Notes de lecture: Samir Amin, L’Eurocentrisme

auteur_1471.jpgNotes de lecture: Samir Amin, L’Eurocentrisme. Critique d’une idéologie |Archive EM| voici à propos du livre de Samir Amin sur l’Eurocentrisme une critique de Stéphane Brickman. sont cités ici de trés larges extraits de cette note qui est aussi un dialogue entre deux marxistes.  Je l’ai inscrit sur ce site en regard du texte d’Alain Joxe sur le Ghetto palestinien. J’ai dis par ailleurs que  les illusions que l’on peut avoir tant sur le sionisme, sur l’Europe comme sur son “devoir d’ingérence” pèsent aujourd’hui trés lourdement sur la gauche et les progressistes. Il convient d’affronter ces questions ou nous continuerons à avoir des rassemblements qui ne seront que des agregats fievreux se faisant et se défaisant au grè de tactiques à court terme et n’offrant aucune perspective. Nous avons un besoin urgent de cohérence politique et idéologique.

note de lecture


L’ouvrage de Samir Amin vient à son heure, celle où il est de plus en plus fréquemment question de la construction de l’Europe et où, par conséquent, les valeurs européennes sont prônées avec toujours plus de force.
La presse, la télévision, diverses manifestations organisées pour la circonstance mettent aujourd’hui de façon systématique l’accent sur l’existence d’une culture européenne propre, toujours valorisée et magnifiée, idéalisée et glorifiée. L’objectif de 1992 aidant, on finit par mettre en avant, au-delà des différences nationales autrefois proclamées, une spécificité européenne par laquelle sont «redécouvertes» des racines culturelles millénaires. Il est ainsi facile de décréter la supériorité d’une pensée propre à ce continent, et cela l’est d’autant plus qu’elle renforce les positions de domination mondiale de l’impérialisme dont les Etats de la Communauté sont un des piliers.
C’est précisément à la critique de l’eurocentrisme que s’attaque Samir Amin dans son dernier ouvrage. Une voix du Tiers-Monde part ainsi à l’assaut des préjugés de la supériorité des valeurs européennes, tellement ancrés dans les cerveaux occidentaux qu’ils finissent par paraître naturels. Tout au long du livre, l’eurocentrisme sera soumis à une critique serrée. L’intérêt de la démarche ne se trouve pas seulement dans la dénonciation de l’impérialisme culturel eurocentrique. Il réside plutôt dans le démontage systématique des mythes qu’il nourrit, et surtout dans le caractère résolument scientifique que Samir Amin tient à donner à sa critique, désireux de la fonder sur les bases du matérialisme historique qu’il utilise autant qu’il interroge.
Car c’est bien du marxisme que part la réflexion, et dans une double direction: celle d’abord du potentiel critique qui est le sien bien sûr, mais aussi celle de son origine et de son caractère européens qui le marquent immanquablement. En ce sens, le marxisme n’est-il pas, lui aussi, fût-ce involontairement, traversé par des courants d’interprétation eurocentrique ? Ne reste-t-il pas trop souvent confiné dans le cadre d’une vision qui masque le caractère international qu’il revendiqua pourtant? Ces questions posées dans cette étude ne peuvent nous laisser indifférents et constituent un point d’intérêt majeur pour la réflexion des marxistes occidentaux.
Je ne me propose pas ici de résumer l’ouvrage, mais d’en indiquer quelques points forts et d’en discuter d’autres en insistant sur la démarche adoptée par Samir Amin dans ses analyses. Mon but n’est autre que de donner au lecteur l’envie de se référer au livre, et de lui offrir quelques pistes de réflexion pour l’aborder.

L’auteur est bien connu des progressistes européens pour ses travaux consacrés à l’économie mondiale et particulièrement à l’impérialisme. Sa réflexion a toujours visé à mettre à nu les mécanismes qui sous-tendent l’exploitation moderne la plus évidente du capital: celle des peuples du Tiers-Monde. C’est ce même objectif qui est envisagé ici, mais cette fois l’auteur dépasse le champ de l’activité économique pour se placer sur celui de la culture et de l’idéologie.

La façon de traiter ce thème correspond dans la globalité de ses prémisses à la méthode du matérialisme dialectique: en cela, l’étude proposée est construite sur des bases solides.
L’accent est mis d’emblée sur les contradictions qui caractérisent l’eurocentrisme. Celui-ci propose, défend et propage un modèle culturel et idéologique particulier, limité au monde occidental et dont les racines sont clairement circonscrites à un héritage prétendument européen. Mais cette affirmation eurocentrique s’inscrit dans une revendication d’universalité: celle-ci, de même que sa limite régionale, en caractérise le fonctionnement concret. L’eurocentrisme, écrit Samir Amin, « est donc anti-universaliste puisqu’il ne s’intéresse pas à découvrir d’éventuelles lois générales de l’évolution humaine. Mais il se présente comme un universalisme parce qu’il propose à tous l’imitation du modèle occidental comme seule issue aux défis de notre temps.» Dans ce sens, «proposer une critique de l’eurocentrisme n’est donc pas synonyme de faire le procès de la culture occidentale, mais de débusquer les limites atteintes par cette culture pour comprendre les raisons de son universalisme tronqué.» (p. 8)

Ensuite, la question de l’eurocentrisme n’est pas envisagée comme existant en soi, mais comme le produit d’une histoire qui l’a façonnée et qu’il s’agit dès lors de connaître. Mais une histoire aussi qu’il s’agit de revoir, tant il est vrai que celle-ci a été élaborée à partir de la seule perspective européenne, dans l’ignorance de l’évolution propre des autres parties du monde. Ainsi, «si l’eurocentrisme est (…) une reconstruction mythologique récente de l’histoire de l’Europe et du monde — dans sa dimension culturelle entre autres — il est plus efficace de commencer par donner une autre vision de cette histoire, au moins pour la région à laquelle l’Europe réelle et mythique appartient, depuis l’antiquité grecque en passant par le Moyen Age» (p.9)
C’est donc une nouvelle conception de l’histoire qui est proposée ici, conception dont l’objet est, d’une part, d’expliquer les fondements, l’apparition et le développement de l’eurocentrisme, et d’autre part, de fournir une vision non eurocentrique de cette histoire elle-même.

Cette perspective entraîne la révision de la périodisation généralement acceptée de l’histoire universelle que le marxisme a contribué à mettre en avant, en extrapolant au développement de toutes les régions du monde les différents stades dont la succession caractérise l’histoire européenne. «Car, écrit Amin, une interprétation eurocentrique du marxisme, annihilant sa portée universaliste, n’est pas seulement possible, elle existe, et elle est peut-être même dominante.»(p.80). Pour la combattre, l’auteur propose une relecture de l’évolution des sociétés précapitalistes qui ne soit plus fondée sur le nécessaire enchaînement des modes de production antique et féodal. Ceux-ci sont au contraire caractérisés par des rapports de production fondés sur le même mode d’exploitation des classes dominées par les classes dominantes: l’extraction d’un tribut, en nature ou en travail. C’est pourquoi, l’un et l’autre seront réunis sous la même dénomination, celle de «mode de production tributaire».(p.l4)

Ce faisant, il est possible de montrer que la conception linéaire — dont Samir Amin conteste le présupposé évolutionniste — du passage au capitalisme par le stade du féodalisme doit être revue. Le féodalisme n’apparaît plus ainsi comme l’étape obligée par laquelle doit nécessairement passer la société pour développer l’activité capitaliste. Chaque société précapitaliste, pense l’auteur, la portait en elle comme potentialité. Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment le capitalisme a pu naître et progresser au sein de la structure féodale. Elle se complique par d’autres interrogations: il s’agit aussi de comprendre pour quelles raisons historiques les autres formes du «mode de production tributaire», à la différence du féodalisme, n’ont pas, elles aussi, amené l’émergence du mode de production capitaliste.

Pour rendre compte de ces développements historiques propres aux différentes sociétés «tributaires» précapitalistes, en rompant avec la conception eurocentrique selon laquelle le passage au capitalisme devait nécessairement avoir pour base le mode de production féodal (c’est-à-dire, devait nécessairement être circonscrit à l’Europe), Samir Amin avance «l’hypothèse du développement inégal» en histoire. Celle-ci permet, selon lui, «l’explication de la naissance précoce du capitalisme dans les formations féodales de l’Europe, considérées comme une forme périphérique de la société tributaire, par opposition aux résistances plus opiniâtres que les formes tributaires achevées ont opposées à l’accomplissement du saut qualitatif.» D’autre part, une telle hypothèse «libère la théorie sociale de la déformation eurocentrique dans la vision de l’histoire, par l’universalisme des propositions concernant les lois de l’évolution sur lesquelles elle se fonde.»(p.101).

Dans ces conditions, le féodalisme n’apparaît pas comme le stade nécessaire qui présuppose le développement du capital, mais comme une forme particulière de ce stade précapitaliste général qu’est dans son ensemble le mode de production tributaire. Celui-ci est défini comme suit : «Le stade tributaire est l’histoire de toutes les civilisations fondées sur: 1° un développement des forces productives important: une agriculture sédentaire qui peut assurer plus que la survie, un surplus substantiel et garanti, des activités agricoles (artisanales) mettant en oeuvre un équipement de connaissances techniques et un outillage (à l’exception de machines) variés; 2° des activités improductives développées correspondant à l’importance de ce surplus; 3° une division en classes sociales fondée sur cette base économique; et 4° un Etat achevé qui dépasse la réalité villageoise.» (p.102).

Dans le cadre de cette définition aussi globalisante qu’érudite, on peut se demander quelles peuvent être les propriétés spécifiques du féodalisme qui lui permirent, à la différence des autres formes revêtues par le stade tributaire, de donner naissance au capitalisme.

Mais ici, il faut bien reconnaître que la réforme proposée par Samir Amin est peu satisfaisante. Je pense ici toucher du doigt une des critiques majeures que l’on peut formuler à propos de l’ouvrage du théoricien marxiste, et qui apparaît comme une déviation idéaliste. Je ne conteste pas l’idée que «les sociétés tributaires» autres que la société féodale recelaient également en leur sein des potentialités de développement du capitalisme. Aucune société n’est figée et immobile. Toutes, au contraire, évoluent sous l’effet de la lutte des classes, sur la base propre de leur structure de classes. Dans diverses sociétés précapitalistes, il existait des marchands; la forme de propriété privée mobilière y était présente et pouvait également influer sur les rapports de production,…

Mais on ne réécrit pas l’histoire. Le fait est et reste que le capitalisme ne s’est pas développé ailleurs que sur les bases de la féodalité européenne. S’il est possible d’arguer que «le capitalisme n’était pas destiné à être seulement une caractéristique européenne», mais que «l’Europe, l’ayant inventé la première, s’est chargée ensuite de freiner l’évolution normale des autres continents» (p. 102), encore faudrait-il montrer en quoi résidait la possibilité de développement qui serait à l’oeuvre dans les sociétés tributaires autres que féodales. Samir Amin ne le fait pas; son argumentation reste théorique et paraît fragile.

Dans sa perspective globalisante, elle ne porte pas en effet sur la détermination des structures de classes propres à chacune des sociétés caractérisées par le mode de production tributaire. C’est pourtant là que pourrait être décelée l’existence de tendances conduisant à la formation d’un rapport social capitaliste. L’argumentation prend moins encore en ligne de compte le développement des forces productives, dont l’évolution pourtant est fondamentale pour la détermination d’une nouvelle forme de société.

L’auteur ne quitte-t-il pas en cela le terrain du marxisme sur lequel il désire se placer? N’adopte-t-il pas une conception étrangère au matérialisme lorsqu’il prétend que le capitalisme aurait pu se développer là où il ne l’a pas fait? Certes, il est possible d’adopter un tel point de vue si l’on peut montrer sa pertinence sur base de l’étude de l’évolution concrète des forces productives et des rapports de production. Mais il est pour le moins douteux de tenter de comparer les sociétés féodales qui ont été à l’origine du capitalisme aux sociétés non féodales qui ne l’ont pas produit, sous le prétexte — qui ne manque pas ici de paraître fallacieux — que celles-ci auraient très bien pu le produire. (…)

Toute autre, par contre, est la façon dont l’auteur aborde la question du monde contemporain. L’analyse qu’il propose reprend en les synthétisant les développements qu’il avait déjà proposés antérieurement sur les fondements actuels de ce qu’il appelle avec bonheur « le capitalisme réellement existant», (voir notamment L’échange inégal et la loi de la valeur (1973): La loi de la valeur et le matérialisme historique (1977)). Ici, il excelle à montrer les mécanismes internes qui régissent l’impérialisme. En insistant tout particulièrement sur «le concept de valeur mondialisée», il explique comment le marché impose des transferts mondiaux de valeur lorsque celle-ci se réalise dans la structure des prix.

Cette partie de l’ouvrage est particulièrement intéressante pour les marxistes et les progressistes occidentaux qui, trop souvent, limitent leur conception du fonctionnement capitaliste à sa structure interne, sans tenir compte de la dimension internationale de l’impérialisme qui lui est propre. C’est pourquoi, je me propose d’exposer ici le plus complètement possible le point de vue que Samir Amin développe à ce sujet.

Le point de départ de sa démonstration est simple et évident. Il est formé du double constat suivant: les écarts de revenus nationaux d’un pays à l’autre comme manifestation de l’inégalité à l’échelle mondiale d’une part; l’accumulation beaucoup plus marquée de l’inégalité de la répartition nationale de ce revenu dans le Tiers Monde (la périphérie) par rapport aux pays riches (le centre) d’autre part. Les économistes bourgeois (mais aussi certains économistes se réclamant du marxisme) expliquent ces décalages par le fait que la productivité du travail dans les pays développés serait de beaucoup supérieure à celle des pays pauvres. D’autres économistes se fondant sur le marxisme tentent également d’interpréter le fait en invoquant une exploitation du travail plus grande au centre qu’à la périphérie, l’inégalité dans la répartition du revenu provenant, quant à elle, de raisons internes.
«Curieusement, note Samir Amin à propos de telles conceptions, le marxisme eurocentrique refuse d’analyser globalement le système conformément au principe fondamental du marxisme lui-même et, comme l’économie vulgaire, sépare l’analyse de l’exploitation au centre de celle qui se manifeste à la périphérie.(…) Or, on ne peut déduire les productivités comparées de la comparaison des revenus (salaires + profits). Il faut faire le contraire: partir de l’analyse comparative des conditions de travail qui définissent les productivités comparées et les taux d’extraction de surtravail. Car les tendances aux péréquations du profit se superposent à ces combinaisons entre la rémunération du travail et sa productivité, variable en raison des conditions de l’exploitation.» (p. 129)

Les profits capitalistes ne peuvent, en effet, se réaliser autrement que par l’épreuve du marché: les capitalistes doivent y vendre leurs marchandises pour pouvoir en bénéficier. Mais l’impérialisme a mondialisé ce marché, de sorte que la «métamorphose» des coûts de production en prix dont parle Marx dans le Capital (1) doit être aussi perçue de façon mondiale.

Le «concept de valeur mondialisée» qu’a développé Samir Amin dans ses études sur l’impérialisme permet de concevoir ce mécanisme propre à la réalisation de la valeur d’une manière adaptée aux conditions de l’économie de notre temps. «Le concept de valeur mondialisée relativise le sens des données empiriques immédiates. Il nous permet de saisir pourquoi, si les productivités du travail sont bien inégales d’un pays à l’autre, la mesure de cette inégalité par les revenus distribués est trompeuse» et ainsi, de rendre compte de la polarisation centre-périphérie au sein du capitalisme (p.130). Ainsi évite-t-on le travers de considérer le monde comme «un ensemble de formations nationales juxtaposées», ainsi peut-on considérer de façon scientifique le système mondial comme «l’unité fondamentale réelle, dont les formations nationales ne sont que des composantes». Pour ce faire, il faut considérer que la force de travail, dans, et malgré, toute sa diversité, n’a qu’une seule valeur au niveau mondial où elle opère (pp. 130 et 131). Ce point de vue avancé par Samir Amin est conforme à l’analyse développée par Marx dans le «Capital», où est clairement distinguée la diversité des «valeurs d’usage» de cette force de travail, en opposition à l’unité de leur «valeur d’échange». C’est de cette dernière dont il est question ici. Et lorsque «cette valeur doit être mise en rapport avec le niveau de développement des forces productives, ce niveau est celui qui caractérise le système productif mondial pris dans son ensemble, et non les différents systèmes productifs nationaux, qui, par le fait même de la mondialisation du système, perdent progressivement leur réalité» (p. 131).
Cette conception du caractère mondial de la valeur permet d’éviter bien des écueils. Elle explique la faiblesse des salaires à la périphérie par rapport à ceux du centre en prenant en considération «l’exploitation différentielle du travail par le capital» dans l’une et l’autre régions. Ceci nous amène à une question clé des mécanismes internes de l’impérialisme. Lorsque l’on compare le niveau des salaires dans le monde développé et dans le Tiers- Monde, à la productivité du travail dans ces régions respectives, on peut montrer (c’est l’estimation donnée par Samir Amin) que «le transfert de valeur de la périphérie vers le centre est de l’ordre de 400 milliards de dollars». Ce transfert de valeur est «invisible, presque caché dans la structure même des prix mondiaux. Il ne s’agit pas des transferts visibles, ni au titre des profits exportés par le capital étranger ni à celui des intérêts de la dette extérieure (d’un montant devenu, comme on le sait, gigantesque — de l’ordre de 100 milliards de dollars), ni à celui des capitaux exportés par les bourgeoisies locales compradores. Ce transfert de valeur grossit les revenus réels des couches moyennes et de la bourgeoisie des pays impérialistes. Sans ce transfert, le rapport du surtravail au travail nécessaire serait, pour le centre, de 60 % seulement au lieu de 100 %. Quant au taux d’exploitation à la périphérie, il est en termes réels de 180 %, alors qu’il n’est en apparence que de 66 %. Les différences sont, comme on le voit, considérables: les ratio définissant les taux respectifs d’exploitation du travail au centre et à la périphérie sont simplement inversés.»(p. 132) Samir Amin s’attache ensuite à montrer les bases sur lesquelles se développe cette surexploitation nourrie par le transfert mondial de valeur, (p. 133).

Le concept de valeur mondialisée rend également compte de la répartition du revenu au sein du capitalisme et de son évolution. Pour les économistes bourgeois et les théoriciens de l’impérialisme, les pays sous-développés sont considérés comme «en voie de développement», en contradiction totale avec l’évidence de l’inégalité croissante entre pays riches et pays pauvres d’une part, entre riches et pauvres dans les pays du Tiers-Monde d’autre part. Pour expliquer cette évidence et faire pièce à ces apologies de l’exploitation mondiale, il faut considérer les structures de la production.»Si, en effet, on rapporte l’affectation des différentes ressources rares (travail qualifié et capitaux) aux consommations finales dans les différentes strates de la population classées selon les niveaux de revenu, on découvre qu’au centre ces ressources sont affectées aux consommations de chaque strate dans des proportions qui sont voisines de la part de consommation de chacune de ces strates, tandis qu’à la périphérie, elles sont affectées aux consommations des couches les plus riches dans des proportions plus grandes que la part de ces consommation dans la consommation totale. Cette distorsion au profit de strates supérieures de la répartition est d’autant plus forte que la répartition est inégale.(…) Plus le développement capitaliste périphérique est avancé, plus cette distorsion est marquée et plus la répartition du revenu est inégale. Le système unifié, dans son expansion d’ensemble, reproduit la différenciation, c’est-à-dire la polarisation centre-périphérie. La loi de la valeur opère, non pas au niveau des formations capitalistes saisies en isolement, mais au plan global.»(pp. 134-135).

Le grand intérêt de l’analyse que donne Samir Amin des structures internes de l’impérialisme réside dans cette prise en considération que la loi de la valeur qui est au centre de la conception marxiste de l’économie capitaliste s’étend au niveau mondial. Ce faisant, l’accent est mis sur son fonctionnement universel, tel qu’il agit en réalité, ce que masquent trop souvent des études partielles prisonnières des chiffres de productivité, de revenus du travail, et des prix du marché. Ces prix du marché ne révèlent au mieux que la face évidente de l’exploitation impérialiste, laissant dans l’ombre les mécanismes internes complexes que Marx avait mis en évidence en son temps et qui, aujourd’hui, agissent sur l’économie mondiale entière. C’est le grand mérite de Samir Amin d’avoir attiré l’attention des marxistes sur ces effets «invisibles» de ce qu’il appelle l’échange inégal. Ceux-ci, qui sont à la base de l’activité économique mondiale, renforcent grandement les effets visibles de l’impérialisme. Ils prouvent l’inanité de théories prônant le rattrapage des pays riches par les pays pauvres en insistant sur le caractère antagoniste de l’impérialisme, et sur la nécessité de le briser.

En ce sens, l’analyse proposée attire l’attention des marxistes occidentaux sur la nécessité de rompre avec les conceptions eurocentriques qu’ils nourrissent trop souvent. Elle encourage à se livrer à une étude globale des mécanismes réels qui organisent la production et la distribution des marchandises au stade de l’impérialisme.

Je voudrais encore attirer l’attention sur deux points: le rôle que Samir Amin attribue à l’Europe et la solution qu’il préconise pour le Tiers-Monde sous le terme de «déconnexion».

Voici comment l’auteur définit cette dernière: «Si un développement susceptible de répondre aux besoins matériels de l’ensemble des couches sociales de la nation s’avère impossible à la périphérie du système dans le cadre du capitalisme, l’examen de l’option alternative d’un autre développement pensé en dehors de la soumission aux contraintes globales s’impose. C’est là le sens de l’expression de déconnexion. La déconnexion n’est pas une recette mais un choix de principe, celui de déconnecter les critères de nationalité des choix économiques internes de ceux qui gouvernent le système mondial, c’est-à-dire de se libérer de la contrainte de la valeur mondialisée en lui substituant une loi de la valeur à portée nationale et populaire. Si donc la bourgeoisie est incapable de déconnecter, et si seule une alliance populaire doit et peut se convaincre que c’est là une nécessité incontournable de tout projet de développement digne de ce nom, la dynamique sociale doit conduire à inscrire le projet populaire dans une perspective pour laquelle nous ne trouvons pas d’autre qualificatif que celui de socialiste.» (p. 147)

La ligne directrice est ici donnée. Elle passe par la nécessité d’une «révolution nationale populaire» sans laquelle le projet de développement des pays du Tiers-Monde est impossible. Pour ce faire l’auteur envisage un large front de classe dirigé par l’intelligentsia. Celle-ci se définit par: son anticapitalisme, son ouverture sur la dimension universelle de la culture de notre époque et par ce moyen, est capable de se situer dans le monde, d’en analyser les contradictions, d’en comprendre les maillons faibles, sa capacité simultanée de rester en communion vivante et étroite avec les classes populaires et d’en partager la culture.»(p.l53)

Mais l’auteur ne précise pas davantage ce qu’il entend par le rôle que doivent jouer les intellectuels. «Il reste à savoir, écrit-il, quelles sont les conditions favorables à la cristallisation d’une telle intelligentsia, et quels sont les obstacles à celle-ci. (…). On ne peut que signaler les conditions culturelles de cette cristallisation.» (p. 153)
Devant cette imprécision je ne peux m’empêcher de penser aux limites qui caractérisent trop souvent les intellectuels marxistes. Ceux-ci, tel Samir Amin, développent leur réflexion sur le terrain théorique sans perspectives d’action pratique sur la réalité. L’ensemble des révolutions nationales démocratiques de notre siècle ont démontré un fait: elles n’étaient pas possibles sans l’existence d’une avant-garde organisée. Or, de celle-ci, il n’est nullement question dans la solution proposée par le théoricien. L’expérience historique montre pourtant que, plus encore que la prise de conscience des intellectuels de la nécessité de s’opposer au système en place, leur organisation dans un parti révolutionnaire lié aux masses par un travail patient en leur sein est nécessaire.

Cette absence de perspective pratique révolutionnaire apparaît également chez Samir Amin, dans la conception qu’il se fait du rôle de l’Europe dans le processus de la déconnexion proposée. Si la contradiction principale du système impérialiste mondial se situe bien comme il le pense au niveau des pays du Tiers-Monde, si ceux-ci constituent bien le véritable foyer révolutionnaire de la fin du XXe siècle, il ne s’ensuit pas pour autant que les révolutionnaires doivent mettre bas les armes dans les pays développés. Ici, l’opposition entre révolutionnaires et sociaux-démocrates est loin d’être abolie, comme tend à le suggérer l’auteur (pp.99-100). La contradiction entre travail et capital dans les pays capitalistes avancés est loin d’être endormie, elle se manifeste tous les jours, offrant aux travailleurs en lutte l’occasion sans cesse renouvelée de confronter les solutions sociales-démocrates et les solutions de combat.
Il me semble que Samir Amin néglige l’importance de ces combats internes dans les pays du centre pour se focaliser sur les seules luttes du Tiers-Monde. C’est infléchir le combat général dans le sens des luttes anti-impérialistes des peuples de la périphérie. Cet intérêt exclusif pour celles-ci me semble laisser la part trop belle aux illusions qui sont engendrées sur le champ même de la déconnexion qu’il propose. Ne sont-ce pas de telles illusions qui l’amènent à écrire ceci: «Quelles qu’aient été les limites historiques de la vision gaullienne — limites qui lui ont interdit d’aller au-delà des intentions velléitaires — une évolution dans ce sens pourrait être reprise aujourd’hui.» (p.99). Ou encore: «C’est pourquoi nous nous adressons ici aux intellectuels de la gauche européenne, en sollicitant l’ouverture d’un dialogue véritable parce que le rôle de l’Europe — et plus particulièrement encore de la France — peut être ici plus décisif qu’on ne le pense.».(p.98).

En Europe plus qu’ailleurs, l’impérialisme est soutenu concrètement, activement par les forces sociales-démocrates au pouvoir, et ceci suffirait à montrer combien est vain cet appel à leur «compassion» pour l’établissement d’une véritable «déconnexion» passant par la révolution nationale populaire que Samir Amin appelle de ses voeux. C’est au contraire la nécessité d’un fort courant anti-impérialiste dirigé par des partis révolutionnaires qui est mise en évidence par l’actualité. Ici, l’auteur montre les limites d’une conception anti-eurocentrique confinée à la seule dimension d’une lutte idéologique. Comme dans le Tiers-Monde, c’est de partis anti-impérialistes, qui lient les luttes ouvrières du monde riche à celle des peuples de la périphérie, dont l’Europe a besoin. Telle est la base d’une véritable lutte anti-eurocentrique fondée sur l’internationalisme des opprimés de tous les pays.

Il reste que l’ouvrage mérite d’être lu, étudié et discuté par tous les progressistes du monde. A ceux des pays du centre, il prouve la vanité de prétendre à une culture européenne supérieure que la vision dominante de l’histoire contribue complaisamment à développer. L’auteur a particulièrement démontré (notamment dans les deux premiers chapitres) combien cette «culture européenne» devait historiquement aux apports extra-européens, notamment à ceux du Proche-Orient et du Maghreb. Il met en garde les progressistes du Tiers-Monde contre ce qu’il appelle la «fuite en avant culturaliste» qui débouche sur des provincialismes étriqués, reproduisant en négatif celui de l’eurocentrisme, et dont le fondamentalisme musulman est le plus évident exemple de dérive (p.82-89).

L’ouvrage «L’Eurocentrisme» de Samir Amin combat ainsi bien des préjugés. Au-delà des lacunes et des imperfections que je pense avoir relevées, il offre une approche théorique du fonctionnement réel de l’impérialisme et est une contribution importante à la compréhension du monde actuel par les marxistes et les progressistes qui s’assignent comme tâche de le transformer.
Stéphane Brickman
Note
(1) MARX, Le Capital, Livre troisième, chapitre IX.

3 Réponses vers “Notes de lecture: Samir Amin, L’Eurocentrisme”


  1. 1 JACQUES RICHAUD 30 août 2007 à 6:31

    SAMIR AMIN, « L’EVEILLEUR »

    En attente de lire dans son intégralité le travail de SAMIR AMIN sur « l’eurocentrisme » , l’analyse déjà proposée par STEPHANE BRICKMAN montre toute l’importance de ce débat.

    Je tente ici de pousser un peu plus loin ce décryptage en cherchant à identifier les implications concrètes de ces réflexions dans notre rapport au politique.

    LE CONCEPT EUROPEOCENTRIQUE NOUS INTERROGE :
    Décrire l’existence d’un européocentrisme qui aurait développé le paradigme (le mythe ?) de la supériorité de ses «valeurs » ne me paraît guère contestable, mais ouvre divers questionnements :

    1- Quelle est l’importance du degré de pénétration de ce phénomène dans la pensée collective, mais aussi dans la pensée politique à gauche autant qu’a droite ?
    2- Il paraît utile de savoir si les penseurs «progressistes », universalistes, internationalistes, altermondialistes, marxistes ou pas ; ont tenté seulement de s’affranchir de cette vision ? Utile de savoir s’ils ont même pris conscience de son existence, ou si le formatage de la pensée occidentale a construit des «certitudes » qui seraient préjudiciables ou contradictoires avec les ambitions affichées par certains ? Je crains que ce ne soit malheureusement le cas. Il se peut qu’une vraie pensée universaliste soit à peine émergente qui doive s’affranchir de ses racines européocentrées…
    3- Ne pas le pressentir c’est ne pas pouvoir comprendre pourquoi l’héritage des «lumières » ne fut pas immédiatement incompatible avec l’esclavage et la colonisation, ni pourquoi certains encore défendent les bienfaits pendant ces périodes de la diffusion de nos «valeurs »… !
    4- Ne pas le pressentir c’est aujourd’hui rencontrer de grandes difficultés de positionnement dans le «choc des civilisations » qui n’est pas que confrontation de puissances, mais revendication d’une légitimité hégémonique.
    5- Ne pas le pressentir c’est ne pas comprendre que les luttes d’émancipation, passées ou actuelles, des peuples asservis, sont également des luttes pour notre propre émancipation…Oui «un peuple qui en domine un autre n’est pas un peuple libre »…Cela était vrai du temps de «la coloniale » et cela reste vrai pour les Irakiens, les Tchétchènes, les Tibétains, les Palestiniens et bien d’autres encore face à leurs oppresseurs qu’ils contribueront un jour à délivrer de leurs propres «démons »…
    6- Reconnaître que le marxisme lui-même n’a pas échappé au travers d’avoir été «autocentré » c’est éviter d’amputer ce courant d’une partie de sa crédibilité dans sa prétention à tendre vers l’émancipation humaine universelle. C’est aussi éviter de minimiser un des fondamentaux de la lutte anticapitaliste qui se réduirait alors à l’amélioration du sort de certains travailleurs en zone «centrale » occidentale (ce que tentent aussi parfois les sociaux-démocrates), mais en s’accommodant de l’exploitation persistante d’une multitude de miséreux dans les zones «périphériques » de nos Empires…

    Il semble donc non seulement pertinent mais essentiel d’entendre les thèses de SAMIR AMIN autour de «l’universalisme tronqué » qui est peut-être le nôtre, que véhicule consciemment ou pas la pensée européocentrée dominante.

    UNE PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE DANS UN CONTEXTE REEL :

    La «relecture » effectuée de l’évolution des sociétés «précapitalistes » s’inscrit elle-même dans cette démarche pour nous sortir de l’idée qu’a un modèle unique de compréhension de l’histoire, s’attacherait une vérité elle aussi unique d’interprétation, qui devrait s’imposer à tous, y compris à ceux qui ne reconnaissent nullement les bases de nos raisonnements comme conformes à leur propre histoire. Ce questionnement n’est pas que «théorique » :

    1- Ce débat est philosophiquement important pour libérer d’abord la pensée de ses entraves.
    2- Mais il se peut qu’il soit «second » par rapport à la poursuite de l’analyse. En effet le «système monde » en ce début de XXIme siècle voit se fondre progressivement les civilisations dans un creuset moins diversifié qu’il y a encore un siècle ; même ceux sur lesquels nous projetons un regard pouvant nous faire penser qu’ils sont encore «comme dans notre moyen-age », en réalité ne le sont pas car voisins déjà d’un monde qu’ils observent comme «témoins » alors que nos ancêtres n’avaient pas de modèle plus avancé é que celui qu’ils vivaient au quotidien.
    3- En ce sens le «mode de production tributaire » évoqué doit être interrogé : Fait-il partie de l’histoire ou représente t-il une option aux «modes de production » qui doit nous interpeller encore, pour maintenant et pour demain ?
    4- Peut-on défendre vraiment l’idée que ce «mode tributaire » serait par essence « protecteur » de la dérive capitaliste ? Le «développement inégal » en histoire n’est-il inégal que dans les temps et les lieux de son observation ou de façon absolue et irréductible ? Il semble que l’auteur tente de répondre, mais ce débat n’est sûrement pas achevé.
    5- Il serait sans doute préjudiciable que ces interrogations débouchent sur une vision «fantasmatique » de l’avenir possible des modes de production, en occultant nos interrogations et contradictions contemporaines, ici et partout sur la planète, au centre comme à la périphérie des Empires. Ces interrogations concernent le devenir de la propriété privée des moyens de production, les rapports d’exploitation et la lutte des classes, l’hégémonie des forces économiques qui se substituent au pouvoir «politique » issu de la cité…Mais ce serait faire mauvais procès à SAMIR AMIN que de craindre cela de sa part, ses réflexions antérieures ont largement démontré sa «lucidité » sur le temps présent et la nature de l’impérialisme.
    6- Veillons seulement à ne pas propager l’idée qu’il suffirait de modifier le mode de production pour écarter le risque de l’oppression. Celle-ci est devenue mondiale et il n’existe désormais pas d’autre échelle et territoire de nos luttes que la planète, dimension réaliste de nos résistances et de nos reconquêtes possibles. La «périphérie » et le «centre » ne font pas que se côtoyer, ils fonctionnent en véritable «anti-osmose » pour l’accroissement des inégalités et un recul global de la civilisation ; si on appelle civilisation le fait d’améliorer le sort de l’humanité…

    « UNE SEULE SOLUTION…LA DECONNEXION » ?

    Il faut ici prolonger la réflexion sur la proposition de SAMIR AMIN et son concept de «déconnexion », pour protéger des nuisances de l’Empire, la masse des pays déshérites.
    1- Il ne faudrait pas que ces seules mesures «protectionnistes », même si on mesure leur effet temporaire souhaitable, se substituent à la remise en cause globale des processus de la domination et en retarde les échéances.
    2- Il est probable que la «révolution nationale et populaire » que propose SAMIR AMIN se doive d’être, elle aussi, universaliste et internationaliste ; non pas par «altruisme mondialiste » mais par nécessité stratégique pour avoir une chance de vaincre localement et contribuer à changer l’ordre du monde.
    3- Ce débat a traversé déjà l’histoire du «socialisme réel » que certains croyaient possible «dans un seul pays », comme si le rapport au capitalisme déjà mondialisé ne condamnait pas cette approche à n’être qu’une compétition économique, tombant dans les pièges de l’adversaire ; au détriment de la construction d’une société d’abord humaine et fraternelle sans frontières.

    JACQUES RICHAUD (31) 30 août 2007

  2. 2 hijra 28 octobre 2007 à 10:55

    un article qui permet de se faire une idee clair de la pensee de sa Amir

  3. 3 seydou niamaly 1 février 2008 à 9:41

    votre analyse est convainquante; je la partage parfaitement, un souhait elargir.
    merci

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