La torture et l’assassinat font-ils partie intégrante de la démocratie ?

_images_medium_300px-guantanamo-dog.jpgapres-massacres-arrestations.jpgalgeriens-fusi.jpgCe Le XXI e siècle après le précédent  prend à son tour des allures d’apocalypse. le ventre est plus que jamais fécond. On peut analyser la situation d’une manière globale ou alors considérer avec effroi chaque nouvelle qui tombe et nous avertit de jusqu’où les « démocraties » occidentales sont prêtes à aller pour défendre les intérêts impérialistes. Après la révélation des renseignements étasuniens sur le fait que l’Iran n’avait pas de programme de nucléaire militaire et l’obstination non seulement de Bush mais de ses alliés, dont la France, à obtenir des sanctions, voici qu’une autre nouvelle tombe dans sa crudité : la CIA a détruit les enregistrements vidéos d’interrogatoire sous la torture autorisée par Bush. Oui les gouvernements occidentaux dont le notre sont prêts à faire des milliers de morts en Iran pour tenir une zone pétrolifère et ce en mentant sur les raisons de l’intervention. Oui tandis que l’on fait la leçon à des petits despotes coupables d’un excés d’indépendance on accepte l’assassinat de chef d’Etat, la torture, l’organisation de guerre civile comme garantie de la “démocratie” occidentale.
Est-ce que vous mesurez par rapport à ces deux « événements », l’arrogance de nos sociétés occidentales, de notre « combat » pour la démocratie, des leçons que nous prétendons donner au monde, alors que nous acceptons comme légitime l’espionnage d’un pays souverain par les Etats-Unis, et que nous continuons à considérer comme démocratique ces derniers qui pratiquent la torture et l’exportent dans le monde entier.
Enfin est-ce que vous mesurez la situation réelle en Amérique latine ? La manière dont les Etats-Unis et l’oligarchie sont prêts à la guerre civile, à renouveler les expériences dramatiques de ces pays pour continuer à en piller les ressources. Sommes nous prêts à accepter un nouveau génocide des amérindiens, de ceux qui ont été conduits en esclavage, une nouvelle expérience à la Pinochet pour garantir le mode de vie occidental? La marchandisation de la vie?
Il serait temps  que nous mesurions la nature de ce à quoi nous sommes réellement confrontés.

Le monde a moins besoin de nos leçons que d’être débarrassé de nos propres gouvernants et  multinationales.

Remarque subsidiaire: face à une telle monstruosité qui n’épargnera pas ceux qui luttent chez nous, face à la crise qu’ils n’arrivent pas à juguler, de quel type d’organisation avons-nous besoin? Est-ce qu’un simple “mouvement” suffit?

Enquête sur la destruction de vidéos d’interrogatoires de terroristes


WASHINGTON - presse canadienne. Le département américain de la Justice et la CIA ont ouvert une enquête interne sur la destruction par la CIA des enregistrements vidéos d’interrogatoires de deux suspects de terrorisme, membres présumés d’Al-Qaïda.

Le directeur de la CIA Mike Hayden a indiqué dans un communiqué que son organisation collaborera complètement à l’enquête. Il s’agit de déterminer si une enquête formelle doit être lancée.

En novembre 2005, l’agence du renseignement américain a détruit les enregistrements de ces interrogatoires musclés au moment même où les organisations de défense des droits de l’Homme et les avocats des détenus réclamaient des informations sur le programme de détentions et d’interrogatoires secrets de la CIA et où le Congrès et les tribunaux américains se demandaient si les “interrogatoires renforcés” ne confinaient pas à la torture.

A la même époque, la commission du Sénat sur le renseignement demandait si les vidéos montraient que les enquêteurs de la CIA respectaient les consignes d’interrogatoires.

Jeudi, Michael Hayden a déclaré aux employés de la CIA que les enregistrements avaient été détruits par crainte de fuites à la presse qui auraient risqué de révéler l’identité des agents menant les interrogatoires de deux membres présumés d’Al-Qaïda.

Les séances avaient été enregistrées, a-t-il expliqué, pour procurer une couverture juridique supplémentaire aux enquêteurs qui employaient de nouvelles méthodes, dures, que George W. Bush venait d’autoriser pour briser les défense des prisonniers récalcitrants. Il a assuré que les interrogatoires étaient légaux et que les bandes détruites ne présentaient aucun intérêt pour une enquête “interne, parlementaire ou judiciaire”.

Les élus démocrates du Congrès américain avaient demandé cette enquête interne, certains accusant la CIA de vouloir étouffer une affaire embarrassante.

Au moins l’une des bandes montrait les interrogatoires d’Abou Zubaidah, le premier détenu de haute valeur entre les mains de la CIA en 2002. Lors de son interrogatoire il avait livré aux enquêteurs des informations sur Ramzi Binalshibh, un complice présumé dans les attentats du 11 septembre 2001, selon des déclarations de M. Bush en 2006. Les aveux des deux hommes avaient aussi conduit à la capture de Khalid Sheikh Mohammed, présenté par le gouvernement américain comme le cerveau présumé du 11-Septembre.

 La France et sa mémoire

N’oubliez jamais non seulement ce que les gouvernants français, y compris socialistes comme Guy Mollet on été capables de faire en Algérie et la manière dont le pays des droits de l’homme, notre pays a exporté ses techniques de torture qui ont été utilisées par les disctatures latino-américaines. Voilà ce que nous refusons de voir en face pour mieux donner des leçons de “démocratie”.

Retour sur la torture en Algérie:

un témoignage inédit
par Jacques Duquesne
 
 
Envoyé spécial du quotidien ”La Croix” à Alger à la fin des années 50, Jacques Duquesne a recueilli, en plein conflit, de nombreuses preuves des “bavures” de l’armée française. La plupart des photographies qui accompagnent son texte ont été prises par des soldats qui y assistaient.

“La torture, la torture? Bien sûr, nous la pratiquons. La presse, une certaine presse, nous rebat les oreilles avec cette affaire. Mais comment voulez-vous faire autrement?” Cet aveu du général Massu n’est pas récent. Je l’ai recueilli à l’automne 1957, dans le grand bureau de son PC, situé sur les hauts d’Alger. Une pièce presque nue, une longue table où il m’avait montré d’abord des photos de jeunes Kabyles: “Ils ont de bonnes têtes, ces gosses.”
La torture était de règle, la non-torture l’exception
Sa division, la 10e division de parachutistes, avait, avant d’être engagée dans ce qu’on a appelé la “bataille d’Alger”, tenté de “pacifier”, comme on disait aussi, une partie de la Kabylie. Massu voulait insister sur les activités sociales qu’elle y avait menées, la lutte contre l’illettrisme, les vaccinations, etc. Sympathique, râleur, une gueule un peu tordue et ravinée de baroudeur, il m’impressionnait. Les gens de ma génération savaient qu’il avait participé, au côté de Leclerc, à la libération de Paris. Mais nous étions là, en tête à tête, pour parler de la torture. Ce fut rude, difficile.
Témoigner sur la torture en Algérie? A la fin des années 50, c’était une mission presque impossible.
Cet entretien, je ne l’avais pas demandé. Il a lui-même une histoire, assez significative pour que je la raconte ici, pour la première fois. J’étais en Algérie depuis plusieurs jours, en reportage pour La Croix . J’avais rencontré de multiples personnes de tous bords. Alger était calme: l’armée avait mis à mal une bonne partie de l’organisation du FLN (Front de libération nationale). Mais qui pouvait dialoguer avec des Algériens comprenait bien vite que cette victoire militaire avait été payée d’une défaite politique. Ceux qui osaient parler, même parmi les plus modérés, chuchotaient souvent que les méthodes de la répression les faisaient basculer dans le camp nationaliste. Revenait, obsédante, la question de la torture, et celle des disparitions: des hommes, des femmes parfois, qui avaient été arrêtés et dont on n’avait plus jamais eu de nouvelles, dont les cadavres, pensait-on, étaient jetés à la mer, lestés d’une pierre. 3′000 était le chiffre le plus souvent avancé alors. Jacques Chevallier, le maire d’Alger, me parla même de 5′000. Un après-midi, j’avais rencontré un avocat, Me Popie, ancien dirigeant des mouvements de jeunesse catholiques, avec lequel j’avais correspondu, des années plus tôt, pour de tout autres raisons. Il me parla de la torture. Je pratiquais le doute, systématique. C’était mon devoir de ne rien croire qui ne fût vérifié. Il me tendit l’écouteur de son téléphone: “Vous allez entendre.” Il appela le colonel Trinquier, qui commandait alors le DPU (dispositif de protection urbaine), l’obtint assez vite. “Mon colonel, je vous remercie. J’ai vu mon client, Mohammed X, et il n’a pas été torturé par vos services.” Réponse du colonel (que je résume): “C’est normal, cher Maître, puisque vous étiez intervenu.” La torture était de règle; la non-torture, l’exception.
 photo illustrant l’article : La tête d’un combattant du FLN fixée
sur le pare-chocs d’un camion blindé français,
près d’Aïn Beïda, dans le département de Constantine.
© Collection privée.


Des avocats en danger de mort
Il faut ajouter que toutes les interventions d’avocat n’étaient pas aussi efficaces. La plupart du temps, quand une personne était arrêtée, on ignorait par qui, on ne savait pas davantage où elle avait été emmenée (sauf dans la villa Susini de sinistre mémoire, connue de tout le monde), et les chefs militaires eux-mêmes n’auraient pu le dire sans de longues enquêtes: les paras sont des gens formés au travail en petits commandos, assez autonomes, qui ne se croient pas obligés de rendre compte sur l’heure.

Me Popie me fournit lors de cette rencontre une liste de ses clients disparus en indiquant dans quelques cas par quelle unité militaire ils avaient été arrêtés (j’en ai publié par la suite une partie dans mon journal, qui fut saisi, bien entendu). Comme il devait partir dans la direction de mon hôtel, l’avocat me prit à son bord. Je notai la présence d’un revolver dans sa boîte à gants. Je lui en demandai la raison. “Je suis, me dit-il, en danger de mort.” Je crus qu’il exagérait. J’avais tort. Vers la fin de la guerre, l’OAS (Organisation armée secrète) du général Salan le fit exécuter au poignard par deux légionnaires, qui prirent leur temps pour le faire et qui ne payèrent pas très cher, par la suite, cet assassinat.
Pour mon travail, j’ai été condamné à mort par l’OAS.
Le soir même, je dînais chez le commandant Hélie de Saint Marc, du 1er régiment étranger de parachutistes, qui devait, par la suite, participer activement au putsch des généraux. Je connaissais sa famille. Je savais que tout jeune, gamin presque, il avait participé à la Résistance, puis été déporté. Une figure de héros. Il avait invité quelques jeunes officiers de la 10e DP.

Je ne souhaitais pas parler, au cours d’une réunion amicale, de ce que j’entendais depuis des jours. Mais l’un ou l’autre, bientôt, s’en prit à la presse: “L’Express”, “Témoignage chrétien”, surtout jugés coupables de salir l’armée française en dénonçant la torture ou les exécutions sommaires. Agacé, puis irrité, je finis par sortir de ma poche la liste que m’avait donnée l’avocat. Quelques disparus avaient été arrêtés par les unités que ces officiers commandaient. Commença un long débat.

Voici venu le temps de l’Histoire
Le lendemain matin, presque à l’aube, je reçus à l’hôtel Aletti, où je logeais, un appel téléphonique du commandant de Saint Marc. “Si vous êtes d’accord, vous pouvez voir Massu, il nous attend.” Les conditions étaient claires: rien ne devait filtrer de cet entretien. J’acceptai, quoi qu’il m’en coûtât par la suite quand mes articles sur la torture me firent qualifier de menteur. Hélie de Saint Marc m’emmena dans sa Jeep, chez Massu.

Il n’existait donc pas de doute sur l’existence de la torture, les exécutions sommaires. Ce ne fut pas un phénomène limité à Alger, ni à la bataille d’Alger, en 1957. Les photos que publie L’Express dans ce numéro datent de 1959 et 1960, elles ont été prises dans le Constantinois par des soldats français eux-mêmes. Je les détiens depuis quarante ans et n’avais jamais voulu les publier, mais voici venu le temps de l’Histoire. Dans le bled, comme on disait, les exactions de troupes françaises comprenaient aussi des viols, des destructions de gourbis.

Toutes les troupes françaises? Il exista des exceptions. On connaît le cas des divisions commandées par les généraux Buis ou de Bollardière, tous deux décédés aujourd’hui, mais qui auraient pu en dire long sur le sujet. Il y eut d’autres unités, à des échelons inférieurs, qui se comportèrent mieux également. L’attitude des officiers et sous-officiers de carrière était décisive.
En Algérie, à l’époque, il fallait être aveugle pour ignorer qu’on torturait.
Des cris obsédants pour les soldats
Mais je pourrais raconter des dizaines et des dizaines d’histoires. Une, parmi d’autres. Presque banale. J’étais ce dimanche-là à Affreville, une grosse ville de la vallée du Cheliff, où résidaient nombre de pieds-noirs dont je voulais connaître les sentiments et la situation. Je décidai d’aller voir, notamment, le curé, après la messe. Il ne me reçut pas très bien, ne m’apprit pas grand-chose: la presse parisienne n’avait pas bonne presse. Un soldat, un séminariste qui faisait son service militaire, lui avait servi la messe. Ce garçon me chercha ensuite dans la ville: il voulait me dire qu’infirmier dans son unité il devait, chaque matin ou presque, soigner des hommes qui avaient été torturés toute la nuit et dont les cris obsédaient souvent les soldats qui ne participaient pas à ces opérations.
 

photo illustrant l’article : Une jeune Algérienne mise à nu et emmenée par
deux soldats français, appelés du contingent,
dans la région de Constantine (1960).
© Collection privée.

La “gégène”, pas “terrible”
La torture le plus souvent pratiquée, un peu partout, fut vite connue sous le nom de “gégène”: c’était le passage d’électricité à travers le corps par l’intermédiaire d’électrodes placées parfois dans le sexe des femmes et reliées à un magnéto. On a souvent affirmé que le général Massu se l’était appliquée à lui-même, “pour voir”. Je ne peux l’affirmer. Il m’a dit, je m’en souviens, qu’il ne fallait pas exagérer, que ce n’était pas “terrible”. D’autres, quoi qu’il en soit, étaient destructrices: absorption forcée de plusieurs litres d’eau à l’aide d’un tuyau de caoutchouc placé dans la bouche, ce qui pouvait entraîner la mort, coups multiples, ongles arrachés, immersion dans une baignoire jusqu’à étouffement, pendaison par les poignets durant des heures, les pointes des pieds frôlant le sol. Celle-ci fut appliquée aussi à des femmes. On n’écrit pas cela aisément. Il y en eut d’autres, plus affreuses.
Sur la torture, on ne peut pas tout dire, tout écrire.
Le cou tranché, le sexe dans la plaie
L’action de nombreux terroristes ou combattants du FLN ne l’était pas moins. Entrons donc dans le débat, un débat auquel j’ai participé, sur le terrain, très souvent. Situons d’abord les acteurs. Les nationalistes algériens, d’abord. Le 1er novembre 1954, leur insurrection, qui ne manquait pas de motifs (inégalité des droits entres Européens et “musulmans”, élections généralement truquées, promesses non tenues de libertés nouvelles, répression sauvage du 8 mai 1945, etc.), avait consisté en l’attaque de quelques gendarmeries ou sentinelles de garde à l’entrée des casernes, la pose de bombes de faible puissance et, déjà, l’exécution dans les Aurès (Est algérien), d’un civil, un instituteur, Guy Monnerot, dont le seul tort était d’avoir pris place dans un car auquel quelques fellagas (les rebelles armés) tendirent une embuscade. A mesure que les années passèrent, leur action devint plus sauvage. On parlait dans l’armée du “sourire kabyle”: égorgement de pieds-noirs ou d’Algériens supposés favorables à la France dont on avait tranché le cou et fourré le sexe dans la plaie. Il y eut ainsi, en mai 1957, l’horrible massacre de Melouza, où les hommes du FLN tuèrent à coups de pioches, de balles bien sûr, d’armes blanches, les habitants d’une région, au sud de Bougie, qui étaient nationalistes aussi, mais dissidents. Il y eut, encore, pendant la bataille d’Alger, de nombreux attentats, dans les bars, à des arrêts d’autobus, qui tuèrent bien des innocents.

Le FLN a continué. Jusqu’au bout
L’ethnologue Germaine Tillion avait, à cette époque, obtenu de Yacef Saadi, qui dirigeait le terrorisme dans la ville, une sorte de trêve: qu’il en finisse avec les bombes; le pouvoir français, en échange, en finirait avec les exécutions capitales. Celles-ci étaient fréquentes. En fut victime, notamment, Fernand Yvton, membre du Parti communiste algérien, qui avait préparé une bombe en prenant soin qu’elle n’éclate, dans les installations d’Electricité et Gaz d’Algérie, qu’après le départ du personnel. Cette trêve fut rompue par la partie française (Maurice Bourgès-Maunoury dirigeait le gouvernement). Le pire continua. Le pire, c’était le cycle infernal terrorisme-répression (qu’il ne faut pas confondre, bien entendu, avec un génocide).

Dans un tel cycle, si déshonorant, la question n’est pas: qui a commencé le premier?, mais: qui s’arrêtera le premier? Personne ou presque. Le FLN a continué. Jusqu’au bout. Après l’indépendance aussi, en massacrant de manière horrible les harkis, des Arabes et des Kabyles qui, pour toutes sortes de raisons, avaient choisi le parti de la France. Puisque l’on parle aujourd’hui de devoir de mémoire, il importe de se souvenir de cela aussi.
Des soldats français devant les cadavres de
combattants algériens, dans la région d’Aïn Beïda (avril 1959).
© Collection privée.
Deuxième acteur, l’armée française. Quand commence la guerre d’Algérie, elle est meurtrie. Nombre de ses cadres ne peuvent se glorifier de leur attitude entre 1940 et 1945. Les plus jeunes, eux, ou ceux de la France libre et de la Résistance, ont été entraînés ensuite dans la guerre d’Indochine, où ils avaient le sentiment d’être lâchés, au loin, par leur pays. Une sale guerre. Pire encore, je le crois, que celle d’Algérie: j’ai appartenu à l’infanterie coloniale, j’ai recueilli assez de témoignages. La fin de cette guerre-là s’appelle Dien Bien Phu. L’humiliation.

Une armée frustrée de victoires…
En 1956, beaucoup d’entre eux, comme Massu, participent à l’expédition de Suez, lancée par le Français Guy Mollet, dirigeant de la SFIO (le nom, alors, du parti socialiste), président du Conseil, en accord avec le Premier ministre britannique Anthony Eden et les Israéliens.

Les Français, là, commencent par gagner. Mais les Etats-Unis et l’URSS font les gros yeux. Français et Anglais sont contraints de cesser le combat contre les troupes de Nasser, qu’il s’agissait d’abattre. Voilà les cadres de notre armée frustrés d’une victoire. Ils ne s’en remettront jamais tout à fait. Ils méprisent le pouvoir politique qui les envoie se faire tuer sans savoir exactement ce qu’il veut, et dont les têtes changent souvent. Il n’ont pas vraiment tort, même si leur sens politique à eux, les jeunes officiers, est d’un simplisme déconcertant. Ils croient lutter en Algérie contre la subversion communiste; ils disent “les Viets” en parlant des fellagas; ils tracent, raisonnant en termes de stratégie, une flèche rouge qui, partant de la Russie, atteint l’Atlantique par le Moyen-Orient et le Maghreb en contournant l’Europe par le sud.
En Algérie, le pouvoir politique a été d’une lâcheté terrifiante.
… et qui détient tous les pouvoirs de police
Le pouvoir politique, c’est le troisième acteur. Il transfère à l’armée, à Alger, tous les pouvoirs de police. Autrement dit: débrouillez-vous. Une folie. S’attaquer à l’appareil souterrain du FLN est une oeuvre policière ardue à laquelle les militaires ne sont pas évidemment préparés. Dans le bulletin ronéotypé “Messages des forces armées”, un officier anonyme parle en juillet 1957 de “confusion totale et permanente”. Il s’interroge: “A quelles règles se raccrocher? A quelle expérience ? En fonction de quels critères juger ?”

Lourde est la responsabilité d’un pouvoir politique désemparé, lâche, qui laisse les exécutants se dépêtrer seuls dans un tel bourbier. La torture, les exécutions sommaires, le pire, Guy Mollet, président du Conseil, le savait; Robert Lacoste, ministre de l’Algérie, le savait; Max Lejeune, secrétaire d’Etat aux Forces armées, le savait; les radicaux Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, présidents du Conseil en 1957 et 1958, le savaient. L’opposition le savait aussi, comme le démocrate-chrétien Georges Bidault, qui osa pourtant déclarer à la tribune de l’Assemblée qu’il fallait employer en Algérie “tous les moyens, mais seulement les moyens, que l’on pouvait enseigner aux petits enfants des écoles”. Tous ces hommes, anciens résistants, perdus, dépassés. Et quand de Gaulle arrivera au pouvoir, la gangrène perdurera en dépit des efforts de l’homme qu’il nommera en Algérie, Paul Delouvrier: les images que “L’Express” publie aujourd’hui datent, il faut le rappeler, de 1959 et 1960.
Après la destruction d’une mechta (hameau) par
des blindés de l’armée française dans
l’est du pays (1960).
© Collection privée.

Le pouvoir politique, pendant la plus grande partie de cette guerre, a été totalement impuissant. Exemple: en 1957, j’ai rencontré à Alger un notable de Tizi Ouzou, capitale de la Kabylie. La cinquantaine, époux d’une Française, possédant là un commerce et la pompe à essence - ce qui n’était pas rien. Un homme très modéré, sage. Quelques heures plus tard, il est arrêté. Par qui? Mystère. Je l’apprends, je me sens impliqué dans cette affaire. J’ai quelques relations au cabinet de Robert Lecourt, ministre de la Justice. Je téléphone donc à Paris. Alger se moque d’eux: de quoi se mêlent ces Parisiens? On ne trouvera la trace de ce monsieur - appelons-le Mustapha X - que bien plus tard. Entre-temps, il aura été, comme de règle, torturé.

Alors, la torture? Entrons dans le débat. Lorsque des militaires ont entre leurs mains un homme dont ils pensent, avec une certitude presque absolue, qu’il connaît le lieu où sont entreposées des bombes, on peut comprendre - non approuver - que “pour le faire parler” ils emploient des moyens, disons, anormaux, dans l’espoir de sauver des innocents. Lorsque les soldats ont trouvé des camarades sauvagement mutilés, on peut comprendre qu’emportés par la colère ils se livrent à des violences sur les Arabes jugés complices du crime. Il n’y a pas de guerre propre.
On finissait par torturer par routine, par sadisme.
Mais le premier cas, souvent cité comme justification aujourd’hui encore, s’est peu produit. Il était très rare d’avoir entre les mains un dépositaire de bombes, ou un homme qui “savait”. Sous la torture, en outre, les gens avouaient n’importe quoi pour échapper, ne serait-ce qu’un instant, à l’insupportable douleur. Mustapha X, dont je parlais, m’a dit après sa libération: “S’ils avaient voulu, je leur aurais dit que j’avais chez moi un sous-marin.” Les Algériens du bled, volontiers procéduriers, et souvent en litige pour la propriété d’une chaise, d’un mouton ou d’un bout de terrain, ont ainsi dénoncé leurs adversaires, ou l’ennemi traditionnel de la famille.

Un grand nombre de ces tortures n’avaient d’ailleurs pas pour but la recherche du renseignement immédiat. On torturait par routine - ou par sadisme, sale maladie qui s’attrape vite - des suspects à peine suspects, avant tout interrogatoire. Où on les plaçait dans des postures humiliantes, les femmes surtout, des postures qui n’étaient absolument pas nécessaires pour obtenir de quelconques aveux, la souffrance physique y suffisant amplement. J’ai parfois cité à mes interlocuteurs d’alors ce qu’avait écrit le pape Pie XII, pour qui la torture lèse un droit naturel même lorsque l’accusé est réellement coupable. J’ajoutais qu’à plus forte raison elle était inadmissible s’agissant d’un simple témoin ou d’un suspect. Tous les prêtres, sur le terrain et en France métropolitaine, ne partageaient pas, il est vrai, ce sentiment, mais un bon nombre, quand même, approuvaient Mgr Duval, l’archevêque d’Alger, plutôt conservateur, qui ne cessa de dénoncer, clairement, ces pratiques. A ces citations de Pie XII, mes interlocuteurs militaires me répondaient, eux, par l’argument de l’efficacité.

L’efficacité policière immédiate fut relative, je viens de le dire. Le résultat politique fut lamentable. Par l’effet du mystérieux “téléphone arabe”, toutes les fautes de l’armée - et, moins souvent, de la police, mieux formée à ce type d’activités - étaient connues dans toute l’Algérie et provoquaient une réaction de solidarité avec les victimes. Les médiocres victoires sur le terrain entraînèrent une grave défaite politique.

Naïfs que nous étions…
Restait, pour les journalistes, une question: ce que nous savions, devions-nous le dire? Pour en avoir dit, un peu, moins que ce que je savais, j’ai été condamné à mort par l’OAS; on a rapporté à la direction de mon journal des propos attribués au général Massu, selon lesquels, si je remettais les pieds en Algérie, il m’en “ferait voir” (vraie ou fausse, cette rumeur eut pour résultat que l’on m’interdit d’y retourner, par prudence, pendant plusieurs mois); j’ai reçu bien des menaces, souvent anonymes. Mais quoi ? Il fallait le dire. Parce que l’essentiel était en jeu: l’âme de la France, les droits de la personne. Parce que, pour ma génération, de tels actes avaient été jusque-là, naïfs que nous étions, l’exclusivité des SS et de la Gestapo. Parce que le dire, en un temps où les médias étaient, pourtant, moins puissants qu’aujourd’hui, était l’un des moyens d’empêcher que cette gangrène - qui a traumatisé toute une génération d’appelés silencieux sur ce drame - ne s’étende davantage.

Copyright L’EXPRESS et Jacques Duquesne, Paris. “L’express en ligne”,

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