrage fait à leur engagement dans le combat à construire. Il fut un temps où les intellectuels se retrouvaient à gauche. Il me suffit que je les perçoive comme étant dans mon camp (perception à vérifier collectivement).

    Je pense que le pouvoir actuel a engagé la construction d’un nouvel ordre social que je qualifierai d’apartheid social. La multiplication des murs en est l’un des illustrations. Exit donc la République. Qu’il s’entoure d’experts n’est en rien étonnant, reste pour autant que nous aurions tort de ranger l’ensemble des intellectuels dans le même panier.

    La pensée religieuse est bien à l’œuvre aujourd’hui dans la politique de gouvernance. Elle est effectivement bien adaptée au tri qu’il convient de faire entre ceux qui sont dedans et les autres. C’est d’ailleurs assez symptomatique que nous retrouvions cette idée religieuse dans les fondements de la constitution des Etats-Unis !
    Ceci étant, concernant Dejours, j’indiquais simplement qu’il me paraissait utile d’intégrer sa réflexion et son travail dans la démarche collective qu’il nous revient de réaliser.

    Bien à vous.

    Maurice Lecomte

  7. 7 socio13 9 janvier 2008 à 10:28

    je crois avoir ici même souvent et pour les raisons que vous dites pris parti pour Bourdieu et son travail…

    J’essayais seulement de montrer qu’Eric hazan ne parlait pas nécessairement comme vous de Dejour qu’il avait mal lu, mais d’un autre débat sur ce que l’on peut faire d’une analyse… Donc il ne vous a pas directement répondu. c’est tout ce que je disais et si j’ai été “excessive” c’est seulement en forçant le trait pour répondre à votre question et à votre déception devant l’attitude d’Eric hazan..

    Plutôt que Bourdieu qui malgré la critique de rancière s’est “impliqué”, a fait de la sociologie une pratique,un sport de combat, je crois qu’il aurait fallu s’interroger sur quelqu’un de tout à fait respectable comme Edgar Morin et les aleas actuels de sa notion de “politique de civilisation”. Je crois que l’on peut s’en emparer (Sarkozy) parce qu’il s’agit d’une notion fumeuse, d’une vision qui ne va guère plus au fond que celle du républicain Durkheim… Donc sans mettre en cause le progressisme d’edgar Morin je peux, je dois même interroger son analyse…

    Croyez bien que si l’on veut voir renaître le débat intellectuel, il faut accepter les affrontements, les empoignades et même les critiques les plus virulentes. La seule condition est d’établir une nécessaire distance entre ce débat et le dogme politique. Pas entre l’action et le théorique, mais bien entre le dogme et le débat libre. Donc il serait bon pour Déjour qu’il soit confronté à un questionnement comme celui de Eric hazan..;

    Je reconnais avoir beaucoup de mal à expliquer cela mais pourtant cela fait partie de ma critique du stalinisme,une critique de “notre” point de vue, déjà abordée par Lukacs.
    avec mes amitiés
    danielle bleitrach

  8. 8 Pascal Brula 9 janvier 2008 à 11:20

    Ce que j’apprécie dans le discours de Badiou, comme tu l’as soulignée dans ton texte, Danielle, c’est qu’il remet au centre le communisme, comme seul antagonisme possible, celui qui fait peur à la bourgeoisie, notamment lorsqu’il décrit comment cette dernière essaye de se débarrasser de mai 68. Mais aussi, et tu sais que j’y tiens, c’est la manière dont il balaye d’un revers de phrases le concept de gauche ; il cite même Sartre (”la gauche est un cadavre tombé à la renverse et qui pue” ;) et ça me plait d’autant plus qu’il analyse la “gauche” comme n’étant plus structurée que par la peur de la peur, “l’homme au rat” étant le premier assis à cheval sur la peur. Rien de tel que cette lecture pour nous remettre les idées en place : la gauche se nourrit de la droite et n’est jamais qu’une partie du système d’alternance, alors que le communisme est la négation de ce système, de l’exploitation de l’homme par l’homme et donc de l’existence de la bourgeoisie. Quant à ton texte, je le trouve équilibré et non excessif… Comment peut-on décrire autrement que tu le fais, les minables des directions du PCF et de la CGT, qui au contraire de ce que nous explique Badiou, cherchent à éradiquer le mot communisme et la lutte des classes. Tout-à-fait d’accord pour arrêter de négocier la manière dont nous allons passer à la casserole et pour tenter d’élever notre pensée de l’impuissance à l’impossible.

    Mais là où Badiou ne me convainc pas, c’est lorsqu’il propose ses solutions autres que philosophiques. Dire “il n’y a qu’un monde” ne peut suffire, à mon avis, à recréer de l’organisation et à devenir concret dans la société actuelle. J’ai un peu l’impression que les solutions qu’il met en avant sont des leurres “gauchistes”. Agir avec le collectif des ouvriers sans papiers et demander l’abrogation de la loi CESEDA est nécessaire mais nettement insuffisant. Marx et Engels ont pourtant souligné combien était importante l’organisation du prolétariat (confirmé également par notre modeste expérience sur le terrain). Il manque donc un développement important sur comment passer de l’impuissance à l’impossible : et son impossible me paraît quelque part un peu impuissant… Comment organiser efficacement la lutte contre cette offensive sans précédent du capitalisme ? Et comment parallèlement (re)construire le parti communiste (indispensable) qui nous manque ? Deux questions primordiales… A nous d’écrire les réponses…

  9. 9 Stelios 9 janvier 2008 à 11:36

    Salut Danielle, je profite de cette réponse pour souhaiter mes vœux les meilleurs pour l’an 2008, à tous les lecteurs de ce blog.

    Je suis un simple ouvrier et certainement pas un intellectuel mais, concernant la déprime de l’impuissant face à l’impossible, j’ai un avantage … Je la surmonte 8 heures par jours depuis 40 ans entre deux pointages. Ce n’est pas dans les livres mais par le travail que je m’éduque au communisme ! De chacun ses moyens à chacun ses besoins n’est pas un concept « inventé » mais une réalité commune à toute existence, elle s’applique à toute entreprise qui vit d’une production et d’échanges bien réels. Même L’UMP pratique le communisme pour réaliser ses objectifs d’entreprise : La privatisation accrue des biens sociaux de la nation ne peut se passer des « socialistes », elle a besoin de Kouchner aux affaires étrangères et de DSK au FMI. Ils servent de moyens à l’UMP mais eux se servent de l’UMP comme moyens, pour accéder aux postes dont ils ont besoins pour affirmer leurs qualités se bourgeois !

    Le communisme ? Je le vis avec mes compagnons de travail 200 jours par an mais il ne dure que 8 heures. Après ? Chacun de nous se débrouille seul, ou en famille pour s’occuper de ses meubles ou reluquer sa nouvelle voiture….. Beaucoup d’entre nous ont besoins d’affirmer leur qualité de bourgeois et ont peur, de devoir travailler pour vivre. Trop peu encore ont cette conscience du prolétaire, mais tous ne vivent déjà que pour travailler… Ou rêver du gros lot à gagner au loto, cet œuf de coucou que l’on couve depuis quelques temps déjà, dans l’espoir de vivre et ne plus jamais travailler !

    Eh oui, « …Tous les “possibles”… » bourgeois (par exemple gagner au loto) « sont piégés ; pour sortir de l’impuissance il faut donc revendiquer l’impossible » bourgeois …… et donc, non pas tous les possibles prolétaires qui réalisent tous les “possibles” bourgeois, mais l’impossible bourgeois que réalise le possible prolétaire … Ce ne peut être que l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme …. mais cela une affaire de prolétaires et pas des bourgeois !

    C’est bien trop facile de dire : « tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé » Personellement jamais je n’ais cherché le communisme mais le vivais sans le savoir, et bien avant de sortir du ventre de ma mère. En faisant mes choix dans la vie de tous les jours, il a finit par s’imposer à ma conscience et je l’ai retrouvé souvent, bien au-delà de ma propre histoire, je m’y suis éduqué et finis par en faire mon parti. C’était dans les années 80, ma conscience n’était pas encore celle d’un prolétaire mais je revois «… ce bonheur d’avoir rencontré l’histoire, … Le spectre de Marx, celui du communisme… » idéal …….Que de désenchantement dans mon engagement de communiste face aux politiques bourgeoises, face aux corruptions et trahisons que nous imposent leurs partisans !

    Oui Danielle, On nous élève comme des porcs mais c’est nous, les prolétaires, qui nous engraissons ….. avec l’espoir de quitter la porcherie que nous entretenons !

  10. 10 socio13 10 janvier 2008 à 3:03

    Pascal,

    je suis bien sûr d’accord avec l’essentiel de tes remarques, un point cependant provoque mon interrogation, celui où tu accuses Badiou de “gauchisme”. D’un côté comme je l’ai dit je trouve qu’il devrait approfondir la question de l’Etat. l’exemple de ce qui se passe du côté du venezuela me paraît démontrer l’importance de cette question comme d’ailleurs celle du parti révolutionnaire.

    Mais je n’accuserai pas badiou de “gauchisme”, c’est un philosophe qui cherche aussi la voie d’une vie de raison et de sagesse, qui inspiré par Althusser remet en cause fondamentalement le projet philosophique par l’engagement, mais celui-ci reste aussi une aventure intellectuelle. Et ce d’autant plus qu’il n’y a pas d’organisation. Ses propositions ne sont pas programmatiques, elles servent dans le contexte d’un cours public à illustrer sa proposition qui est aussi une position philosophique et même une analyse puisqu’il fait référence à lacan dans ce domaine, celui où pour sortir du désespoir et du désarroi des peurs, il préconise de partir d’un point celui de la revendication dans un temps long de l’impossible, un choix nécessairement subjectif et présenté comme tel.

    Il existe cependant des choix qui ont une autre ampleur. Il ne s’agit pas des sans papiers, il s’agit d’autre chose, d’abord comme il le dit d’honorer l’ouvrier étranger. ce n’est pas un hasard s’il emploie ce terme d’ouvrier. Il n’y a pas de charité il y a classe sociale et c’est une révolution que d’en finir avec une vision en terme de banlieues, de chômeurs, mais de montrer que ces “gens-là” travaillent dur, sont exploités, qu’on leur refuse les droits ouvriers et que c’est aussi pour cela que l’on considère désormais comme illégitime les droits acquis par les ouvriers français, parce qu’il y a concurrence, mais parce que nous acceptons que l’ouvrier étranger ne soit pas un ouvrier mais relève au mieux de la charité. D’où sa proposition “honorer l’ouvrier étranger”.

    Cela passe également par une autre expérience de la mondialisation, faire naître la conscience qu’il n’y a qu’un seul monde et que nous lui appartenons tous comme il nous appartient à tous. C’est dans le fond ce que je m’excrime à dire dans ce blog, je lutte constamment contre la méconnaissance, la folklorisation médiatique et touristique pour recréer cette unicité.

    Donc je ne pense pas qu’il s’agisse de “gauchisme”, de supllément d’âme dans la lutte des classes, mais bien à partir d’un choix subjectif de vie de repenser la totalité de la réalité qui nous entoure.

    C’est pour cela que j’ai voulu aujourd’hui inscrire deux texte l’un de Michaêl Lowy sur Walter benjamin et l’histoire comme le point de vue des vaincus temporaires de la lutte des classes ou de cette guerre civile qui déchire la mondialisation, celui aussi des “indigènes” d’Amérique latine venue de Cuba…

    Stelios, nous pouvons penser la conscience inscrite dans la pratique ouvrière comme elle l’est dans la conscience ouvrière de tous les déracinés, les vaincus, il faut se donner les moyens de développer leur capacité d’intervention. C’est le rôle d’un parti révolutionnaire, construire un camp qui ne soit pas celui de la bourgeoise passe par cette construction qui n’a rien de spontané.

    Avons nous la force de contribuer à tout cela, je l’ignore.

    Danielle Bleitrach

  11. 11 Stelios 10 janvier 2008 à 10:55

    Danielle, Je crois que la pratique ouvrière disparaît définitivement de la conscience ouvrière. Le pouvoir politique de la bourgeoisie, divisée en partisans de gauches sociales ou de droites libérales, vient du fait qu’elle sépare les ouvriers du prolétariat et les entraîne, par la menace ou la corruption, dans leurs propres luttes de classes. La concurrence et la compétition ne révèlent que la lutte entre classes bourgeoises et les ouvriers sont invités, par le bâton ou la carotte, à y participer en soutenant l’un ou l’autre des camps bourgeois !

    Les propriétaires de capitaux n’ont jamais cessés de s’allier leurs employés, dans les luttes économiques qu’ils mènent entre eux. Les guerres et les révoltes en témoignent mais aussi, les destructions de biens naturels et sociaux qui ne cessent de s’amplifier. De tout temps la bourgeoisie s’est évertuée à détourner les classes ouvrières du prolétariat, à se les allier pour se donner du poids. (Et quel poids, l’avant-garde du prolétariat !)

    Avec l’introduction de l’actionnariat dans l’entreprise, l’ouvrier devient propriétaire et participe à l’exploitation de la plus value sociale. Le libéralisme entre au sein même de l’entreprise et en quelques années, la concurrence et la compétition y est introduite entre les ateliers et exploitée, aujourd’hui, par des ouvriers qui se font concurrence entre eux, comme les « indépendants » ou artisans, en diversifiant et en exploitant leurs compétences pour quelques euros sur leur grille salariale !

    Il y a encore beaucoup à dire sur l’aliénation des classes ouvrières d’aujourd’hui, mais j’en terminerai avec ceci : dans la grande industrie ce sont les ouvriers d’exploitation qui sont « libéralisés » et, si les ouvriers d’entretient ou le la manutention n’en sont pas encore là, leur travail est remplacé par des « sous traitants » aux très, très bas salaires et aux heures abominables. C’est ca la concurrence et la compétition bourgeoise et tous les ouvriers en ont conscience !

    Tu as raison de dire que la pratique ouvrière est toujours « dans la conscience ouvrière de tous les déracinés, les vaincus, » malheureusement ce sont les bourgeois qui sélectionnent « les moyens de développer leur capacité d’intervention » et dirigent « l’arche de l’humanité » et, lorsqu’elle prend l’eau, les prolétaires ne peuvent que couler avec les bourgeois, ou se mettre à leur service pour la réparer et l’entretenir dans un voyage, qui nous conduit tous en enfer. Pour un prolétaire comme moi, « Le rôle d’un parti révolutionnaire » n’est pas de « construire un camp qui ne soit pas celui de la bourgeoise», il existe déjà et manque de partisans, mais d’une politique partisane capable de libérer les forces productives de ce camp. C’est cela qui « n’a rien de spontané », les ouvriers sont toujours prêts à suivre leur parti mais, en politique, ils n’en ont tout simplement pas !
    Stelios

  12. 12 JACQUES RICHAUD 11 janvier 2008 à 4:11

    LA POLITIQUE DE LA CHAISE VIDE

    Au sortir des échecs cuisants de l’an 2007 dans des élections que la droite ne méritait de gagner que du fait de la lamentable insuffisance de ses adversaires, j’avais en mai 2007 proposé une réflexion à propos d’une gauche «décomplexée » que j’appelais de mes vœux pour qu’elle se ressaisisse dans son indispensable réhabilitation «du » et de «la » politique, sans éluder les débats de fond et sans se laisser émasculer par les contraintes tactiques visant à sauver seulement les «appareils » mais en sacrifiant même leur raison d’être. (in http://www.legrandsoir.info/spip.php?article5073 )

    Depuis ce temps la gauche continue à creuser sa tombe, mais deux évidences semblent émerger de façon plus nette que ce n’était le cas il y a un an :

    - Le capitalisme vit une crise assez inédite dont l’issue n’est pas encore écrite, mais qui laisse entrevoir une redistribution des cartes mondiales et peut-être des bouleversements profonds avec un déplacement du centre de gravité de la «gouvernance » économique vers des zones jusqu’alors considérées comme périphériques du noyau dur du capitalisme occidental.

    - Le «sud » se réorganise, non sous la poussée cohérente d’un nouveau tiers-mondisme organisé et inspiré par une idéologie déterminée, mais en réaction et refus de certaines oppressions, en revendication d’autonomie et de ré appropriation de richesses naturelles ; la banque du sud émergente en Amérique latine, le camouflet de Lisbonne donné par les pays africains à ceux qui rêvaient d’une Afrique éternellement immature comme le disait notre propre président dans le discours lamentable de Dakar, l’avancée irrésistible de la Chine qui sort de son continent et les turbulences encore incertaines de plusieurs zones d’Asie, nous montrent que le monde change de centre.

    De tous ces bouleversements la «gauche » conventionnelle n’a pas pris la mesure et cultive son impuissance, elle avait renoncé déjà à l’internationalisme et à la cause des peuples, elle envoie désormais son plus prestigieux représentant diriger le Fond Monétaire International, elle se compromet avec les défenseurs du «choc des civilisations » et n’exclue même pas la guerre comme mode de garantie de la domination occidentale, elle tolère la remise en cause de la laïcité et ne croit plus elle-même à la démocratie, même bourgeoise et délégataire, en décidant la «CHAISE VIDE » à Versailles qui permettra à l’UMP de piétiner la volonté populaire exprimée contre le Traité Constitutionnel Européen (TCE ). Nous touchons le fond du renoncement et ceux qui n’ont pas encore rendu les armes ne croient plus à leur agitation militante stérile, entretenue pour sauver parfois leur ego et pour reculer la prescription du Prozac…

    Et alors est apparu BADIOU et sa fulgurante analyse de notre déliquescence. (« De quoi Sarkozy est-il le nom ? ») Il nous réconforte car il est peu de voix qui affirment si nettement que «l’hypothèse communiste » reste l’espoir unique de l’humanité pour éviter la misère croissante et la barbarie certaine.
    Une dimension pourtant de son analyse ne me convient pas totalement, celle que tu approuve pourtant, Danielle, en disant :
    - « le vote est actuellement de l’ordre de la névrose. La lecture du livre de Badiou a été pour moi l’occasion d’une véritable conversion. Une conversion non religieuse donc pouvant être résumée par la phrase de la «révélation » : « tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais pas déjà trouvé ». Je sortais comme vous tous déprimée de l’élection présidentielle, j’ai écris sur ce blog un article intitulé la nausée, je suis restée plusieurs mois dans cet état mais déjà j’avais décidé avec votre aide de décrypter la pornographie des idées reçues…. » Et plus loin : « j’adhérais pour la première fois depuis longtemps à des propos. Pas à une idée, celle-ci demeurait au fond de moi avec une force intacte puisqu’il s’agissait du communisme, mais à une méthode de pensée face à une situation au demeurant navrante, l’impasse de ma propre impuissance. Faute d’une organisation et de la possibilité à travers elle de donner à mon communisme l’épaisseur du réel…. »

    J’ai bien lu aussi que Badiou tranchait de façon radicale, définitive et sans appel la question du «vote », mais sans adhérer comme tu le fais à une conclusion si définitive qu’elle ne peut aboutir qu’a deux options en fonction des circonstances , si nous revenons du rêve vers le « réel »:

    - Soit nous vivons une situation pré-révolutionnaire avec une poussée populaire latente telle que le renversement de l’Etat et la venue du «communisme » seront le fruit d’un processus insurrectionnel…Je ne crois pas que ce soit le cas ici et maintenant, même si la nostalgie de camarades baignés des grands «récits » du passé voudrait confondre parfois l’agit-prop dans les quartiers avec l’occupation de la sierra maestra…Tout a été écrit déjà sur ce sujet…

    - Soit nous vivons dans un rapport de force si défavorable que les couches populaires vivent au quotidien une oppression dont rien n’annonce la fin ou l’atténuation et le seul jeu «démocratique » nous est offert pour à la fois promouvoir les idées du communisme et tenter de ne pas reproduire les erreurs et trahisons du passé, qui avec ou sans élection n’ont su que produire une bureaucratie complice de l’exploitation maintenue, à l’ouest comme à l’est de l’ancien rideau de fer.

    Le désenchantement qui est celui de la deuxième position est partagé par tous ceux qui ont définitivement compris que, (comme tu le dis si bien) il nous faut admettre ce changement :
    - «sortir de la déprime et du désarroi en refusant l’élection devenue réellement «le piège à con » qu’il n’était pas tant qu’il a existé un parti communiste. C’est-à-dire un autre camp quelles que soient ses limites, ses incohérences. ».

    Là est bien le problème, celui de la désintégration du parti qui fut porteur d’une si grande espérance historique. Certains ont vu cette désintégration comme inévitable du fait de son héritage et de sa filiation ; d’autres crurent à un parti plus révolutionnaire possible, mais acceptant l’idée, non pas d’une «gauche plurielle » qui aurait été comme une fin en soi, mais des étapes ou alliances tactiques possibles dans un «programme de transition » qui ne perdrait pas de vue son objectif principal ; ce débat n’est pas cl