Jacques Richaud a inscrit un commentaire sur le texte de Pierre Cornu et jean Luc Mayaud, qui se trouve sur ce journel sous le titre “sans opposition…”ce commentaire invite au débat sur la situation de la gauche et de l’extrême-gauche. Donc je le place comme article. Il dit plus simplement et plus clairement ce que j’ai tenté d’exposer sur mon article sur le référendum. J’ai essayé dans ce texte de dompter l’indignation que je ressentais devant l’attitude du PS qui fait fi du vote des Français pour marquer une fois de plus son accord sur le fond avec la droite, de simplement montrer la logique du passage d’un certain nombre chez Sarkozy et les positions anti-démocratiques de ce parti qui n’avait plus de gauche que le nom, parce que je crois que dénoncer “la traîtrise” du PS est une forme d’impuissance. Pourtant on éprouve de l’écoeurement à voir ce parti hégémonique de la gauche dans cet univers de corruption ou comme le dit Jacques Richaud “un métissage d’un mai-68 mal digéré et régurgité salement avec une sorte de star-académisme dans lequel chacun peut espérer sa minute de célébrité, comme disait Andy Wharol…” mais derrière cela il y a l’avidité… On se dit que le sarkozysme n’est pas simplement “rupture”, triomphe insolent de la réaction, il est aussi une évolution, une vieille cohabitation, il est aussi le produit du mitterrandisme, de ce temps où un prince cynique a pris le pouvoir pour un médicament de confort, où il se nourrissait de la vitalité vulgaire d’un bernard Tapie… Sans aucun projet pour la France, et dans les couloirs entre nationalisations puis privatisations à l’encan, gonflaient des fortunes comme des sangsues…
Il est surtout installé là par défaut, parce qu’il n’y aucune réponse de gauche aux inquiétudes et aux problèmes du peuple français.
Tout cela comme le décrit jacques a pu se passer parce qu’il y a eu lutte contre la pensée, lutte contre une vision politique du monde qui ne se limitait pas aux intellectuels mais visait au premier chef la capacité politique du peuple français. Il y a eu volontairement non seulement “rejet” du marxisme mais de toute pensée progressiste. Je me souviens encore du combat qu’a du mener Michel Vovelle lors de l’inauguration du bi-centenaire de la Révolution française contre Furet. L’arrivée des Nouveaux philosophes que seul Deleuze conscient du danger dénonça comme un produit de supermarché… Tout cela était le contexte du triomphe de la contre-révolution eu plan mondial.. Le paradoxe a été qu’en France il a porté au pouvoir la gauche, un PS hégémonique et tous les autres satellisés. Alors qu’en Amérique latine il a fallu torturer, tuer les militants de Gauche, assassiner Allende, en France le PS a pris la tête de la vague néo-libérale, de l’Union européenne du marché et de la mise en coupe réglé des services publics…
Une gauche organisée autour d’un PS hégémonique ne faisait qu’entériner l’évolution, il y avait eu la chute de l’Union Soviétique et on racolait d’anciens communistes pour proclamer “Vive la crise”… Il n’y avait plus d’autre alternative que de durer comme l’hôte mourant de l’Elysée, en nous mentant sur son état de santé… C’est ce système là qui a satellisé autour de lui tout le reste de la gauche, à commencer par le pcf devenu le fou du roi, le marche-pied pour vote des couches populaires. Ce système là a fini par aboutir à Sarkozy. Aujourd’hui et le référendum comme les luttes sociales sont des rendez-vous politiques incontournables, toute cette gauche satellisée à commencer par les communistes de toute obédience sont confrontés à la chute, l’écroulement de ce qui fut depuis plus de vingt ans le centre de la gauche française. Est-ce que cette autre gauche va pouvoir construire une véritable force? le danger pour moi serait de continuer à agir avec le PS comme les Espagnols avec l’Eglise, les uns courant derrière avec un baton, les autres avec un cierge, rester satellisé même dans le refus. C’est toute l’histoire de la catastrophe des collectifs anti-libéraux. La vraie question, celle que pose Jacques Richaud et que je partage est : “qu’est-ce qu’on fait?” Les temps ont changé, la planète se réveille, les conditions “objectives” sont réunies, qu’est-ce qu’on fait pour créer les conditions subjectives de ce changement de société ?
Danielle Bleitrach
Intervention de Jacques Richaud
Cornu et Jean-Luc Mayaud nous offrent un éclairage sans concession avec quelques «vérités » dont l’ignorance prolongée serait catastrophique pour ceux qui aspirent à voir renaître une gauche véritable. J’ai envie de rajouter que :
- A propos de «l’illusion de l’autonomie intellectuelle et morale d’une social-démocratie détachée de son socle marxiste… », le constat est en réalité pire encore : Les « débauchés » du PS rejoignant les ralliés pour la cause aussi représentatifs que Doc Gyneco, Johny Hallyday, Enrico Macias et Bernard Laporte ne sont , comme eux mais sans l’excuse d’une médiocre formation politique, que des faire-valoir d’un système ou le brouillage de toutes les valeurs et de toutes les frontières tient lieu de socle et de drapeau racoleur à la fois. Le sarkozysme se révèle un métissage d’un mai-68 mal digéré et régurgité salement avec une sorte de star-académisme dans lequel chacun peut espérer sa minute de célébrité, comme disait Andy Wharol…
- La perte de « socle marxiste » par la gauche, et peut-être pas seulement par le PS, est plus qu’un «oubli », c’est un rejet. Ce rejet porte non seulement sur le fond (ce qui aurait encore permis un débat), mais sur la forme même et la méthode de la pensée dialectique, rendant illusoire en l’état le renouveau de la pensée politique elle-même. On ne «pense plus » en politique, on intervient, on se place, on évolue, on s’adapte, n’utilisant du «verbe » que l’expression creuse audimat-valorisante. Le «credo » est devenu celui de la pensée du «chef », celui-là même qui avant son élection nous expliquait sa conviction «déterministe » des destins humains conditionnés par la «génétique » ; celui là même qui dans son discours de Dakar confirmait de façon affligeante la limite raciste et européocentrée de sa «vision » du monde, avatar incroyable d’une pensée pré-humaniste que nous espérions ne retrouver que dans les livres d’histoire traitant de temps révolus.
- Tous les admirateurs, serviteurs, banaliseurs et facilitateurs de cette régression mentale porteront devant l’histoire la responsabilité écrasante d’avoir contribué à cette évolution : Nous ne sommes pas dans un temps de simple «régression sociale » qui pourrait faire espérer une reconquête conditionnée seulement par une alternance politique ; nous sommes dans un temps de «régression civilisationnelle » qui est d’abord une régression intellectuelle. Ce consentement à «l’Ordre nouveau » résulte en premier de la neutralisation préalable et réussie de la pensée de gauche, marxiste ou non marxiste. Ce sont les armes de l’esprit qui ont été démantelées, celles qui pouvaient s’opposer à la victoire advenue et celles dont l’absence rendra problématique toute tentative de renversement du nouvel ordre.
- En effet le rapport de force qui aurait du s’accutiser par la violence des réformes proposées, paraît au contraire affaibli par l’incapacité de l’opposition à manipuler les «concepts » qui fonderaient sa détermination. Le peuple désemparé n’est pas aveugle aux violences imposées mais cherche en vain l’écho de ses souffrances et de ses attentes dans la non-opposition, son auto-organisation que certains espèrent possible est bien loin de voir émerger ses fondements.
- Peut-être faut-il nous souvenir que tous les totalitarismes se sont construits sur cette neutralisation de la pensée, plus encore que sur une répression violente qui ne reste utile que pour générer ou réactiver les «peurs » ; la peur de penser étant la condition même de la soumission attendue. L’avenir nous dira si le «monstre » politique accouchera de la «bête immonde », celle de Bertold Brecht ou d’un avatar dégradé de celle-ci, mais les conditions sont réunies d’un pire possible.
- L’ouverture sur de «funestes tempêtes » laisse une large incertitude sur le devenir possible de la «contre-révolution » en marche. Observons que ceux qui sont déjà neutralisés dans leur capacité de résistance dépassent largement le petit bataillon des ralliés et transfuges du PS.. Nous savions depuis longtemps que le pitoyable «désir d’avenir » même accompagné de «bravitude » serait broyé par la «france d’après ». La gauche ne se relèvera pas sur ces ruines là, mais sur le rejet de cette faute historique lourde et la redécouverte de ses fondamentaux qui correspondent encore aux aspirations du plus grand nombre.
Jacques Richaud
DERIVE ET NAUFRAGE
Je remercie Danielle d’avoir replacé en «article » ce qui ne voulait être qu’un commentaire fourni à l’article «Sans opposition, le régime n’a plus d’amarres. Sa dérive a commencé » publié le 25 octobre 2007. Il se peut que ma réponse touchant à quelques-uns uns seulement des points évoqués dans l’interview des deux auteurs paraisse un peu confuse, détachée de la lecture préalable de leur texte…
Certaines des phrases entre guillemets étaient bien sur celles empruntées à Cornu et Mayaud (« socle marxiste…débauché…monstre politique…funeste tempête ») ; d’autres guillemets («verbe, credo, chef, ordre nouveau, bête immonde ») correspondaient à ma propre illustration du sujet, je souhaitai éviter toute confusion par cette précision…
Ceci étant rajouté je reprends dans l’introduction de Danielle à cet article des deux historiens et en m’associant à son propos l’idée que la parti communiste doit «A partir des luttes, concevoir un socialisme du XXIme siècle » et que « Plus le temps passe, moins le PCF paraît apte à jouer un tel rôle tant sa liquidation semble avancée… ». Je crois que pour que ce constat soit porteur d’une dynamique réactive possible il faut bien renoncer aussi à des jugements qui peuvent donner l’impression d’assimiler «présence dans les luttes » avec «marginalisation gauchiste ». Je crois moi aussi à la faillite intellectuelle d’une large part des «appareils », mais sans désespérer de la masse des militants tentés parfois par le ralliement à des postures que certains peuvent un peu trop vite qualifier de gauchistes. Ceux là qui sont confrontés à la violence sociale et à l’insécurité collective actuelle ne savent plus ou diriger leur colère, sans que cela fasse d’eux des irresponsables, plutôt des orphelins de nos défaillances prolongées…
Le danger serait de vouloir instrumentaliser cette misère et cette désespérance pour seulement une vaine agitation sans lendemain, ou pour conforter parfois la bonne conscience de révolutionnaires de salon prêts à décréter des insurrections dont ils n’ont pas les moyens. L’échec prévisible de ces démarches dérisoires ne fait que renforcer le désespoir et délégitimer plus encore les formes «d’alter-opposition » qui illusionnent les «multitudes » organisées parfois en réseaux aussi dérisoires que vulnérables, tels que ceux imaginés dans la fantasmagorie Toninégrienne…
La question du «Que faire ? » ne peut se débarrasser de la question de «l’organisation » ; elle ne peut écarter d’un simple argument rapide fondé sur les échecs passés et les déshérences actuelles la nécessité d’un «Parti » organisé. Seul un appareil solide et solidaire peut-être «structurant » pour tous ceux que la violence sociale opprime. Il est clair que ce «Parti » ne peut-être un «melting pot » d’héritages contradictoires, même si des alliances sont toujours souhaitables au cours des luttes. Il est clair qu’un tel parti ne peut prétendre réunir des réformistes et des anticommunistes de tout bord ; il ne peut se concevoir une éventuelle «ouverture » que fondée sur une pédagogie destinée à clarifier sans rien occulter les options fondamentales qui résumeront le communisme du XXIme siècle que Danielle soutien comme le projet émancipateur nécessaire pour l’ensemble de la planète…
Il s’agit dans cette démarche et cette pédagogie autant de réaffirmer notre détermination à ne pas reproduire les erreurs du passé que de promouvoir, internationalement solidaire avec tous les peuples asservis, un modèle de société d’abord humain, plus juste et fraternel, dans lequel les activités socialement utiles auront seules le soutien d’un état et d’un peuple organisé pour neutraliser la main mise de tous les prédateurs.
La question n’est donc pas celle de la «fin des appareils », mais celle de la ré-appropriation du parti par ses membres, qui ne saurait se réduire à un simple changement de direction ou à des règlements de comptes pour exorciser la souffrance d’un échec partagé par tous. Assurément la tache paraît insurmontable chez les sociaux-libéraux du PS ; mais difficile aussi au PCF et à la LCR dans lesquels l’aveu des erreurs passées reste exercice difficile et le désarroi des militants les rend réceptifs à toutes les tentations de repli identitaire. Chez les «autres », alters organisés ou inorganisés en recherche existentielle eux aussi, c’est la déshérence qui domine avec le deuil d’espoirs déçus ; avec aussi la «schizophrénie collective » évoquée par Cornu et Mayaud, qui peut aller jusqu’à, disent-ils «la soumission dépressive à des formes patriarcales d’autorité politique »…
Si la pensée communiste se survit à elle-même, je crois que son message principal doit être de dire que cette «soumission », nous n’en voulons pas et que chaque être mérite mieux que cet abandon. Dire que, oui chaque destin individuel est accablant ; mais que seul le destin collectif est porteur de liberté, peut réveiller l’envie, le bonheur, l’enthousiasme d’un vivre ensemble où même les épreuves subies ou surmontées renforcent la détermination de tous. Assurément ceux qui se laissent «débaucher » comme le décrivaient Cornu et Mayaud, par nos adversaires ont choisi un camp qui ne sera jamais le nôtre mais semble au plus haut de sa force. Au moins n’alimentons pas par nos renoncements ou nos hésitations la cohorte de ceux qui seraient prêts à basculer dans la servitude volontaire.
Jacques Richaud